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La « Bande à Bordes » devant la justice en 1946

Publié le par Elisabeth BORDERES

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L'été 1944 fut une période de chaos dans les vallées du Comminges, de la Barousse et du Luchonnais. Tandis que l'Occupation allemande touchait à sa fin, les maquis se développaient, les armes circulaient et l'autorité de l'État avait pratiquement disparu dans de nombreuses communes rurales.

C'est dans ce contexte troublé qu'apparut ce que les autorités judiciaires appelèrent après la guerre « la bande Bordes ».

Le 2 juillet 1946, la Chambre des mises en accusation de la Cour d'appel de Toulouse ordonna le renvoi devant la Cour d'assises de la Haute-Garonne de plusieurs hommes accusés d'avoir participé à une série d'attaques à main armée commises entre juin et juillet 1944. Parmi eux figurait Louis Bordes, déjà décédé au moment de la procédure. L'arrêt judiciaire constitue aujourd'hui un document exceptionnel pour comprendre cette affaire.

 

Les hommes mis en cause

La procédure vise :

  • Élie A., né le 1er juillet 1918 à Valentine, journalier ;
  • Maurice W., né le 20 novembre 1926 à Houilles, mécanicien-dentiste, alors en fuite ;
  • Jean C., né le 31 juillet 1909 à Mauléon-Barousse, militaire de carrière ;
  • André F., né le 21 juillet 1921 à Nîmes ;
  • Maurice L., né le 30 septembre 1911 à Amiens ;
  • Louis BORDES, présenté comme le chef du groupe, mais déjà décédé lors de la procédure.

La Cour rappelle que Bordes avait été tué par le maquis d'Arbas en août 1944 (1)

 

Le début de l'affaire

Selon l'instruction, à la fin du mois de juin 1944, vers 23 heures, Louis Bordes, Jean C., Maurice L. et Élie A., armés de pistolets et de mitraillettes, se présentent chez Marcel Mahou, cafetier à Barbazan (2)Jean C. et Louis Bordes assureraient le guet à l'extérieur tandis qu'Élie A. et Maurice L. pénètrent dans l'établissement. Sous la menace de leurs armes, ils exigent la remise de l'argent disponible. Terrorisé, Marcel Mahou indique l'endroit où se trouve sa caisse. Les agresseurs repartent avec environ 48 700 francs.

MAHOU serait l'auteur des dénonciations ayant provoqué ces faits...

 

Siradan : deux visites en quelques jours

Le 18 juin 1944, vers minuit trente, les mêmes hommes se présentent chez Jean B. à Siradan. Ils glissent sous la porte un billet portant le message : « Donnez-nous 60 000 francs, on ne vous tuera pas et ne dites rien. ». Après discussion, Jean B. remet : cinq billets de 1 000 francs ; un billet de 5 000 francs ; ainsi que le papier manuscrit. Quelques jours plus tard, le 27 juin 1944, le groupe revient chez lui. Cette fois, il exige du sucre. Sous la menace d'incendier la maison, les hommes obtiennent cinq kilogrammes de sucre.

 

Valentine : l'agression d'A.

Toujours selon le dossier, en juin 1944, Louis Bordes, Élie A., André F. et Maurice W. se rendent chez le cultivateur A. à Valentine. Armés de pistolets et de mitraillettes, ils obtiennent 18 000 francs sous la menace.

 

Huos : l'attaque contre René B.

Le 25 juin 1944, vers une heure du matin, le groupe se présente au domicile de René B. à Huos. Ils se font ouvrir en déclarant : « Gestapo ! Camarade allemand blessé. ». Face au refus du propriétaire, ils tirent plusieurs rafales de mitraillette sur la façade de la maison. Avant de partir, ils incendient un tas de paille, un hangar et un char de trèfle. Le 9 juillet suivant, les mêmes reviennent. René B. étant absent, ils contraignent ses parents à les laisser entrer et s'emparent de 7 000 francs.

 

Mauléon-Barousse : une nuit de terreur

Le 27 juin 1944, plusieurs opérations sont menées dans la commune. 

Vers 4 heures du matin, Bordes, Jean C., Élie A. et Maurice L. se présentent chez Julia O., négociante en vins. Ils réclament 50 000 francs sous la menace de leurs armes. La somme leur est remise. L'instruction précise que C. serait resté à l'extérieur pour faire le guet afin d'éviter d'être reconnu.

Vers 5 heures du matin, le groupe se rend chez Hélène A.. Ils réclament 100 000 francs. La victime leur remet les 57 000 francs dont elle dispose.

 

Aveux : l'épicerie de Joseph G.

Toujours le 27 juin 1944, vers 5 h 30, les hommes se présentent chez Joseph G., boulanger à Aveux. Ils exigent l'ouverture du tiroir-caisse. Ils repartent avec 16 000 francs.

 

Pointis-de-Rivière : l'affaire P.

Le soir du 27 juin 1944, vers 23 heures, le groupe s'introduit chez Jean P.. Sous la menace de leurs armes, ils exigent l'ouverture du coffre. Ils s'emparent : de 32 000 francs ; de cinq kilogrammes de sucre ; de 102 morceaux de savon de Marseille. Ces marchandises étaient particulièrement recherchées en période de rationnement.

 

Antichan-de-Barousse : échange de coups de feu

Le 28 juin 1944, Bordes et Élie A. se présentent chez le docteur G. à Antichan-de-Barousse. Le dossier mentionne un échange de coups de feu. À l'issue de celui-ci, les deux hommes obtiennent 10 000 francs.

 

Loures-Barousse : le coffre-fort de C.

Le soir du 28 juin 1944, A., Maurice W., André F. et Louis Bordes se présentent au domicile de C. à Loures-Barousse. Pendant que Bordes fait le guet, les autres franchissent le mur de la propriété. Après avoir menacé d'incendier la maison, ils ouvrent le coffre-fort et emportent : 18 300 francs ; une montre en or.

 

Labarthe-de-Rivière : les derniers coups

Le 9 juillet 1944, vers 4 h 30, le groupe se rend chez Henri G., négociant en œufs. Ils exigent 50 000 francs. Henri G. ouvre son coffre. Les hommes repartent avec 38 000 francs, tout en annonçant qu'ils reviendraient chercher le complément. Le lendemain, Maurice W. revient réclamer 12 000 francs supplémentaires. Le 11 juillet, le groupe revient une nouvelle fois et obtient encore 6 000 francs. (3)

 

Une affaire révélatrice du désordre de l'été 1944

L'arrêt du 2 juillet 1946 dresse le portrait d'une série d'opérations menées en quelques semaines dans plusieurs communes du Comminges et de la Barousse : Barbazan, Siradan, Valentine, Huos, Mauléon-Barousse, Aveux, Pointis-de-Rivière, Antichan-de-Barousse, Loures-Barousse et Labarthe-de-Rivière.

La justice considéra que ces faits constituaient des vols à main armée commis en réunion, avec usage d'armes, menaces et violences, et renvoya les accusés devant la Cour d'assises de la Haute-Garonne. Deux ans après les événements, l'affaire demeurait suffisamment importante pour mobiliser la Cour d'appel de Toulouse.

Cependant, comme beaucoup de dossiers nés dans les derniers mois de l'Occupation, cette affaire s'inscrit dans une période où se mêlaient Résistance, marché noir, règlements de comptes, récupération de ravitaillement, actions armées et accusations croisées. Elle demeure aujourd'hui un témoignage précieux de la violence qui traversa les vallées pyrénéennes durant l'été 1944.

Cet article reprend fidèlement les accusations formulées par la justice en 1946. Cependant, comme tout document judiciaire, il mérite d'être replacé dans son contexte historique.

Beaucoup des personnes qui furent « visitées » par la bande de Louis Bordes n'étaient pas nécessairement des victimes "innocentes" aux yeux de ceux qui agissaient alors. Plusieurs étaient soupçonnées d'avoir collaboré avec l'occupant ou d'avoir dénoncé des résistants, des réfractaires au STO, des aviateurs alliés, des Juifs, des passeurs ou des familles engagées dans la Résistance. Certaines dénonciations ont conduit à des arrestations, des déportations ou des exécutions.

Louis Bordes possédait de très nombreuses informations sur les réseaux locaux de collaboration, mais aussi sur certains comportements observés dans différents groupes de résistants. Il évoluait dans une époque où les frontières entre justice, vengeance, résistance et survie étaient souvent brouillées par quatre années d'occupation.

Lors du procès, Louis étant mort depuis près de deux ans et ne pouvant plus se défendre, plusieurs prévenus reportèrent sur lui une large part des responsabilités. D'autres, au contraire, assumèrent leurs propres actes et refusèrent de charger un homme absent.

La véritable question historique est peut-être ailleurs. Peut-on juger avec les critères de la paix des hommes qui vivaient dans une région occupée, où la dénonciation pouvait envoyer un voisin devant un peloton d'exécution ou dans un camp de concentration ? Peut-on examiner leurs actes sans tenir compte de la peur, de la clandestinité, des représailles et du contexte de guerre civile larvée qui régnait alors dans certaines vallées pyrénéennes ?

Il est également légitime de s'interroger sur les différences de traitement judiciaire de l'après-guerre. Certains groupes armés ou certains maquis ont été accusés d'exactions commises entre la Libération et la reddition allemande sans que leurs membres ne soient systématiquement poursuivis devant les tribunaux. L'Histoire locale conserve encore aujourd'hui de nombreuses zones d'ombre qui méritent d'être étudiées avec rigueur, sans passion mais sans oubli.

L'objectif n'est ni de condamner ni d'absoudre, mais de comprendre. Car comprendre n'est pas excuser ; c'est simplement chercher à restituer toute la complexité d'une période où les choix étaient rarement simples et où les vérités d'hier sont souvent plus nuancées qu'elles n'apparaissent dans les dossiers judiciaires.

Mystère(s) autour de la mort de Louis Bordes
L'hypothèse d'une vengeance

Plus de quatre-vingts ans après les événements, la mort de Louis Jean Marie BORDES demeure entourée de nombreuses interrogations. Les archives officielles livrent quelques éléments, mais elles sont loin de répondre à toutes les questions. Comme souvent lorsqu'il s'agit de la Résistance, des règlements de comptes de la Libération et des rivalités locales, les témoignages se contredisent, les silences persistent et les certitudes se font rares. Je me méfie des affirmations catégoriques. Cependant, après avoir étudié le parcours de Louis, consulté divers témoignages, une hypothèse me paraît mériter d'être examinée.

Louis BORDES était connu dans les vallées de Barousse, du Luchonnais et du Comminges bien avant sa disparition. Passeur actif, engagé dans les réseaux d'évasion vers l'Espagne, il avait aidé de nombreux fugitifs, résistants, réfractaires au STO, aviateurs alliés et personnes poursuivies par les autorités allemandes. Les témoignages contemporains comme les souvenirs transmis au sein des familles décrivent généralement un homme courageux, déterminé et profondément engagé. Rien, dans les documents que j'ai pu consulter concernant son activité de passeur, ne permet d'étayer l'image d'un traître ou d'un agent double. Bien au contraire. Plusieurs personnes qui l'ont connu ou qui ont connu ses compagnons de route ont toujours affirmé qu'il était resté fidèle à ses engagements.

Un homme, lui-même passeur dans le secteur de Saint-Béat durant la guerre, avait confié à sa sœur qu'il ne croyait absolument pas aux accusations portées contre BORDES après sa mort. Selon lui, Louis avait toujours eu une réputation irréprochable dans les milieux de la Résistance locale. Dès lors, une question demeure : qui avait intérêt à sa disparition ?

Certains témoignages oraux recueillies dans la vallée désignent non pas un groupe de résistants, mais des hommes engagés dans les derniers soubresauts d'une guerre qui touchait à sa fin. Selon cette version, la colère contre Louis Bordes était devenue considérable parmi certains proches ou soutiens de Karl Dethlefs. Parmi les noms régulièrement évoqués figure celui de Raymond Couret, notable influent de Galié durant l'Occupation. D'autres personnes de son entourage auraient également nourri une profonde hostilité envers BORDES et sa famille.

Les récits transmis dans plusieurs familles locales racontent qu'un réfugié espagnol arrivé après la Guerre civile de 1939, employé Raymond Couret, aurait participé à une expédition punitive. Selon ces souvenirs, il aurait été accompagné de deux ou trois jeunes Français du secteur. Les faits se seraient déroulés dans les bois, en un lieu que les témoins de seconde main n'étaient plus capables de préciser avec exactitude. Il est impossible aujourd'hui de vérifier formellement cette version. Aucun document connu ne permet d'en apporter la preuve définitive. Toutefois, la persistance de ce récit dans plusieurs mémoires familiales mérite d'être signalée.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que Louis Bordes s'était fait de nombreux ennemis. Ses activités de passeur, ses liens avec la Résistance, son intégrité et les événements dramatiques qui avaient frappé la famille Agasse à Galié en mai 1944 l'avaient placé au cœur de conflits particulièrement violents. En cette période trouble, les sentiments de vengeance étaient omniprésents. Les semaines précédant la Libération furent marquées par des règlements de comptes dont certains n'ont jamais été totalement élucidés. Entre les archives judiciaires, les témoignages tardifs, les souvenirs familiaux et les légendes locales, la vérité absolue demeure difficile à atteindre.

Mais une chose apparaît clairement : la mort de Louis Bordes ne peut être comprise qu'à la lumière des tensions extrêmes qui déchirèrent alors les vallées pyrénéennes. Plus qu'un simple fait divers, elle s'inscrit dans l'histoire complexe d'une région où la guerre, la Résistance, la collaboration et les vengeances personnelles se sont parfois entremêlées jusqu'à devenir indissociables.

(1) Correction : de Nistos-Esparros le 11 Juillet 1944.

(2) Patron de Marie Thérèse SALINAS, amie de Suzanne AGASSE, déportée après son arrestation le 23 mai 1944 chez la famille AGASSE lors de l'attaque à Galié.

(3) Sauf que Louis BORDES est assassiné la nuit du 10-11 juillet!!! Donc ??? 🤔

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