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Le 18 janvier 1946, la gendarmerie de Saint-Béat recueille des témoignages

Publié le par Elisabeth BORDERES

Le 18 janvier 1946, moins d'un an après la fin de la guerre, la gendarmerie de Saint-Béat recueille les témoignages de plusieurs personnes afin d'établir les circonstances de l'arrestation et de la déportation de Marcelle BORDES. Ces procès-verbaux, rédigés dans le cadre des enquêtes sur les crimes de guerre commis en Haute-Garonne, constituent aujourd'hui des documents historiques de premier ordre.

Ils permettent de reconstituer avec précision le parcours de cette femme de Fronsac, arrêtée par la Gestapo de Luchon pour avoir refusé de trahir son mari, Louis Jean Marie BORDES, alors activement recherché par les autorités allemandes.

 

Marcelle BORDÈRES naît le 12 mai 1907 à Saint-Bertrand-de-Comminges. Coiffeuse à Fronsac, elle épouse en 1936 Louis BORDES, futur passeur des réseaux Dutch-Paris, Françoise et Victoire-Buckmaster.

Durant l'Occupation, Louis participe à l'exfiltration de résistants, d'aviateurs alliés, de réfractaires au STO et de familles juives vers l'Espagne. Son activité est connue de la Gestapo qui multiplie les recherches pour le capturer. N'y parvenant pas, les Allemands s'en prennent à son entourage.

 

Selon le témoignage de Clémence POMIAN, recueilli par les gendarmes le 18 janvier 1946, Marcelle BORDES est arrêtée le 3 janvier 1944 à 15 heures par la Gestapo de Luchon. Parmi les agents présents figure un homme nommé « Zinck », un Lorrain, qui sert d'interprète aux AllemandsClémence POMIAN déclare avoir été sollicitée personnellement par les agents allemands afin de prendre en charge Annette la fille de Marcelle, âgée de quatre ans, pendant l'absence de sa mère.

Elle raconte : « J'ai été invitée à me rendre chez Mme BORDES ce jour-là et obligée par ces hommes de la Gestapo de garder la petite fille âgée de 4 ans jusqu'au soi-disant retour de sa mère. » La brutalité de l'arrestation ne laisse guère de doute quant aux intentions des occupants. Marcelle est d'abord conduite à Luchon où elle demeure trois jours.

 

Pendant l'absence de Marcelle, les agents allemands reviennent à plusieurs reprises à son domicile. Le témoignage de Clémence POMIAN décrit des actes de pillage systématiques : « Ils ont brisé la porte, cassé des carreaux et bouleversé l'intérieur de l'immeuble puis repartaient en emportant tout ce qui leur faisait plaisir. ». Ces pratiques étaient fréquentes lors des opérations dirigées contre les familles de résistants. Au-delà de l'arrestation, il s'agissait également de ruiner matériellement ceux que l'occupant considérait comme ses ennemis.

 

Le procès-verbal est particulièrement clair sur les motivations de la Gestapo. Clémence POMIAN conclut : « À mon idée, le but de l'arrestation de Mme BORDES était le refus d'indiquer le lieu où était son mari. Celui-ci s'était évadé à plusieurs reprises des mains des Allemands. ». Louis BORDES était alors devenu l'un des passeurs les plus recherchés du secteur frontalier. Ses activités clandestines gênaient directement les services allemands qui tentaient d'empêcher les passages vers l'Espagne. Ne pouvant le capturer, ils choisissent de faire pression sur son épouse.

Après la déclaration de Clémence POMIAN, les gendarmes recueillent le témoignage de Marcelle elle-même. Son récit est glaçant. Elle confirme les faits précédemment relatés puis décrit les sévices subis à Luchon. Les principaux tortionnaires sont désignés sous les noms de « Zinck » et de « La Cigogne », personnage tristement célèbre dans plusieurs témoignages de la région.

Marcelle déclare : « J'ai eu à subir des tortures immenses. J'ai été pendue par les pieds, la tête trempant dans une bassine d'eau, complètement déshabillée et flagellée avec un nerf de bœuf. ». Elle précise que ces supplices ont été répétés : « Ces traitements m'ont été infligés pendant trois jours, à diverses heures de la journée. ».  Ces violences visaient manifestement à obtenir des renseignements sur les activités de Louis BORDES, ses refuges, ses contacts et les filières de passage qu'il utilisait. Malgré ces tortures, Marcelle ne parle pas.

Après son passage à Luchon, Marcelle est transférée à la prison Saint-Michel de Toulouse. Comme de nombreux résistants arrêtés dans le Sud-Ouest, elle entre alors dans le système concentrationnaire nazi. Elle est ensuite dirigée vers le camp de Ravensbrück.

Ravensbrück est le principal camp de concentration destiné aux femmes dans le Reich allemand. Des dizaines de milliers de détenues y meurent de faim, d'épuisement, de maladies, d'exécutions ou d'expériences médicales. Marcelle évoque également un transfert vers Hanovre. Elle résume sobrement : « Dans ce camp, les mauvais traitements m'ont été à nouveau infligés. Ils ont été terribles. ».  Comme beaucoup de survivantes, elle ne s'attarde pas sur les détails. Quelques mots suffisent pourtant à mesurer l'ampleur des souffrances endurées.

Marcelle rentre en France vers juillet 1945. Elle retrouve Fronsac après près de dix-huit mois d'absence. Sa fille, que Clémence POMIAN avait gardée pendant toute sa captivité, lui est rendue. Mais le retour ne signifie pas la fin des épreuves. Comme de nombreux déportés, Marcelle doit reconstruire sa vie après les violences physiques, les traumatismes psychologiques et les pertes accumulées pendant la guerre.

 

Ce procès-verbal de janvier 1946 possèdent une valeur historique considérable. Ils confirment : l'arrestation de Marcelle BORDES le 3 janvier 1944 ; l'implication directe de la Gestapo de Luchon ; la présence de l'interprète nommé « Zinck » ; le rôle du tortionnaire Karl DETHLEFS ; les actes de torture pratiqués à Luchon ; le pillage du domicile familial ; la déportation vers Ravensbrück et Hanovre ; le lien direct entre son arrestation et les recherches menées contre Louis BORDES.

Ce document démontre également le courage exceptionnel de Marcelle BORDES. Soumise à des tortures particulièrement brutales, elle ne livra aucune information permettant l'arrestation de son mari ou le démantèlement des réseaux clandestins auxquels il appartenait.

 

L'histoire de la Résistance a souvent retenu les noms des chefs de réseaux, des maquisards ou des passeurs. Pourtant, derrière eux se trouvaient des femmes qui payèrent parfois un prix tout aussi élevé. Marcelle BORDES appartient à cette catégorie de résistantes dont l'engagement n'était pas celui des armes mais celui du silence, de la fidélité et du refus de trahir.

Lorsque les agents de la Gestapo vinrent frapper à sa porte en janvier 1944, ils pensaient sans doute briser une simple épouse de passeur. Ils se heurtèrent en réalité à une femme de caractère qui supporta la torture, la prison et la déportation sans céder.

Plus de quatre-vingts ans après les faits, le procès-verbal de janvier 1946 permet enfin de redonner toute sa place à cette résistante de Fronsac, dont le courage contribua à préserver les réseaux de passage pyrénéens jusqu'à la Libération.

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