Suzanne AGASSE Morte pour la France à Galié
Vous avez connu certaines de ces personnes, des témoins de cette époque, ces lieux, cette période ? Quelques mots en commentaire seront toujours appréciés.
Une vieille dame a osé dire : « Tout ça c'est la faute de Suzanne, c'est bien fait ce qui lui est arrivé, une femme ne fait pas ce que font les hommes surtout quand elles ont des enfants. Elle a failli faire brûler tout le village et tuer tout le monde, et pourquoi ? Pour chasser les Allemands ? Mais qu'est-ce que ça pouvait lui faire qu'ils soient là ou pas ! Tout est de sa faute et celle de sa famille qui l'ont suivie dans la Résistance. »
Je souhaite dédier cet article aux trois petites-filles de Suzanne : C – F – C, ainsi qu’à leurs enfants et petits-enfants (1).
Que l’histoire de votre aïeule Suzanne, héroïne de la Seconde Guerre mondiale et messagère de la Résistance en Barousse et dans le Comminges, demeure vivante dans vos cœurs. Qu’elle continue d’être transmise, de génération en génération, à travers vos récits familiaux, afin que son courage, son engagement et sa mémoire traversent le temps pour les siècles à venir.
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Longtemps, certains noms de ma famille sont restés flous. Puis, un jour, grâce à une question posée par une documentaliste du Musée de la Résistance et de la Déportation de Tarbes, je me suis un peu plus intéressée à certaines personnes de mon arbre généalogique. En remontant patiemment les traces du passé, j'ai compris combien d'ignorances pouvaient soudain prendre un sens, combien d'absences d'informations cessaient d'être de simples oublis pour devenir de véritables héritages. Derrière ces silences se cachaient des vies, des engagements, des choix. Des hommes et des femmes de ma propre lignée avaient pris part à la Seconde Guerre mondiale et avaient vécu l'Histoire dans sa forme la plus brutale.
J'ai fouillé le passé familial et chaque détail a compté. Un nom retrouvé, une archive oubliée, un témoignage recueilli ici, un autre là. Peu à peu, les contours se sont dessinés. J'ai rassemblé les indices et, à mesure que les pièces du puzzle s'assemblaient, une émotion particulière s'installait en moi. Parmi ces figures surgies de l'ombre se trouvait Suzanne Léone Marcelle AGASSE. Aujourd'hui encore, son nom demeure peu connu en dehors de sa vallée natale. Pourtant, sa courte existence témoigne du rôle essentiel joué par de très jeunes femmes dans la Résistance pyrénéenne.
Suzanne voit le jour le 7 août 1924 à Galié, petit village accroché aux pentes de la vallée de Barousse. Elle est la fille de Victor Jean Joseph AGASSE, cultivateur et veuf d'un premier mariage, et de Marie Jeanne Victorine BORDÈRES.
Elle grandit dans cette vallée où les familles vivent au rythme des saisons, des travaux agricoles, de l'école et des solidarités villageoises. Son enfance se déroule dans un univers rural où les récoltes, les troupeaux, les foires et les travaux des champs rythment le quotidien. Dans ces villages pyrénéens, chacun connaît son voisin et les solidarités familiales constituent souvent la seule sécurité face aux difficultés de l'existence.
Suzanne est l'aînée d'une fratrie composée de Paule Françoise Jeanne-Marie dite "Paulette" (1926-2020), Gilbert Jean Baptiste Vincent (1928-2016) et Hélène Suzanne Claire Albertine (1934-2019). Par son père, elle a également une demi-sœur plus âgée, Jeanne Marie Baptistine (1913-2011), née du premier mariage de Victor avec Jeanne Marie Gérardine Honorine MARTIN, décédée le 21 mai 1920. Les AGASSE font partie de ces anciennes familles paysannes solidement enracinées dans la région, plus précisément de la branche de Frontignan-de-Comminges. Le travail est rude, mais l'entraide est permanente. Les enfants participent très tôt à la vie familiale et apprennent rapidement le sens des responsabilités.
Marie, épouse PIRON, la tante aînée de Suzanne, occupait une place particulière dans la famille. Née hors mariage, elle était la fille de Françoise dite « Francine » FONTAN. Lorsque cette dernière épousa Jean BORDÈRES, le 5 juillet 1904 à Saint-Bertrand-de-Comminges, celui-ci reconnut officiellement Marie, lui donnant ainsi toute sa place au sein de la famille. C'est auprès de cette tante, sœur aînée de Victorine, domiciliée à Loures-Barousse, que Suzanne séjourne entre 1936 et 1940. Ce passage chez les PIRON illustre parfaitement l'importance des solidarités familiales dans les vallées pyrénéennes, où il n'était pas rare qu'un enfant soit temporairement confié à un proche afin d'apprendre un métier ou de bénéficier de meilleures conditions d'instruction et de formation. Comme beaucoup de jeunes filles de sa génération, Suzanne entre tôt dans le monde du travail. Chez sa tante Marie, elle effectue un apprentissage de bouchère-charcutière (7). Cette expérience forge son caractère. Très tôt, elle apprend à travailler dur, à observer et à se rendre utile sans attirer l'attention.
Si les histoires de la Résistance ne nous ont pas été transmises, ce n'est pas un hasard. À cette époque, parler pouvait coûter cher, très cher. Un mot de trop, une confidence mal placée, et c'était toute une famille qui pouvait être emportée dans la tourmente. Alors on s'est tu. Par nécessité, par prudence et par instinct de protection. Le silence est devenu une armure familiale. Aujourd'hui, ce silence pèse encore et laisse des vides qu'il faut combler afin de comprendre l'Histoire autrement qu'à travers des récits parfois incomplets ou simplifiés.
Lorsque la guerre éclate en 1939, Suzanne n'a que quinze ans. Comme beaucoup de jeunes des Pyrénées, elle voit progressivement son environnement se transformer. L'occupation allemande, à partir de novembre 1942, fait des vallées frontalières des territoires stratégiques. Prisonniers évadés, résistants recherchés, Juifs traqués, réfractaires au STO et aviateurs alliés cherchent à franchir la frontière espagnole. Les passages clandestins se multiplient. Les contrôles également.
À cette époque, une simple phrase prononcée devant la mauvaise personne peut conduire à une arrestation. Une dénonciation peut entraîner la destruction d'une famille entière. Beaucoup se taisent. Le silence devient une forme de résistance autant qu'une protection. Ce silence explique en partie pourquoi tant d'informations concernant Suzanne et les siens ne furent jamais transmises aux générations suivantes. Ceux qui l'ont connue la décrivent comme une jeune femme discrète, sérieuse et travailleuse. Elle parlait peu mais observait beaucoup, comme son père Victor le lui avait appris depuis l'enfance.
Suzanne AGASSE n'a que dix-neuf ans lorsqu'arrive l'année 1944. Sa vie est déjà marquée par plusieurs épreuves, notamment la mort de son père en janvier. À première vue, rien ne distingue cette jeune femme des autres habitantes de la vallée. C'est précisément ce qui fait sa force. Le soir, derrière les volets clos de la maison familiale, une lumière demeure parfois allumée plus longtemps qu'ailleurs. Rien d'anormal en apparence. Pourtant, plusieurs personnes chuchotent souvent dans la pièce principale du rez-de-chaussée. Un parent de passage. Un fugitif. Un inconnu qu'il faut protéger. Autour d'elle, tout un réseau de résistance s'organise. (2)
Son oncle, Louis BORDES, passe régulièrement. Chef de maquis, il connaît les itinéraires clandestins, les refuges sûrs, les heures de départ et les personnes à contacter. Suzanne, elle, transporte les messages d'un village à l'autre, d'une maison à un hôtel résistant de Loures-Barousse. Une lettre est dissimulée dans une miche de pain, une autre glissée parmi des draps propres. Parfois, un simple signe échangé au détour d'un chemin suffit à transmettre des informations essentielles. Sa mère, Victorine, prépare des repas pour les maquisards sans poser de questions. Suzanne et Paulette les emporte discrètement à bicyclette. Toutes trois font partie de ces relais invisibles sans lesquels rien n'aurait fonctionné. Ce sont pourtant souvent ces rôles jugés « insignifiants » que l'Histoire oublie.
Puis vient la matinée du 24 mai 1944. Il est environ cinq heures du matin lorsque le drame éclate. Les soldats Allemands, accompagnés de leur chef Karl DETHLEFS, se présentent chez le maire afin qu'il leur indique où se trouve la maison AGASSE. Mais qui leur a révélé que BORDES s'y trouvait ? Quelqu'un a parlé, c'est certain. Mais qui ? Les questions demeurent aujourd'hui sans réponses. La maison est soudain encerclée par les Allemands. Ils sont armés, organisés et déterminés. Sans un mot, les soldats tirent dans les vitres de la porte d'entrée. Les occupants ouvrent depuis l'intérieur.
Deux soldats saisissent Victorine par les bras et la conduisent jusqu'à sa chambre avant de redescendre sans même se rendre dans celle des enfants. Ils semblent parfaitement renseignés. L'un d'eux demande où se trouve BORDES. Puis des coups de feu retentit en direction de l'escalier menant aux chambres. Le chaos commence. Il faut agir vite, sans réfléchir, tenter de sauver ceux qui peuvent encore l'être. Victorine entraîne Suzanne, Paulette, Hélène et la petite Monique vers sa chambre qui communique avec le fenil. Elles espèrent rejoindre un chemin rural situé au nord de la maison. Mais trois Allemands surveillent déjà la sortie.
Dès qu'ils les aperçoivent, ils ouvrent le feu à la mitraillette pendant que DETHLEFS et ses sbires depuis en bas lancent des grenades en haut des escaliers.. Suzanne est grièvement blessée sur l'ensemble du corps par les éclats des grenades lancées depuis la cuisine. Paulette reçoit une balle dans la fesse droite. Hélène est touchée au cou et au côté gauche par des éclats. Victorine parvient à saisir la petite Monique, âgée de deux ans, qui hurle de terreur, et gagne l'étable avant de s'enfuir à travers champs. Paulette, blessée mais encore mobile, saute du grenier à foin d'une hauteur d'environ cinq mètres. Elle se fracture le pied droit dans sa chute. Victorine la rejoint et l'entraîne avec elle. Toutes trois trouvent refuge dans un verger tandis que Suzanne et Hélène demeurent blessées dans la maison.
L'amie de Suzanne, Marie SANILAS, qui avait passé la nuit chez eux, reste paralysée par la peur dans la chambre abandonnée. Elle finit par descendre les bras levés et se rendre aux soldats qui la menottent avant de l'emmener dans un véhicule allemand stationné à proximité. Elle sera torturée puis déportée à Ravensbrück.
Pendant plus de trente minutes, Gilbert, âgé de seize ans, deux fugitifs réfractaires aux STO et Louis BORDES échangent des tirs de mitraillette avec les soldats allemands retranchés dans la maison. Se sentant en difficulté, les soldats ressortent du bâtiment. Louis, les deux jeunes et Gilbert profitent alors de l'occasion pour s'enfuir vers les bois voisins.
Les Allemands font ensuite appeler le maire et lui ordonnent de faire évacuer les blessées avant l'incendie de la maison. Suzanne et Hélène sont transportées vers l'hôpital de Saint-Gaudens par le docteur Vivès de Cierp-Gaud. Suzanne, grièvement atteinte depuis plusieurs heures, succombe durant le trajet. Elle n'a que dix-neuf ans. Hélène survivra après une dizaine de jours d'hospitalisation. Paulette, hospitalisée à son tour, devra être exfiltrée en urgence par des maquisards après avoir appris que les Allemands souhaitent l'éliminer en raison de sa participation à la Résistance.
Vers sept heures du matin, un camion allemand s'arrête devant la maison AGASSE. Selon plusieurs témoignages recueillis après-guerre, Karl DETHLEFS, chef de la Gestapo de Luchon, entre dans la maison où il s'enivre. Furieux de ne pas avoir capturé BORDES, il participe au pillage systématique des lieux avant d'ordonner l'incendie de la demeure. Les habitants reçoivent l'ordre de ne pas intervenir. Impuissants, ils regardent brûler la maison. Après le départ des Allemands, les villageois et le maire François DESPOUY tentent d'éteindre l'incendie. Les habitations voisines sont sauvées, mais la maison AGASSE est entièrement détruite. Seuls quelques pans de murs calcinés demeurent debout.
Les Allemands avant leur départ confient les quatre vaches de la famille au maire afin qu'elles soient récupérées ultérieurement. Quelques jours plus tard, Louis et des maquisards viennent en reprendre trois. En représailles, les Allemands contraignent alors le maire et un habitant de Galié, M. ISPA, à leur fournir certaines de leurs propres bêtes.
Des années plus tard, une voisine lancera cette phrase terrible : « C'est bien fait pour Suzanne ! Elle aurait dû s'occuper de sa petite fille plutôt que de vouloir sauver la France ! ». Cette remarque illustre à quel point les divisions et les incompréhensions ont parfois perduré longtemps après la guerre.
La mort de Suzanne n'est pourtant que le début des souffrances de la famille. La famille reçoit quelques dons — vêtements, produits d'hygiène et objets de première nécessité — afin de tenter de recommencer une vie. Mais pour Victorine AGASSE, désormais veuve, sans domicile et hébergée chez ses parents âgés, l'avenir paraît bien sombre. Les enfants, sauf Gilbert, ainsi que la petite Monique sont placés à l'orphelinat Notre-Dame de Montayan, à Salies-du-Salat. Monique, âgée de seulement deux ans, arrachée à sa grand-mère, privée de sa mère et de son grand-père, demeure profondément traumatisée. Selon les méthodes éducatives de l'époque, les religieuses lui imposent fréquemment des douches froides censées calmer ses crises d'angoisse. MON DIEU!!! Hélas, ses cauchemars persistent et son développement en reste durablement marqué durant toute son enfance puis sa jeunesse.
Après sa scolarité elle a été surveillante au Lycée Bagatelle de Saint-Gaudens. Elle était reconnu pour ses sourires et sa gentillesse. Je cite : " Un rayon de soleil dans une armée de matonnes. "(6)
Les années passent, les adultes survivent comme ils peuvent et les enfants grandissent. Mais Gilbert, Hélène, Paulette et Monique demeurent marqués à vie par cette tragédie. Quant au nom de Suzanne, il mettra longtemps à trouver la place qui aurait dû lui revenir dès la Libération sur le monument aux Morts pour la France. La reconnaissance viendra, mais tardivement.
Sans ces vies réelles, complexes, imparfaites parfois, mais profondément humaines, sans ces femmes-là, combien ne seraient jamais passés vers la Liberté ? Combien auraient été arrêtés ? Combien auraient disparu dans l'anonymat des prisons ou des camps ?
Aujourd'hui, la maison n'est plus. Le paysage a changé.
Mais ce qui s'est joué à Galié, au printemps 1944, ne disparaîtra jamais. Suzanne AGASSE appartient désormais à cette mémoire collective qu'il nous appartient de transmettre, afin que son courage et celui des siens ne sombrent jamais dans l'oubli.
Texte venant d'ici : caps bourrut des pyrenees
(3)
(1) L. la fille de C., qui nous aide dans nos recherches (entre autres).
(2) Un témoin a raconté le passage d’un aviateur américain dans cette famille accueillante. Il ne parlait pas un mot de français, il ne pouvait rien expliquer, sauf par gestes. Avant de repartir, il avait laissé à la jeune Suzanne, un petit écusson décousu de sa tenue. Suzanne l’avait gardé tel un trophée, une trace de son passage. Une preuve qu’elle avait fait ce qu’il fallait malgré les dangers de cette sombre période. (à vérifier)
(3) Ce texte comporte quelques erreurs.
(4) Suzanne est la nièce de Louis BORDES, pas sa belle-sœur - Les allemands incendient la maison le matin après 7h, pas lors de l'attaque à 5h. Il n'y a pas de sommations!
(5) ... je trouve les textes "orientés"...... mais c'est peut-être parce que je suis "trop" concernée. 😉
(6) Témoignage de J. S., ancien maire de Galié.
(7) C'est une supposition, à moins qu'elle soit en apprentissage ailleurs : un hôtel-restaurant par exemple.
Quel dégoût!!! La place, à l'entrée du village, où se situe le monument aux morts s'appelle COURET 🤮
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