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Novembre 1942 : le jour où la guerre envahit les vallées des Pyrénées

Publié le par Elisabeth BORDERES

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Le mois de novembre 1942 s'annonçait comme tous les précédents depuis le début de la guerre. L'automne avait définitivement pris possession des vallées pyrénéennes. Les premières gelées blanchissaient les prés au petit matin. Les hêtres perdaient leurs dernières feuilles rousses, les troupeaux redescendaient progressivement des estives et, dans les fermes, chacun préparait les longues semaines d'hiver.

La vie demeurait difficile car depuis plus de deux ans, les cartes de rationnement rythmaient le quotidien. Le sucre, le café, le savon, le tissu, l'essence... tout manquait. Pourtant, dans les villages de Barousse, du Luchonnais, du Haut-Comminges et des vallées voisines, beaucoup avaient encore le sentiment d'être relativement préservés.

Certes, le régime de Vichy imposait ses lois, les gendarmes contrôlaient les routes et les préfets appliquaient les décisions venues de la capitale, mais la présence allemande restait lointaine. Les soldats du Reich occupaient Paris, Bordeaux, Toulouse ou Lyon. Dans les Pyrénées, on pouvait encore croire que les montagnes constituaient une protection naturelle.

Les habitants continuaient à travailler leurs terres, à couper leur bois, à s'occuper des bêtes, les enfants fréquentaient l'école communale, les cafés ouvraient leurs portes et les offices religieux rassemblaient les familles chaque dimanche.

Pourtant, derrière cette apparente normalité, les inquiétudes grandissaient. Les postes de radio clandestins diffusaient chaque soir les messages de Londres. Les journaux officiels ne trompaient plus grand monde, les nouvelles circulaient de bouche à oreille car un voyageur, un facteur, un cheminot ou un commerçant suffisait à faire parvenir des informations venues du reste de la France.

On savait ce qui se passait au nord de la ligne de démarcation. On parlait de rafles, de Juifs arrêtés en pleine nuit, de prisonniers politiques, d'exécutions d'otages, de tortures pratiquées par la Gestapo, de convois qui partaient vers une destination inconnue. On ignorait encore toute l'ampleur de la déportation, mais chacun avait compris que ceux qui disparaissaient revenaient rarement.

Alors, lorsque les habitants évoquaient la possibilité de voir arriver les Allemands jusque dans leurs montagnes, beaucoup répondaient simplement : « Pourvu qu'ils ne viennent jamais jusque chez nous... » Ils allaient malheureusement être exaucés...

 

Le 8 novembre 1942, les radios de Londres annoncèrent une nouvelle extraordinaire : les forces alliées venaient de débarquer en Afrique du Nord lors de l'opération Torch. L'espoir renaissait pour beaucoup de Français, car cette offensive représentait enfin le début de la reconquête.

Mais Adolf Hitler interpréta immédiatement ce débarquement comme une menace directe. Craignant qu'un nouveau débarquement ne se produise bientôt sur les côtes méditerranéennes françaises, il décida de supprimer définitivement la zone libre.

L'ordre fut donné et l'armée allemande devait occuper l'ensemble du territoire français. En quelques heures, des dizaines de milliers de soldats franchirent l'ancienne ligne de démarcation. La France entière tombait désormais sous la domination du Reich.

 

Le 11 novembre 1942, ironie tragique de l'Histoire, vingt-quatre ans presque jour pour jour après l'armistice mettant fin à la Première Guerre mondiale, les descendants des vaincus de 1918 entraient en vainqueurs dans les Pyrénées françaises.

Dès le lever du jour, un grondement inhabituel résonna dans la vallée. Au début, certains crurent entendre un orage. D'autres pensèrent qu'il s'agissait de camions français. Puis le bruit devint continu. Pesant. Assourdissant. Les habitants sortirent discrètement devant leurs maisons. Très vite, chacun comprit. Une immense colonne allemande remontait la nationale 125. Des blindés ouvraient la marche.

Suivaient des automitrailleuses, des canons tractés, des camions chargés de soldats, des voitures d'état-major, des motos, des side-cars, des jeeps, des véhicules de transmissions, des ambulances militaires et même des lance-flammes. Les armes brillaient sous le soleil froid de novembre. Les casques d'acier luisaient. Les bottes martelaient le sol lorsque certaines unités faisaient halte. La colonne semblait interminable.

Dans les villages de Loures-Barousse, Saléchan, Siradan, Fronsac, Barbazan, Saint-Béat et jusqu'à Bagnères-de-Luchon, les rues étaient presque désertes. Personne n'avait envie d'assister officiellement à ce défilé. Mais derrière chaque fenêtre entrouverte, derrière chaque rideau légèrement soulevé, derrière chaque mur de jardin, des dizaines de regards observaient silencieusement les occupants.

Les femmes serraient leurs enfants contre elles. Les anciens, qui avaient connu la Grande Guerre, reconnaissaient immédiatement les uniformes noirs des SS. Ils savaient ce qu'ils représentaient. Certains murmuraient : « Les voilà... » D'autres faisaient simplement le signe de croix.

Les plus jeunes ressentaient surtout une immense incompréhension. Pourquoi tant d'armes ? Pourquoi tant de soldats pour occuper des villages paisibles où l'on ne trouvait que des paysans, des bergers, des artisans et quelques curistes lorsque la saison thermale était ouverte ?

 

En Barousse, la montagne faisait partie de la vie quotidienne. Chaque famille connaissait les chemins des estives. Les cols. Les cabanes de bergers. Les forêts. Les passages vers l'Espagne. Depuis des générations, ces sentiers servaient au commerce, à la transhumance ou aux relations entre vallées. Mais chacun comprit presque instantanément que ces mêmes chemins allaient désormais intéresser les Allemands.

Les plus anciens se regardaient sans parler. Les hommes savaient déjà. Si un jour des Français devaient rejoindre l'Afrique du Nord ou l'Angleterre... Si des prisonniers s'évadaient... Si des aviateurs alliés tombaient dans la région... Si des Juifs cherchaient à fuir...

Alors ces montagnes deviendraient leur unique espoir. Et les Allemands le savaient eux aussi. À partir de cet instant, les Pyrénées cessèrent d'être une frontière naturelle. Elles devenaient une ligne de front invisible.

 

Parmi cette impressionnante colonne se trouvait un groupe beaucoup plus discret. Sept hommes seulement. Ils n'étaient ni les plus nombreux, ni les plus impressionnants. Pourtant, leur arrivée allait semer davantage de terreur que plusieurs centaines de soldats.

Sous les ordres du lieutenant SS Karl-Heinz MÜLLER, commissaire de police âgé d'une trentaine d'années, cette unité appartenait à la Grenzpolizei, la police allemande des frontières. Leur mission était parfaitement définie. Empêcher tous les passages clandestins, traquer les Juifs, arrêter les passeurs, démanteler les réseaux de Résistance et intercepter les jeunes Français qui répondaient à l'appel de Charles de Gaulle ou rejoignaient les organisations coordonnées par Jean Moulin.

Ils avaient déjà étudié la région et leur installation n'avait rien d'improvisé. Avant même leur arrivée, des repérages avaient été effectués. Ils prirent possession de la villa Raphaël, boulevard de Gorsse, à Luchon. En quelques jours, cette élégante demeure allait devenir un lieu dont le seul nom suffirait bientôt à terroriser toute une région.

 

Pendant que les SS s'installaient, les autres services allemands prenaient possession des bâtiments stratégiques. Les douaniers de la Grenzpolizei occupèrent les Chalets Spont, les militaires investirent les grands hôtels de la ville. Des postes furent créés à Cierp, Saint-Béat et dans les vallées. L'Ancien évêché de Saint-Bertrand-de-Comminges accueillit une importante Kommandantur chargée de contrôler tout le secteur.

Peu à peu, les uniformes feldgrau devinrent un élément quotidien du paysage. Les véhicules militaires circulaient à toute heure. Les contrôles d'identité se multiplièrent. Les habitants baissaient instinctivement les yeux lorsqu'ils croisaient une patrouille. Les conversations s'interrompaient brusquement lorsqu'un inconnu approchait. On apprit rapidement à ne plus parler devant tout le monde. Les adolescents eux-mêmes comprirent qu'il existait désormais des sujets qu'il valait mieux taire.

 

Les Allemands croyaient contrôler la frontière. Ils ignoraient encore que ces montagnes appartenaient d'abord à ceux qui y étaient nés. Chaque berger connaissait des passages oubliés, chaque bûcheron savait contourner une patrouille, chaque chasseur savait disparaître dans la forêt et chaque famille possédait un parent, un ami ou une connaissance capable d'aider discrètement un fugitif.

Dans le silence des longues soirées d'hiver, alors que les soldats allemands croyaient avoir imposé leur loi, une autre organisation commençait lentement à prendre forme. Une résistance de montagnards faite d'entraide, de courage et de silence. Les Pyrénées allaient devenir, pendant près de deux années, l'une des plus grandes portes de la liberté vers l'Espagne.

Et c'est précisément parce que les Allemands avaient compris dès le 11 novembre 1942 qu'ils déployèrent des moyens considérables. Ce jour-là, la guerre venait d'entrer dans les vallées. Mais sans le savoir, l'occupant venait aussi de réveiller l'esprit de résistance d'un peuple de montagne qui n'avait jamais accepté qu'un étranger lui dicte sa conduite.

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