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De Montauban-de-Luchon à Cierp-Gaud : mon enfance en pensionnat

Publié le par Elisabeth BORDERES

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La petite Elisabeth

En 1975 pour des raisons professionnelles, nos parents Elie et Marie prirent la décision de nous confier, mon frère Didier (le second), mes sœurs Valérie (l'aînée), Marielle (la quatrième), Nathalie (la cinquième) et moi Elisabeth (la troisième), à un pensionnat. Nous étions alors encore bien jeunes, et la vie d’un hôtel-restaurant près de la gare de Luchon (où nous avions, les trois grands, failli mettre le feu à un dessus-de-lit à franges avec un radiateur à résistance) ne laissait guère de temps à nos parents pour s'occuper de nous. Il fallait une organisation sans faille et une sécurité d'éducation. Alors, comme tant d’autres familles de l’époque, ils choisirent le pensionnat.

Nous voilà arrivés à Villeneuve-de-Rivière. Le souvenir n’a rien de tendre. C’était une époque où l’on pensait encore que la rigueur forgeait le caractère, quitte à oublier l’enfance. Un de mes nombreux mauvais souvenirs : les repas étaient des épreuves. Je revois encore ces aubergines grillées que l’on nous imposait (Marielle et moi n'aimions vraiment pas cela!) qu'il fallait ingurgiter de force, et Nathalie, si petite, qui mâchait interminablement une viande qu’elle ne parvenait pas à avaler et qui, la pauvre petite, passait des heures devant son assiette à pleurer et appeler notre mère. Il y eut aussi l’accident de ma sœur Valérie, tombée d’une balançoire, et cette impression persistante que la bienveillance n’avait pas trouvé sa place entre ces murs. Lorsque nous avons quitté cet endroit malfaisant, ce fut un soulagement pour nous, les enfants, et pour nos parents.

Valérie avec la jambe plâtrée

Nous fûmes transférés au pensionnat de Montauban-de-Luchon. Là, tout changea. Je n’évoquerai ici que mon regard d’enfant, celle que j’étais alors, avec mes cinq ans à peine, mes curiosités, mes émerveillements. Les deux aînés, Valérie et Didier, vivaient dans le bâtiment des « grands ». Nous, les plus petites, étions installés dans une villa attenante. Deux lieux distincts, reliés par une grande pelouse où nos rires et nos jeux se mêlaient.

Le pensionnat de Montauban-de-Luchon

C’était un terrain de joies et de liberté. Trottinette, cordes à sauter, ballons, la petite voiture à pédales rouge… Il n’en fallait pas plus pour occuper des journées entières.

Quand la pluie venait, nous descendions dans la salle du sous-sol aux petites fenêtres hautes. Une pièce qui, aujourd’hui encore, vit dans ma mémoire à travers son odeur : celle du lino gris, mêlée à celle de la pâte à modeler. Des odeurs douces, enveloppantes, qui n’ont jamais quittées mes souvenirs. Dans cette pièce de jeux, on s’y déguisait, on y chantait, on tournait en ronde. J’aimais particulièrement enfiler une robe rouge à pois blancs, qui me donnait des airs de danseuse espagnole. À cet âge-là, ces moments me ravissaient.

Et puis il y avait les dimanches matin. Ces dimanches de petit-déjeuner me rappellent la grande tartine de pain de campagne, tartinée de beurre doux, avec de la confiture d’abricot, et par-dessus cela, une crème épaisse formée sur le lait bouilli de la veille. Le “graal”, dans mes souvenirs. Le tout accompagné d’un chocolat au lait chaud de la marque « Poulain ». C’était simple, mais c’était sans doute les tartines les plus délicieuses de ma vie. Certaines saveurs ne s’oublient jamais, parce qu’elles sont liées à quelque chose de plus profond que le goût : elles sont liées au bonheur.

Elisabeth, Didier, Nathalie, Marielle et Valérie

Les nonnes, ici, étaient tout le contraire de ce que nous avions connu auparavant. Attentives, présentes, douces. Certaines prenaient les plus petits comme Nathalie dans leurs bras comme on le ferait d’un enfant de la famille. Il y avait chez elles une forme de calme, une constance rassurante. C’est dans cette atmosphère que j’ai découvert mon tout premier dessin animé. Un drap blanc fut tendu contre un mur de la pièce du premier étage, un projecteur se mit en marche, et soudain… un monde merveilleux qui s’ouvre à moi. Blanche-Neige de Walt Disney est projeté alors que nous sommes tous les pensionnaires assis dans des petits fauteuils d'osier et les plus petits dans les bras des sœurs. Personne ne bougeait. Les plus petits s’endormaient dans les bras des religieuses, bercés par les images et la chaleur humaine. Pour nous tous, c’était un moment suspendu, quelque chose de rare, magique.

La vie suivait son rythme. Les siestes de l’après-midi avaient leur propre musique : celle d’un petit avion passant au-dessus de nous. Luchon avait son aérodrome, et ces bruits lointains devenaient une berceuse. Je me laissais porter par ce ronronnement régulier, entre veille et sommeil. Le dortoir, lui, avait son parfum. Un parfum doux, indéfinissable, mais qui, encore aujourd’hui, me revient intact dès que j’y pense. Sur la cheminée condamnée trônaient deux figurines : Nicolas et Pimprenelle de "Bonne nuit les petits". Parfois, lorsque nous étions sages, on nous autorisait à jouer avec, c’était un privilège.

Nicolas et Pimprenelle

Les journées s’étiraient entre les jeux, les promenades sur les hauteurs, et les goûters sous le saule pleureur. Du pain, une barre de chocolat ou un peu de fromage. Là encore, rien d’extraordinaire, mais tout semblait avoir une saveur particulière. J’étais déjà attirée par la nature. Les fleurs, les ruisseaux, les petits animaux. Je grimpais aux arbres dès que l’occasion se présentait. J'étais un “petit singe”, et ce n’était pas tout à fait faux car j'ai fais cela pendant des années, avant d'avoir après l'âge de trente-cinq ans, le vertige dans une palombière qui m'empêche depuis de regarder le vide.

Il y avait aussi les autres enfants. Une fratrie nombreuse mais à l'inverse de la notre. Il y avait Jean-Claude l'ainé, Patricia la seconde, Thierry le troisième, Alain en quatrième position pour qui j’éprouvais mes premiers élans de cœur et le dernier François. La semaine il y avait la "garçon manquéOlivia, avec qui je m’entendais très bien, sans savoir encore que la vie nous relierait plus tard car elle est la cousine de mon futur compagnon Yannick.

Puis vint le passage chez “les grands”. J’avais six ans et j’intégrais le Cours Préparatoire. Je quittais la villa des petits, ses odeurs, ses jeux, sa liberté et mes petites sœurs Marielle et Nathalie. Ce fut une autre période, mais il me manquait quelque chose. La salle des jours de pluie, les déguisements, cette insouciance presque totale. A partir de cette période, il y aura l’école. L’instituteur n’était pas un homme tendre. Il arrivait que la discipline passe par des gestes brusques, une chevalière frappant une tête, un tampon lancé à travers la classe. C’était une autre époque, où l’autorité ne se discutait pas. C’est là que j’ai appris à lire. Et je me souviens parfaitement de ce premier livre de lecture :

(clic image)

 

 

 

Grâce à lui, je n’ai jamais confondu le “é” de poupée et le “è” de Milène. Certains apprentissages marquent autant que les souvenirs.

(clic image)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais c'est surtout l'été 1976 qui demeure gravé dans ma mémoire. Cette année-là, mon frère, mes sœurs et moi étions dispersés dans différentes familles d'accueil pour les vacances. Seules Marielle et Nathalie étaient ensemble, Nathalie étant très petite. Comme beaucoup d'enfants placés à cette époque, nous étions envoyés loin de notre quotidien afin de découvrir d'autres horizons.

Un midi, au Pays basque, mes parents, mes grands-parents maternels, mon frère et sœurs nous sommes retrouvés pour un pique-nique. C'était un moment rare où les morceaux de notre famille, dispersés aux quatre vents, se réunissaient. Je revois encore mon grand-père âgé. En s'asseyant sur une chaise de camping bariolée, le tissu, usé par les années, céda brusquement sous son poids. Il passa littéralement au travers. La scène provoqua un fou rire général. Heureusement qu'il était aussi mince ! Avec le recul, cette image me fait encore sourire.

 

Pour ma part, j'avais été accueillie avec François Balzan, un petit camarade du pensionnat de Montauban-de-Luchon. La famille qui nous recevait vivait dans une petite villa-ferme pleine de charme. Le père collectait et distribuait le lait dans la région. La mère restait au foyer et fabriquait de magnifiques tapis à l'aide de crochets de différentes tailles. Je pouvais passer des heures à la regarder travailler. Fascinée, j'essayais moi aussi de reproduire ses gestes, pendant que dans la cour évoluaient librement poules, canards et autres volailles. Tout cet univers rural me plaisait énormément.

La fille de la maison possédait un magnifique berceau à baldaquin en osier, recouvert d'un tissu rose délicat. À l'intérieur reposait un superbe poupon. Je trouvais le tout merveilleux. Elle m'autorisait parfois à le porter sous son regard attentif, ce qui me remplissait, à cet âge, de fierté. Un jour, lors d'une promenade dans la campagne environnante, nous avons dû franchir une clôture de barbelés. Je sautai maladroitement de la barrière et m'entaillai l'intérieur du poignet. La blessure saignait un peu et la fille aînée me lança alors, avec le plus grand sérieux :

— Vite ! Cours à la maison, sinon tu vas mourir !

Terrifiée, je partis en courant à toute vitesse. J'étais persuadée que mes derniers instants étaient arrivés. Pensez-donc, à cet âge là! Lorsque j'atteignis enfin la ferme, essoufflée et affolée, toute la famille éclata de rire. Ma terrible blessure n'était qu'une petite égratignure qui avait déjà cessé de saigner. J'en garde toujours sa cicatrice à mon poignet droit. Pour me consoler, on m'autorisa à passer l'après-midi à souffler des bulles de savon avec du liquide vaisselle "Paic" vert. C'était extraordinaire. Les bulles colorées s'envolaient dans le soleil d'été et, finalement, j'avais complètement oublié ma prétendue fin tragique.

Puis vint le jour du départ. Le car devait passer récupérer tous les enfants placés dans les différentes familles d'accueil afin de nous ramener au pensionnat. Ma valise était prête. Je rejoignis la famille dans la cour pour attendre le bus. Et c'est précisément ce jour-là qu'ils avaient décidé d'abattre quelques volailles. Soudain, alors que je les rejoignais, sous mes yeux ébahis de petite fille, un canard sans tête traversa la cour en courant. Je poussai un cri d'effroi. Pour l'enfant que j'étais, la scène relevait du cauchemar.

Quelques heures plus tard pourtant, le bus nous ramenait vers le pensionnat. J'y retrouvais mon frère, mes sœurs et tous nos camarades. Les vacances étaient terminées. Mais il me restait dans la tête ces images étranges et merveilleuses : le tapis en cours de fabrication, le berceau rose, ma blessure grave "imaginaire", les bulles de savon dans le soleil et ce fameux canard sans tête qui courait encore, des années plus tard, dans les souvenirs d'une petite fille de huit ans.

 

Un jour pourtant, une nouvelle fois, il fallut partir à Cierp-Gaud, un autre pensionnat, toujours chez les nonnes, mais différent encore. Une maison de maître rue de l'église, un petit château pour mes jeunes années, avec sa minuscule pelouse, ses balançoires, et surtout… nous tous réunis Valérie, Didier, Marielle, Nathalie et moi. Plus de séparation entre petits et grands. Une fratrie à nouveau rassemblée. Les souvenirs y sont doux : entre autres les longues promenades le long du ruisseau à apprendre la nature, les hautes marches du village que nous gravissions souvent, et ces moments du soir où l’on regardait, dans de curieuses jumelles, des images de Lourdes.

Et puis il y avait mon grand-père paternel Albert. Facteur en fin de carrière, il passait parfois nous voir en apportant le courrier. Il ne restait jamais longtemps, quelques minutes à peine. Il nous prenait dans ses bras, avec pudeur, comme on le faisait autrefois, puis repartait. Mais ces instants-là avaient une valeur immense.

Quand je repense aujourd’hui à ces années de pensionnat, je vois une époque, une manière de faire, ancrée dans son temps. Il y eut des ombres, bien sûr, mais surtout une lumière douce, faite de petits riens qui, mis bout à bout, ont construit quelque chose de solide.

Valérie, Nathalie, Marielle, Didier et Elisabeth devant l'hôtel à Luchon.

Ce que fut le pensionnat pour moi ? Un mélange de rigueur et de liberté. De séparation et de retrouvailles. D’apprentissage et d’émerveillement. Et au fond, une enfance qui, malgré tout, fût douce.

 

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