Cueillettes de haricots Tarbais à Esparron
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Entre 2016 et 2021, chaque automne, lorsque les premiers matins frais de la fin septembre annonçaient doucement l’arrivée de l’hiver, un rendez-vous particulier m’attendait. Je posais des congés pour aller travailler. Pendant trois semaines, année après année, je rejoignais le même exploitant agricole à Esparron, entre Cassagnabère-Tournas et Boulogne-sur-Gesse afin de participer à la récolte des haricots tarbais. Pour beaucoup, cela semble étrange. Prendre des congés pour effectuer un travail physique et répétitif n’avait rien d’attirant. Pourtant, ces campagnes de récolte comptent parmi les souvenirs professionnels et humains les plus riches de ma vie. Les journées débutaient à neuf heures. À perte de vue s’étendaient les champs où les haricots avaient poussé tout l’été en s’enroulant autour des tiges de maïs. Cette méthode traditionnelle, emblématique du haricot tarbais, offrait aux plants un support naturel tout en préservant les pratiques agricoles héritées des générations précédentes. À l’automne, le spectacle était saisissant. Les maïs formaient de longues murailles végétales entre lesquelles serpentaient des sillons parfois interminables. Les feuilles bruissaient sous le vent tandis que les gousses mûres attendaient d’être récoltées.
Chaque cueilleur prenait un sillon numéroté et l'inscrivait sur le grand tableau blanc. Certains préféraient travailler à deux ou à plusieurs. Ils discutaient et plaisantaient tout en avançant. Moi, je choisissais d'être seule. J’aimais cette tranquillité particulière que je ne trouve qu’au milieu des champs. J’aimais entendre le vent dans les feuilles, observer les nuages défiler lentement au-dessus des cultures et sentir cette impression de liberté que procurent les grands espaces. Les sillons mesuraient entre 180 et 220 mètres de longueur selon les parcelles. Lorsque je m’y engageait le matin, je savais qu’il faudrait de la patience. Pour les meilleurs cueilleurs, il fallait souvent une journée et demie pour atteindre le bout d’un seul rang.
Le travail suivait toujours le même rituel. Je commençais par cueillir les gousses situées à hauteur des bras et jusqu’aux hanches. Lorsque le premier seau était plein, il devenait un siège improvisé. Assise dessus, je poursuivais la récolte sur la partie basse des plants. Le seau se remplissait. Puis il fallait le vider dans un grand sac. Et recommencer, encore et encore. Au fil des heures, les gestes devenaient automatiques. Les mains travaillaient tandis que l’esprit s’évadait. Je réfléchissais à mille choses ou à rien du tout. Certains écoutaient de la musique dans leurs écouteurs. D’autres bavardaient. Moi, je préférais le silence ou écouter un opéra. Le temps semblait suspendu.
À midi, chacun sortait son repas. Certains s’installaient sous la remorque du tracteur, à l’ombre. D’autres restaient en groupe. Pour ma part, je retrouvais presque chaque jour le même cerisier. Pendant quarante-cinq minutes, je profitais d’un moment de calme, seule. Après plusieurs heures passées à cueillir, cette pause avait quelque chose de précieux. Puis venait le moment de repartir dans le sillon et de reprendre le rythme.
Chaque année arrivait son lot de nouveaux saisonniers. Beaucoup imaginaient un travail tranquille au grand air. La réalité les surprenait rapidement. Rester courbé des heures durant, remplir des sacs, avancer mètre après mètre dans les rangées de maïs demandait davantage d’endurance qu’ils ne l’avaient imaginé. Certains abandonnaient après une journée, d’autres au bout de deux jours. Les habitués, eux, revenaient chaque saison. Nous formions une équipe soudée, composée de personnes très différentes mais réunies par le même goût du travail. Sans grands discours, chacun connaissait la valeur du travail de l’autre. Une véritable solidarité s’était installée au fil des années.
Les journées commençaient toujours autour de deux grands thermos de café préparés par Nicolas, le patron. À côté se trouvaient des gobelets jetables, quelques biscuits et plusieurs glacières remplies de petites bouteilles d’eau fraîche à disposition. On arrivait au compte-gouttes. Les uns encore ensommeillés. Les autres déjà de bonne humeur. On échangeait quelques mots avec l'équipe et Nicolas, en buvant le café, avant de rejoindre le champ. La première année, je lui avais demandé s’il était possible d’avoir de quoi se laver les mains pour manger les mains propres. Le lendemain, un gros bidon d’eau était installé sur la remorque avec de l’essuie-tout. Au pied de celle-ci se trouvait une grande poubelle afin que les champs restent propres. Nicolas était un homme gentil, disponible, attentif aux besoins de ses saisonniers. Bien sûr, il lui arrivait aussi de devoir rappeler certaines règles. Quelques personnes tentaient parfois de tricher en laissant volontairement des gousses derrière elles où en mettant des pierres dans leurs sacs. Mais Nicolas connaissait toutes les astuces. Le lendemain, discrètement et sans humilier personne, il allait voir l’intéressé dans son sillon et discrètement lui rappelait les consignes. L’affaire s’arrêtait généralement là.
Parmi les souvenirs qui me font encore sourire aujourd’hui, il y a celui du groupe de jeunes qui avait décidé d’animer les champs à sa façon. Un matin, ils avaient installé une enceinte et diffusé de la musique techno à plein volume, toute la journée. Le lendemain, ils recommencèrent. J’ai alors appelé Nicolas et je lui ai expliqué gentiment que si je devais encore subir cette musique du matin au soir, je préférais rentrer chez moi. Il connaissait ma régularité et savait que beaucoup partageaient mon avis. Quelques minutes plus tard, il alla leur demander de baisser définitivement le volume. Chacun pouvait écouter sa musique, mais personne ne devait imposer ses goûts aux autres cueilleurs. Le calme revint dans les sillons et tout le monde s’en porta mieux.
À l’inverse, certains moments musicaux faisaient l’unanimité. Pierre-Luc, un jeune homme qui allait devenir pilote d’hélicoptère dans l’armée, avait trouvé la bonne formule. Trois ou quatre fois durant la saison, en toute fin de journée, il lançait le grand succès musical du moment. La journée était presque terminée, la fatigue se faisait sentir, et soudain la musique résonnait. Tout le monde riait, l’ambiance se détendait et on retrouvait tous un dernier souffle d’énergie avant la pesée.
Vers dix-sept heures trente, Nicolas parcourait les champs avec son quad et récupérait les sacs déposés dans les sillons. Peu à peu, une véritable montagne de récolte s’accumulait près du tracteur. J’avais mes petites habitudes. Les sacs remplis le matin étaient rangés sous la remorque afin de conserver l’humidité naturelle de la rosée. Ceux de l’après-midi, beaucoup plus secs, pouvaient rester à l’ombre des maïs. Dans les sillons traditionnels, je remplissais généralement six gros sacs par jour. Lorsque nous passions aux filets, j’en réalisais jusqu’à huit. Cela représentait entre soixante et quatre-vingts kilos de gousses récoltées quotidiennement.
La pesée était toujours un moment attendu. Les sacs étaient vidés, les chiffres annoncés, les résultats notés. Chacun observait discrètement les performances des autres. Les plaisanteries fusaient, les encouragements aussi. Au fil des années, j’ai eu la satisfaction de figurer chaque saison parmi les cinq meilleurs cueilleurs de l’exploitation. Il n’existait aucun classement officiel, mais tout le monde savait. Bruno, un retraité infatigable, restait le champion incontesté. Vincent, en pleine reconversion professionnelle, n’était jamais très loin derrière lui. Cette petite émulation créait beaucoup de respect entre nous.
Après plusieurs semaines passées dans les maïs nous quittions les longues rangées de maïs pour rejoindre les parcelles cultivées sur filets. Après les feuilles qui griffaient les bras et les interminables sillons, ces parcelles semblaient presque faciles et le travail devenait plus fluide. Les conversations étaient plus nombreuses à la pesée. On évoquait les souvenirs des saisons précédentes et le barbecue qui nous attendait. Puis arrivait ce fameux dernier jour, celui où l’on sait que la saison touche à sa fin. Les derniers mètres étaient terminés ensemble. Ceux qui avaient fini leur rangée venaient aider les autres, les sacs se remplissaient une ultime fois. La fatigue était bien présente, mais elle s’accompagnait d’une immense satisfaction.
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La saison ne se terminait pourtant pas réellement ce jour-là. Comme chaque année, une date était fixée pour le barbecue de fin de récolte. Toute l’équipe se retrouvait. Les cueilleurs. Le patron. Ses parents. Les proches de l’exploitation. Les parents de Nicolas préparaient un immense cassoulet qui accompagnait les grillades. Les tables débordaient de plats, de desserts et de bouteilles. Avant le repas, Nicolas nous remettait le total des kilos récoltés durant toute la campagne. Derrière ces chiffres se cachaient des milliers de gestes, des heures passées dans les champs et une formidable aventure humaine. Après le repas, les conversations duraient jusque tard dans l'après-midi. On racontait les anecdotes de la saison, les nouveaux qui n’avaient tenu que deux jours, les records de récolte et les souvenirs des années précédentes. Ces repas avaient quelque chose de précieux, ils symbolisaient bien davantage qu’une simple fin de campagne agricole. Ils célébraient une petite communauté forgée par l’effort partagé. Au fil des années, nous étions devenus bien une équipe.
Lorsque venait l’heure de se quitter, une légère mélancolie s’installait toujours. Trois semaines suffisent à créer des liens solides. Mais cette tristesse était rapidement remplacée par une certitude réconfortante : si tout allait bien, nous nous retrouverions l’année suivante. Aujourd’hui encore, lorsque je regarde les photographies de ces sillons interminables, de ces seaux remplis dans les rangées ou de ces montagnes de sacs alignés au bord des champs, je ressens la même émotion. Les journées étaient longues, les muscles parfois douloureux le soir, mais le travail était honnête, les relations sincères et l’ambiance exceptionnelle. Dans ces champs de haricots tarbais, entre les hautes tiges de maïs, les filets de fin de saison et les interminables rangées de gousses mûres, j’ai appris qu’un travail difficile peut devenir un véritable bonheur lorsqu’il est accompli aux côtés des bonnes personnes. C’est cela que je retiens aujourd’hui : la valeur du travail bien fait, le respect des autres, la convivialité simple des campagnes et cette authenticité. Une saveur profondément humaine, que je n’ai jamais retrouvée ailleurs avec autant d’intensité.
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