Overblog Tous les blogs Top blogs Tourisme, Lieux et Événements Tous les blogs Tourisme, Lieux et Événements
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

La scolarité de Monique AGASSE à Galié, après-guerre

Publié le par Elisabeth BORDERES

Monique (photo fictive).

 

Née le 3 mai 1942 à Galié, en pleine Seconde Guerre mondiale, Monique AGASSE appartient à cette génération d'enfants qui grandit au milieu des ruines visibles et invisibles laissées par le conflit. Lorsqu'elle voit le jour, la France est occupée depuis près de deux ans. Dans les vallées pyrénéennes, les habitants vivent sous la surveillance du régime de Vichy et des autorités allemandes. Les passages clandestins vers l'Espagne, les réseaux de Résistance, les dénonciations et les arrestations rythment alors la vie quotidienne de nombreux villages du Comminges et de la Barousse.

Lorsque je replace la naissance de Monique dans ce contexte historique, je mesure combien son existence commence au cœur d'une période tourmentée. Elle ne peut évidemment pas en avoir conscience, mais autour d'elle, les adultes vivent dans l'inquiétude permanente. Les conversations se font à voix basse. Certains voisins disparaissent du jour au lendemain. D'autres prennent des risques considérables pour aider des évadés, des réfractaires ou des résistants.

Son enfance est profondément marquée par l'histoire de sa famille.

Sa grand-mère, Victorine AGASSE née BORDÈRES, est ma grand-tante paternelle. À travers mes recherches historiques, j'ai appris à découvrir cette femme sévère mais courageuse qui dut affronter des épreuves qu'aucune mère ne devrait connaître.

Le drame survient en mai 1944. Lors de l'attaque allemande menée contre la maison AGASSE à Galié, sa fille aînée Suzanne, la mère de Monique, est tuée. La maison familiale est attaquée, puis incendiée. En quelques heures, une famille entière bascule dans l'horreur de la guerre.

Chaque fois que je consulte les archives ou les témoignages relatant ces événements, je ne peux m'empêcher de penser à la petite Monique. Elle n'a alors que deux ans. Elle est trop jeune pour comprendre ce qui se déroule autour d'elle, mais elle perd sa mère dans des circonstances d'une extrême violence.

Pour Victorine, c'est une blessure dont on ne se remet jamais vraiment. Perdre un enfant est déjà une souffrance immense. Le perdre dans un acte de guerre, dans la brutalité d'une opération de répression, ajoute encore à la douleur.

Je me demande souvent ce qu'il restait de ces souvenirs dans les conversations familiales des années suivantes. Quels mots utilisait-on pour expliquer l'absence de Suzanne ? Parlait-on librement d'elle ou, comme dans beaucoup de familles de l'après-guerre, préférait-on se taire pour continuer à avancer ?

Après la Libération, Victorine réintègre son village de Galié. Il faut alors reconstruire une existence entièrement bouleversée. Comme tant d'autres familles rurales de l'après-guerre, les AGASSE doivent composer avec les absents, les deuils, les souvenirs douloureux et les traumatismes que chacun porte en silence.

Au fil de mes recherches, j'ai souvent constaté combien cette génération parlait peu. Les survivants avaient traversé tant d'épreuves qu'ils préféraient parfois se concentrer sur le présent plutôt que de rouvrir les blessures du passé.

Dans les maisons, les adultes évoquent rarement les événements de la guerre devant les enfants. Pourtant, ces derniers perçoivent les silences, les regards qui se détournent, les rares photographies rescapées de l'incendie que l'on conserve précieusement dans un tiroir ou les noms que l'on prononce avec émotion.

Monique grandit ainsi au milieu d'une mémoire fragmentée. Elle vit entourée de personnes qui ont connu le pire, sans toujours disposer des mots nécessaires pour transmettre ce qu'elles ont vécu.

C'est dans ce contexte particulier qu'elle effectue sa scolarité à l'école communale de Galié.

Lorsque je consulte les registres scolaires, j'imagine cette petite école de montagne où plusieurs niveaux sont réunis dans une même salle de classe comme lorsque j'étais en primaire dans le Tarn. Les enfants des différentes générations s'y côtoient quotidiennement sous le regard de l'instituteur ou de l'institutrice. Dans un village comme Galié, l'école constitue un point de repère, un espace de stabilité et de continuité dans une société encore marquée par les privations et les séquelles de la guerre.

Pour la petite Monique, l'école représente sans doute aussi une forme de normalité retrouvée. Là où les adultes portent encore les cicatrices du passé, les enfants apprennent à lire, à écrire, à compter et à construire, difficilement, leur avenir.

En Juin 2026, lorsque je parcours ces registres scolaires jaunis, je ne vois plus seulement des listes d'élèves et des dates d'absence. J'y vois des vies, une petite fille qui grandit sans sa mère, une grand-mère qui tente de protéger les siens malgré ses propres blessures, et une famille qui cherche à se reconstruire après avoir été frappée de plein fouet par la guerre.

Ces quelques lignes prennent alors une dimension profondément humaine. Elles me rappellent que chaque nom inscrit dans un registre se cache une histoire, parfois douloureuse, parfois oubliée, mais toujours digne d'être transmise aux générations qui suivent.

 

Au cours de l'année scolaire 1949-1950, Monique est âgée de sept ans. Elle est inscrite en CE1, dans cette petite école de village qui a vu passer plusieurs générations d'enfants, certains de sa famille, de la vallée.

En parcourant les pages du registre, je découvre qu'elle est absente plusieurs jours pour ce que l'instituteur appelle une « fatigue générale ». Cette expression, couramment utilisée à l'époque, reste aujourd'hui assez vague. Elle pouvait désigner une simple faiblesse passagère, les suites d'une maladie, une période de convalescence ou encore un état d'épuisement physique. Je ne peux m'empêcher de m'interroger car Monique est une enfant qui a perdu sa mère dans des circonstances tragiques alors qu'elle n'avait que deux ans mais les traumatismes familiaux laissent des traces profondes chez les plus jeunes.

Bien entendu, rien dans les archives ne permet d'établir un lien entre cette absence et son histoire familiale. Mais lorsque l'on reconstitue la vie de ces familles, il est difficile de ne pas replacer chaque détail dans le contexte particulier dans lequel elles ont vécu.

 

 

L'année suivante, en 1950-1951, Monique poursuit sa scolarité en CE2. Cette fois, le registre mentionne une absence pour cause de grippe. Rien d'exceptionnel à première vue. Les épidémies saisonnières sont fréquentes dans les villages de montagne où les enfants vivent et travaillent souvent dans des locaux chauffés sommairement. En consultant les registres, je constate d'ailleurs que plusieurs élèves de la classe sont touchés à la même période.

 

 

Pourtant, un autre détail attire mon attention. En février 1951, l'instituteur note que Monique est absente plusieurs jours car elle est « en voyage ». Cette mention est inhabituelle. Dans les registres scolaires de l'époque, les motifs d'absence sont généralement simples et précis : maladie, intempéries, travaux agricoles, décès familial ou événements religieux. Le terme « voyage » apparaît rarement.

Depuis que j'ai découvert cette annotation, elle suscite chez moi de nombreuses interrogations. Où est allée Monique ? Pourquoi ce déplacement ? S'agissait-il d'une visite familiale ? D'un séjour auprès de proches ? D'une démarche administrative liée à son histoire personnelle ? D'un rendez-vous médical ? D'un voyage organisé par sa famille pour lui faire découvrir d'autres horizons ?

Je me suis également demandé si ce déplacement pouvait avoir un rapport avec les conséquences des événements de 1944 ou avec certains aspects de sa situation familiale. Mais à ce jour, aucune archive retrouvée ne permet d'étayer cette hypothèse.

Comme souvent dans la recherche historique, je me retrouve face à une simple ligne qui soulève davantage de questions qu'elle n'apporte de réponses. C'est parfois frustrant, mais c'est aussi ce qui rend ces recherches passionnantes. Derrière chaque mot se cache une histoire que les documents n'ont pas toujours conservée.

 

 

À partir de l'année scolaire 1951-1952, Monique traverse une situation scolaire plus stable. Elle poursuit normalement son parcours en CM1 et l'année suivante, en 1952-1953, elle effectue son CM2 à Galié.

J'ai le sentiment de voir peu à peu s'éloigner l'ombre des années de guerre. La petite fille devenue écolière grandit dans une France qui se reconstruit. Les routes s'améliorent, les écoles retrouvent un fonctionnement plus régulier, les familles tentent de reprendre une vie normale.

Mais derrière les apparences, je sais aussi que les souvenirs des événements de 1944 demeurent présents dans les mémoires des habitants de Galié. Monique grandit au milieu de ces silences, de ces souvenirs tus et de ces histoires que les adultes racontent à demi-mot.

C'est précisément ce qui me touche lorsque je parcours ces registres : ils ne racontent pas seulement la scolarité d'une enfant. Ils témoignent discrètement de la reconstruction d'une famille et d'un village après l'une des périodes les plus douloureuses de leur histoire.

 

À la rentrée scolaire 1953-1954, Monique quitte définitivement les bancs de la petite école communale de Galié pour poursuivre ses études au collège de Saint-Gaudens. À onze ans, une nouvelle étape de sa vie commence.

Dans les vallées du Comminges et de la Barousse, de nombreux enfants quittent encore l'école après l'obtention du certificat d'études ou rejoignent rapidement le monde du travail agricole, artisanal ou domestique. Les études secondaires demeurent un privilège auquel toutes les familles n'ont pas accès. Les déplacements sont compliqués, les moyens financiers souvent limités et les mentalités restent fortement ancrées dans les réalités rurales.

Le départ de Monique vers Saint-Gaudens marque une ouverture vers un horizon plus vaste que celui de son village natal. Elle quitte les montagnes familières, les visages de son enfance, la classe unique où se côtoyaient les élèves de tous âges, pour découvrir une ville plus importante, de nouveaux enseignants, de nouvelles disciplines et un environnement bien différent de celui de Galié.

Était-elle impatiente de découvrir ce nouveau monde ? Inquiète à l'idée de quitter ses repères après le sinistre séjour au pensionnat de Salies-du-Salat ? Fière de poursuivre ses études ? Probablement un peu de tout cela à la fois.

Monique porte en elle l'héritage de cette histoire familiale douloureuse. Les absents continuent d'habiter les mémoires. Les blessures se referment lentement, mais elles ne s'effacent pas.

 

 

Commenter cet article