Overblog Tous les blogs Top blogs Tourisme, Lieux et Événements Tous les blogs Tourisme, Lieux et Événements
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

José Cassé, Henri Marrot et la Libération

Publié le par Elisabeth BORDERES

Vous êtes passé par ici ? Laissez une trace de votre visite en commentaire.

La Murmuration à Seilhan (H-G).

Quand les rivalités de la Résistance devinrent des drames

L’été 1944 ne fut pas seulement celui de la Libération.
Dans certaines vallées du Comminges, de l’Ariège et du Couserans, il fut aussi celui des règlements de comptes, des soupçons, des haines anciennes et des vérités que l’on préféra taire. Les montagnes pyrénéennes avaient vu passer des centaines d’évadés, d’aviateurs alliés, de Juifs, de réfractaires au STO et de résistants traqués. Elles avaient vu des hommes risquer leur vie pour conduire d’autres hommes vers l’Espagne, dans la nuit, sous la pluie, dans les pierriers et les forêts. Mais derrière cette image héroïque, il existait aussi une autre réalité : celle des divisions internes, des rivalités de commandement et des luttes d’influence entre maquis. Au cœur de ces tensions apparaît la figure d’Henri Marrot, alias « Mireille ».

Henri Marrot, un passeur respecté devenu cible

Henri Marrot appartenait aux hommes de confiance du maquis « Bidon 5 », dirigé par Pierre Lachaux, alias « Duclos » ou « Dumas ». Avec Pierre Treillet, alias « Palau », il faisait partie des passeurs expérimentés du réseau « Françoise » dirigé par Marie-Louise Dissard. Dans le Comminges, son nom circulait parmi les clandestins comme celui d’un homme fiable. Il connaissait les chemins de montagne, les relais, les passages de nuit. Il avait contribué à sauver des aviateurs alliés et des fugitifs promis à l’arrestation. Mais les relations entre le maquis « Bidon 5 » et certains responsables de l’AS-CFL (Corps francs de libération) étaient devenues exécrables. Francis Strugot, chef de secteur du Comminges pour l’AS-CFL, accusait Pierre Lachaux et ses proches des plus noirs desseins. Dans son viseur : Henri Marrot et Pierre Treillet.

Le 23 septembre 1944, quelques semaines seulement après la Libération, Henri Marrot fut tué à Saint-Gaudens dans des circonstances présentées officiellement comme une intervention destinée à l’empêcher d’abattre l’épouse de Francis Strugot. Mais cette version ne résista pas longtemps. Le procès tenu à Toulouse du 31 janvier au 5 février 1948 révéla une toute autre réalité. Les débats démontrèrent qu’Henri Marrot avait été victime d’un véritable guet-apens organisé par Cyprien Izar et Michel Zakheim, deux proches de Strugot. Les deux hommes furent reconnus coupables. La peine de mort fut requise contre eux. Ils furent finalement condamnés respectivement aux travaux forcés à perpétuité et à quinze ans de travaux forcés.

Durant ce procès, plusieurs grandes figures de la Résistance vinrent défendre la mémoire de « Mireille ». Marie-Louise Dissard témoigna avec force en faveur de ce passeur qu’elle connaissait parfaitement. Pierre Lachaux prit également sa défense, tout comme Pierre Treillet, compagnon de clandestinité de Marrot. Les débats laissèrent apparaître une vérité troublante : Henri Marrot aurait été éliminé parce qu’il « savait trop de choses ». Mais quelles choses ? Personne ne le dira clairement. Et c’est justement dans ces silences que réapparaît l’affaire José Cassé.

José Cassé, un résistant accusé d’être un traître

José Cassé appartenait lui aussi à l’univers clandestin des passages vers l’Espagne. Les archives du réseau « Françoise » montrent qu’il participa activement au sauvetage d’aviateurs alliés. En juillet 1944, il prit en charge à Carbonne quatre aviateurs — deux Britanniques, un Hollandais et un Américain — avant de les conduire jusqu’au maquis d’Arbas. Là, ils devaient être confiés à Henri Marrot et Pierre Treillet pour le passage des Pyrénées. Mais les deux passeurs étaient occupés ailleurs. Selon les documents du réseau « Françoise », ce fut finalement le maire du Portet-d’Aspet qui mena les aviateurs vers l’Espagne. José Cassé passa néanmoins la nuit au maquis à cause du couvre-feu.

Quelques jours plus tard, il disparaissait. Son corps fut retrouvé le 20 octobre 1944 à Urau, au lieu-dit « Montignous », sous un chêne. L’identification aurait été rendue possible grâce à un bridge ou à une dent en or récemment posée. L’acte de décès estimait sa mort au 10 août 1944. Pourtant, dans les archives du réseau « Françoise », Marie-Louise Dissard indiquait déjà comme date de décès le 27 juillet 1944. Comment connaissait-elle cette date avec autant de précision ? Le mystère demeure.

Les hommes ayant exécuté José Cassé affirmèrent avoir abattu un collaborationniste. Mais son père, Félix Cassé, était convaincu du contraire. Il savait que son fils travaillait pour le réseau « Françoise ». Il savait qu’il avait aidé des aviateurs alliés. Il savait qu’il fréquentait Henri Marrot et Pierre Treillet. Désespéré, il écrivit à « Françoise » dès janvier 1945. Celle-ci reconnut officiellement José Cassé comme agent de son réseau. Elle demanda même que les aviateurs sauvés adressent rapidement une lettre de reconnaissance au père de José afin de réhabiliter sa mémoire. Et cette reconnaissance arriva. Le 5 janvier 1946, Albert Guérisse, chef de la célèbre filière Pat O’Leary, adressa une attestation confirmant que José Cassé avait participé au sauvetage de quatre aviateurs alliés. Pourtant, malgré cela, le soupçon continua de peser sur lui.

Le maquis de Betchat et les zones grises de l’épuration

Très vite, les regards se tournèrent vers le maquis FTPF de Betchat dirigé par Jean Blasco, alias « Max ». Ce maquis était redouté des Allemands. Ses actions audacieuses lui avaient donné une réputation presque légendaire dans le Couserans et le Comminges. Mais derrière cette image glorieuse, d’autres récits circulaient. Des civils innocents, de supposés collaborateurs, voire certains résistants auraient été exécutés par un petit groupe de maquisards proches de Blasco. Des pillages furent également commis sous couvert « d’expropriations ».

Après la guerre, le sujet devint explosif. Pour les communistes et une partie de la SFIO locale, il fallait protéger l’honneur de la Résistance. Pour d’autres familles, au contraire, certaines exécutions cachaient des règlements de comptes ou des erreurs tragiques. Une note des Renseignements généraux de février 1946 résuma parfaitement la fracture locale : Jean Blasco était considéré par certains comme un héros absolu et par d’autres comme « le pire des vandales ». Les deux camps s’affrontaient avec la même violence. Lorsque Blasco fut arrêté en décembre 1946 après plusieurs plaintes pour vols et meurtre, une immense campagne de soutien se mit en place. Anciens FTPF, militants communistes, membres de la SFIO et diverses personnalités locales réclamèrent sa libération. Et pendant que l’affaire agitait la presse régionale, Félix Cassé continuait son combat solitaire pour laver l’honneur de son fils.

Une mémoire longtemps étouffée

L’affaire José Cassé dérangeait. Elle dérangeait parce qu’elle remettait en cause l’image d’une Résistance unie. Elle dérangeait parce qu’elle montrait que des résistants avaient parfois pu tuer d’autres résistants. Elle dérangeait enfin parce qu’elle ouvrait la porte à des vérités locales que beaucoup préféraient enterrer. En février 1947, le conseil municipal de Saint-Martory alla jusqu’à voter une délibération affirmant que Félix Cassé ne devait pas faire valoir de titres de résistance, sous-entendant que son fils avait été justement exécuté. Pourtant, les faits demeurent. José Cassé a bien participé à des opérations de sauvetage d’aviateurs alliés. Il a bien été reconnu par le réseau « Françoise ». Il a bien reçu le soutien de Marie-Louise Dissard et de Albert Guérisse. Et Henri Marrot, l’un des grands passeurs pyrénéens de ce réseau, fut lui aussi assassiné après la Libération, officiellement parce qu’il en savait trop.

Pendant des décennies, ces histoires restèrent enfouies sous les silences, les fidélités politiques et les mémoires familiales blessées. Mais dans les vallées du Comminges, les montagnes n’oublient jamais vraiment. Elles gardent les traces des passages clandestins, des hommes disparus dans les forêts, des accusations sans preuves et des vérités que l’Histoire officielle n’a pas toujours voulu regarder en face.

Commenter cet article