Marcelle BORDES-BORDERES lance un appel à la vérité
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Il y a quelques mois...
... j’ai lu cette lettre pour la première fois. Je me souviens très bien des sentiments qui ont suivi cette lecture. Elle était là, au milieu d’autres papiers de famille.
C’est ma grand-tante, Marcelle BORDERES veuve BORDES, qui l’a écrite. Je crois que ce qui m’a frappé d’abord, ce n’est pas ce qu’elle raconte. C’est la manière dont elle écrit, simplement. Et pourtant, à mesure que j’avançais, j’avais l’impression que quelque chose se serrait en moi. Comme si chaque phrase retenait des larmes qu’elle n’avait pas le droit de laisser couler.
Son mari, Louis. Dans la famille, son nom revenait parfois, pas souvent et toujours avec une forme de respect, comme si on parlait de quelqu’un qu’on ne voulait pas abîmer avec trop de mots. Louis BORDES, c’était un homme discret, mais une tête brûlée. Ce n'était pas un homme ordinaire. Très tôt, pendant l’Occupation, il a choisi de résister. Sans grand discours, sans héroïsme affiché, il a simplement décidé d’aider ceux qui le demandé. Dans ces montagnes de la Barousse, qu’il connaissait par cœur, il a ouvert des passages pour ceux qui avaient besoin de disparaître pour survivre. Des jeunes qui refusaient le S.T.O, des hommes et des femmes traqués, des aviateurs tombés du ciel, et des civils qui n’avaient plus nulle part où aller.
Le 10 janvier 1944, tout bascule. Il est arrêté, battu et torturé par la Gestapo, sous une fausse identité : Paul BLANCHARD. On l'enferme une nuit à la prison de St Michel à Toulouse, où se trouvait sa femme Marcelle, et le lendemain on l’embarque, direction Compiègne puis l’Allemagne. Et là alors que le train de la mort l'emporte vers un camp de concentration… il s’évade.
Je n’arrive pas à lire cette partie sans m’arrêter, sans essayer d’imaginer : le train, la peur, la rage de vaincre. C'est un moment où il faut décider : sauter ou mourir autrement. Il saute.
Au lieu de disparaître pour de bon… il revient dans sa région au bout de trois mois de marche. Discrètement, il rend visite à sa fille Annette protégée, à l'abri, chez leurs amis les POMIAN. Il reprend ses activités pour le réseau "Françoise" presque comme avant. Comme si vivre caché n’avait jamais été une option, comme si abandonner n’existait pas. Alors évidemment, il devient une cible. À Galié, il pense trouver un peu de répit, mais dans ces années-là, sombres et dangereuses, il n’y a pas vraiment de refuge. Il y a toujours quelqu’un qui voit, quelqu’un qui parle et quelqu’un qui vend. La dénonciation arrive, et avec elle la violence. La maison familiale de sa belle-sœur est attaquée. Ce fut une violente opération militaire, une déflagration. Une jeune femme de dix-neuf ans, sa nièce Suzanne, messagère pour la résistance, est blessée à mort par des grenades. Deux petites filles, ses sœurs, sont blessées. Hormis Suzanne et Hélène tous arrivent à s'enfuir grâce à Victorine et Louis. Ivre de rage et d'alcool le chef de la Gestapo de Luchon, au matin, provoque un incendie et la maison brûle entièrement.
Combien de fois peut-on échapper à la mort avant qu’elle ne vous rattrape ? A la suite de ce drame, Louis se venge de certains collaborateurs et dénonciateurs avec "la bande à BORDES", récupère les vaches de la famille AGASSE, réquisitionnées par les Allemands, puis se replie à Générest, fatigué, sûrement lucide.
Le 11 juillet 1944, cette fois… ce ne sont pas les Allemands qui débarquent en pleine nuit. C’est ça, le plus difficile à accepter. Dix-sept hommes, des résistants, arrivent armés, masqués et déterminés. Ils ne discutent pas, le ligotent, le bâillonnent et le battent violemment. Ils prennent ce qu’ils veulent dans la maison comme des pillards, puis ils l’emmènent à deux kilomètres de là. Dans la forêt de Montégut, au lieu-dit Las Prados, ils s’arrêtent. Que peuvent dire chacun d'entre eux ? Laissent-ils Louis dire ses derniers mots ? Froidement il est exécuté d’une balle dans la nuque. Sans jugement, enfin si, celui des "derniers moments", devant tous ces témoins qui approuvent ce meurtre. Avant de repartir ils enlèvent ses liens et son bâillon, comme si ça suffisait à rendre la scène acceptable. Ils laissent son corps là, abandonné comme du gibier.
Ma grand-tante, Marcelle, accuse dix-sept noms un par un. Elle a cherché et reconstruit des parcours. Parmi eux, André BOULES(T) de Montégut. Un autre nommé BOY de Montréjeau. Des hommes du coin, des gens qu’elle avait peut-être croisés, à qui elle avait parlé sans doute. Je ne sais pas ce qui est le plus dur : la violence… ou la proximité. Et puis il y a ce détail : le vélo de Louis, celui qui l'a mené partout où il le fallait pour sauver des vies en danger, ce vélo est resté chez l’un d’eux. Cela m’a profondément dérangé, plus que le reste, presque. Comme s’il fallait aussi le dépouiller, comme s’il ne devait rien rester.
Dans sa lettre, elle parle aussi d’elle. Elle aussi a été arrêtée, déportée. Je ne sais pas comment on revient de ça, mais elle est revenue, et elle écrit ce courrier. Ni pour se plaindre, ni pour raconter sa souffrance. Elle écrit pour que justice soit faite, avec une force calme qui me dépasse. Elle demande une enquête, elle demande que les coupables soient punis, elle demande que son mari ne disparaisse pas dans un silence arrangé. Et moi, des années plus tard, je lis ça et je réalise que cette histoire, je ne l’ai pas vécue, mais qu’elle m’habite quand même, qu’elle fait partie de ce que nous sommes. Dans la Barousse, il y a des paysages magnifiques, des montagnes paisibles et des villages tranquilles. Mais il y a aussi ça, des histoires qu’on a tuées et des vérités qu’on n’a pas toujours voulu regarder en face.
Cette lettre, ce n’est pas seulement un témoignage, c’est une voix. Et aujourd’hui, je crois que mon rôle est simplement de ne pas la laisser disparaître. Parce que tant que quelqu’un prend le temps de lire… de comprendre… et de raconter… Alors Louis BORDES n’est pas tout à fait mort.
Et peut-être que ma grand-tante Marcelle, quelque part, le sait.
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