Suivons Louis BORDES dans un périple la nuit du 25 octobre 1943
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Les sentiers de la liberté concernent l’ensemble de la chaîne pyrénéenne. Bien avant de porter ce nom, ils furent d’abord des chemins de contrebande, tracés par les habitudes anciennes, les nécessités du commerce discret et l’endurance des montagnards. Dans les années 1930, ils devinrent routes d’exil pour les Républicains espagnols fuyant la guerre civile puis le franquisme.
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Ensuite vint un temps plus sombre encore. Sous l’Occupation, ces passages prirent une autre dimension. On les appela désormais les Chemins de la Liberté, car ils furent empruntés par ceux que menaçaient le franquisme puis le nazisme : résistants, aviateurs alliés, Juifs traqués, réfractaires au STO, patriotes voulant rejoindre la France Libre, familles entières refusant la fatalité. Malgré la neige, les ravins, les patrouilles, les dénonciations et la faim, près de 90 000 personnes auraient tenté de franchir cette frontière de pierre et de silence. Certaines y trouvèrent le salut. D’autres y laissèrent leur vie.
La défaite française de 1940 inverse bientôt le sens des déplacements. Désormais, ce sont des Français qui cherchent à gagner l’Espagne pour continuer le combat ou simplement survivre. Après l’occupation de la zone sud par les forces allemandes le 11 novembre 1942, l’étau se resserre brutalement. Conscientes de l’hémorragie des évadés, les autorités nazies instaurent en janvier 1943 une zone interdite le long de la frontière. Des patrouilles sillonnent la montagne. Les contrôles se multiplient. Les guides doivent alors prendre davantage de risques, marcher plus haut, plus loin, plus longtemps. À mesure que les pistes deviennent plus dangereuses, les groupes grossissent et les traversées deviennent plus périlleuses encore.
C’est dans ce contexte qu’a lieu l’une des traversées les plus marquantes de l’automne 1943. On y trouve Paul Mifsud, jeune homme déterminé à gagner l’Afrique du Nord pour rejoindre les troupes du Charles de Gaulle. Avec lui part son ami Jean Gaubert. Il y a également Catherine Perry (actrice du film Feu Sacré), une Italienne et son époux, Pierre Duffoir avec son épouse Paulette et leur fille Josette âgée de onze ans, Maurice Rouneau dit Martin RENDIER avec son épouse Jeanne Robert, le docteur Gottschalk et plusieurs Alsaciens.
Une évasion ne repose jamais sur un seul homme. Elle exige toute une chaîne humaine : hébergeurs, commerçants, faux-papiers, messagers, cheminots, bergers, passeurs. Le groupe est pris en charge par deux guides expérimentés : Louis Bordes et Félix Andiano. À Saléchan, ils bénéficient de l’aide du chef de gare Émile Verdier, homme engagé qui était spécialement chargé des passages vers l’Espagne. À Saint-Martory, Armande Laserre héberge des évadés. Ailleurs, des anonymes nourrissent, cachent, orientent. Sans eux, aucun départ n’est possible.
Les passages coûtent cher. Billets de train, faux papiers, vivres, relais, pots-de-vin éventuels, rémunération des guides : tout cela exige des fonds. Les sommes peuvent aller de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers de francs. Mais il existe aussi la solidarité. Paul apprendra plus tard que certains passages étaient financés par le réseau Buckmaster pour ceux qui n’avaient pas les moyens de payer eux-mêmes. Ainsi, dans les Pyrénées occupées, l’argent ouvre certains chemins. Mais le courage en ouvre d’autres.
Ce 25 octobre 1943, le groupe est à Marignac. Il faut avancer vite, mais un poste allemand se trouve non loin. Grâce à la vigilance des guides, le passage s’effectue sans incident. On marche sous le couvert des arbres, sur des sentiers de plus en plus raides. La nuit protège, mais elle désoriente aussi. Les conversations cessent peu à peu. Chacun écoute son souffle, ses pas, le bruit des branches, le silence suspect de la montagne. Paul se souviendra plus tard : il avait plu toute la journée. Puis la neige apparut.
Au début pourtant, le moral est bon. Tous ressentent la joie nerveuse de quitter enfin la France occupée. Quelques boules de neige sont lancées. On rit dix minutes. Une parenthèse d’enfance au cœur de la guerre. Puis les premiers malaises surviennent. D’abord Josette qui s'évanouit, puis sa mère Paulette. Les femmes ne sont pas équipées pour la neige : chaussures de ville, vêtements d’automne, bas légers. La mère de Josette ne peut même plus remettre ses souliers après s’être effondrée, elle continuera pieds nus. Le docteur Gottschalk prête à l’enfant un pantalon de ski chaud qu’il transporte dans son sac.
Quelques hommes restent en arrière pour secourir la mère et la fillette. Le reste du groupe continue. La colonne se scinde. Quand les retardataires veulent reprendre les traces des premiers partis, il n’y en a déjà plus. La neige a tout recouvert, plus de pas, plus de repères, seulement la blancheur et la nuit. On entend bientôt des pleurs et des voix de femmes : Jeanne Robert et l’Italienne du groupe. On retrouve des compagnons, mais la détresse gagne tout le monde.
Le passage devient terrible. Il faut franchir des zones rocheuses glissantes au-dessus de ravins vertigineux. Par endroits, les fugitifs avancent retenus à une motte d’herbe ou à un morceau de glace. La moindre faute promet la chute. À un moment, Paul Mifsud détruit ses papiers français. S’il est repris côté français, il donnera une fausse identité pour ne pas compromettre ses parents. Les guides hésitent à faire demi-tour mais les évadés refusent. Revenir peut signifier l’arrestation. Il faut continuer. Un Lorrain du groupe ose s’avancer dans un passage abrupt, découvre une voie praticable. On le suit. Louis Bordes prend alors Josette Duffoir sur son dos pour poursuivre la marche. Jean Gaubert manque lui aussi de disparaître en glissant vers le vide. Ses compagnons le rattrapent à temps.
Après une nuit d’angoisse, l’aube finit par venir. Les guides reconnaissent enfin les lieux. Ils comprennent qu’ils ont dépassé la hauteur de Bausen et se trouvent sur les hauteurs du Val d'Aran. La frontière est franchie. L’épreuve n’est pas finie, mais la France occupée est désormais derrière eux. Sur l’ensemble des Pyrénées, plus de 2 200 fugitifs auraient trouvé la mort durant la guerre, victimes de la montagne ou des patrouilles allemandes. Chaque réussite fut donc une victoire arrachée au destin.
En rejoignant les Forces françaises libres, Paul, Jean et plusieurs de ses compagnons contribueront à la Libération de la France. Pendant ce temps, d’autres combattent sur place : maquisards, agents de liaison, saboteurs, résistants de l’intérieur. Parmi eux Jean Bacqué, évadé de la prison de Tarbes malgré une blessure par balle, rejoindra lui aussi le combat. Ainsi se répondent deux courages : ceux qui passent la montagne pour continuer la guerre, et ceux qui restent pour la mener ici.
Aujourd’hui, comment préserver la parole de ces combattants ? Jean-Pierre Blanc, lié à la tragédie de Marsoulas, rappelait l’importance de transmettre aux jeunes ce qui s’est passé, même si cela paraît difficile à comprendre tant d’années plus tard. Des associations comme Les Chemins de la Liberté, fondée notamment par Jacques Simon et Claude Vandergheynst, entretiennent cette mémoire, balisent les sentiers, organisent des rencontres, font parler les derniers témoins.
L’humanité oublie vite. Elle confie souvent sa mémoire à des pierres : monuments, plaques, stèles, noms gravés. Encore faut-il, de temps à autre, prendre le temps d’écouter ce qu’elles racontent.
À vous qui marchez aujourd’hui sur les traces de ceux qui choisirent de combattre pour la liberté : merci de prolonger leur histoire.
Précédemment :
Témoignage de Paul MIFSUD :
« Le 21 octobre, me trouvant au café LASSERRE de St Martory en compagnie de Louis BORDES, un guide auquel ce dernier avait confié 17 patriotes pour les conduire en Espagne, nous rejoignait et apprenait à son chef que toutes les personnes dont il avait la charge avaient été arrêtées par les allemands qui avaient aussitôt renforcé la surveillance de la frontière. Lui seul avait pu se sauver ! Furieux, BORDES sortit le revolver dont il ne se séparait jamais et voulut en faire usage contre son guide. Plusieurs personnes se trouvant là s'étant interposées, nous réussissions à faire sortir du café l'intéressé qui s'empressa de disparaître. BORDES lui ayant promis de l'abattre à la première occasion, il quitta la région sans laisser d'adresse. Le passeur, une fois calmé, me demandait si, après cet échec, j'étais toujours décidé à partir. Il fut heureux d'apprendre que rien ne me ferait changer d'avis et que j'étais prêt à tout affronter. »
Nous apprendrons le lendemain que le guide indélicat était entièrement responsable de l'arrestation de ses malheureux passagers, les ayant abandonné bien avant d'avoir atteint la frontière.
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