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Gilbert AGASSE un enfant de Galié

Publié le par Elisabeth BORDERES

Merci pour votre lecture. N’hésitez pas à laisser quelques mots.

Dans les vallées paisibles du Comminges, au cœur des Pyrénées, le nom AGASSE évoque une tragédie gravée dans la mémoire des anciens : celle de mai 1944 à Galié.

C’est là, dans ce petit village au pied de la montagne, qu’un dimanche d’hiver, le 22 janvier 1928, naquit Gilbert AGASSE. Troisième enfant de Victor Jean Joseph AGASSE et de Victorine BORDÈRES, qui grandit entouré de sa demi-sœur et de ses trois sœurs : BaptistineSuzanne, Paule et Hélène. Son enfance ressemble à celle de nombreux enfants pyrénéens de l’époque : une vie simple, rude parfois, mais profondément enracinée dans la terre.

Le quotidien est rythmé par les saisons, la scolarité, les bêtes, les travaux des champs, de la vigne et les longues veillées d’hiver autour de la cheminée. Victor, le père, appartient à cette génération d’hommes façonnés par le travail agricole ; Victorine, sa mère, porte cette force discrète propre aux femmes des montagnes, capables d’endurer sans se plaindre. Dans cette maison familiale résonnent les rires d’enfants et les chamailleries de fratrie. Baptistine et Suzanne veillent souvent sur les plus jeunes avec autorité. Rien ne laisse encore imaginer que l’Histoire est déjà en marche.

Puis la seconde guerre mondiale éclate. À partir de 1942, dans les vallées du Comminges et de la Barousse, les montagnes deviennent des refuges et des chemins de survie. Réfractaires au STO, aviateurs alliés, familles traquées ou clandestins passent dans l’ombre. La maison des AGASSE devient peu à peu un lieu de passage. Des repas supplémentaires apparaissent parfois à leur table. On improvise des couchages. On baisse la voix lorsque certains sujets sont abordés.

Gilbert, encore adolescent, a participé à certaines missions aux côtés de son père Victor et de son oncle Louis BORDES, passeurs déjà très actifs dans les réseaux clandestins. Il connaît les sentiers, les bois, les passages de montagne. À seize ans, il est déjà confronté à des responsabilités d’adulte.

Puis vient le printemps 1944. Cette date ne quittera plus jamais la famille. Le matin du 24 mai 1944, alors que Victor est décédé depuis le mois de janvier, à cinq heures du matin, les hommes de la Gestapo et les SS dirigés par Karl Dethlefs investissent Galié. Leur objectif est clair : démanteler l’activité résistante locale et capturer Louis BORDES. La violence s’abat brutalement sur la maison familiale.

Sous les grenades et les rafales, Suzanne AGASSE, âgée de dix-neuf ans, est frappée mortellement. Victorine tente désespérément de sauver la petite Monique, âgée de deux ans. Paule et Hélène sont blessées. Gilbert n’a alors que seize ans. Il fuit avec ses sœurs mais Hélène, la plus jeune, est gravement atteinte et ne peut pas les suivre. Paule est touché à la fesse et se casse la cheville en fuyant. Avec les  deux réfractaires au STO, ils fuient tous vers les bois. Le lendemain matin, depuis le village situé en face, il regarde sa maison brûler. Les flammes emportent toute leur vie. On imagine difficilement ce qu’un adolescent peut ressentir à cet instant : voir disparaître en fumée le lieu où l’on a grandi, tandis que sa sœur vient d’être mortellement touchée ainsi que la plus petite et que sa famille se disperse dans le chaos. La guerre s’achève, mais certaines épreuves continuent longtemps après la fin des combats.

Ces éléments dessinent le portrait d’un jeune homme profondément meurtri. Comment un adolescent de seize ans, témoin de la mort de sa sœur, des blessures, graves pour l'une d'elle, du désarroi de sa mère, veuve récemment, et de la destruction de sa maison, aurait-il pu ressortir indemne d’une telle épreuve ?

Les blessures physiques guérissent. Les autres non. Gilbert se mariera deux fois. Avec Jeannine, qu'il épouse en Algérie, il aura Émile, Suzanne dite « Nanou », Denis et Chantal. Émile mourra tragiquement à vingt ans dans un accident de tracteur après avoir enduré le virus de la Polio. Denis, atteint d’un handicap, décédera à cinquante-quatre ans. Entre temps, Gilbert reconstruira une nouvelle vie avec Marcelle qui a déjà deux filles. De cette union naîtront (?) et Régine

Peut-on voir, dans certaines de ses relations, de ses décisions, les conséquences d’un traumatisme ancien ? Une colère enfouie ? Une vie intérieure que personne n’avait comprise ? Il serait facile de juger. Il est plus difficile de comprendre les troubles post-traumatique (1)Gilbert AGASSE s’est éteint en septembre 2016, à l’âge de quatre-vingt-huit ans, loin de son village natal. Il avait survécu à la guerre. Mais certains enfants de guerre ne reviennent jamais complètement de ce qu’ils ont vu.

Aujourd’hui, grâce aux contacts noués, de nouvelles pièces du puzzle apparaissent. Comme les trois filles de Monique, ma famille découvre à son tour des pans entiers d’une histoire longtemps demeurée dans les interrogations. Et peut-être est-ce cela, finalement, le plus important : remettre des noms, des visages et des vies derrière les silences d'un lourd passé.

 

Après l'attaque de la maison familiale et l'assassinat de sa sœur Suzanne, Gilbert, alors âgé de seize ans, refuse de se rendre à l'évidence. Armé d'une mitraillette récupérée dans les circonstances troublées de l'époque, il se cache dans la campagne environnante. Durant plusieurs jours il vit dissimulé dans les buissons, dormant à même le sol et survivant grâce à l'aide discrète de quelques personnes compatissantes.

Selon les souvenirs qu'il confiera plus tard, il aurait alors tiré sur plusieurs soldats allemands qui circulaient dans le secteur. Dans son esprit d'adolescent meurtri, la guerre était devenue personnelle. Sa sœur venait d'être tuée, deux autres étaient hospitalisées dont une gravement, sa maison brûlée, sa famille dispersée.

Avec son oncle Louis BORDES, ils nourrissaient une profonde rancœur envers François DESPOUY, alors maire de Galié. Ils le considèrent comme responsable du drame qui avait frappé leur famille. Tous deux ont tenté de l'abattre, sans parvenir à leurs fins. Comprenant que sa présence devenait dangereuse, Gilbert décide alors de quitter la France. Comme tant d'autres qu'il avait précédemment accompagné, il prend la direction des Pyrénées et franchit clandestinement la frontière espagnole.

Son espoir de liberté est de courte durée. Rapidement arrêté par les autorités espagnoles, il est emprisonné pendant deux à trois années dans des conditions particulièrement éprouvantes. La faim et la solitude y sont omniprésentes. Le jeune homme, encore adolescent, découvre l'enfermement après avoir connu les traumatismes de la guerre. Un officier espagnol, touché par sa situation et constatant son très jeune âge au moment des faits, lui facilite sa libération.

À sa sortie de détention, il est orienté vers le service militaire en Algérie française. Cette nouvelle étape marque un tournant décisif dans son existence. Là-bas, Gilbert tente de reconstruire sa vie. Il travaille, fréquente les cafés et mène une jeunesse agitée. Il entretient plusieurs relations sentimentales. Pendant un temps, il partage même la vie d'une femme tenant un café.

C'est pourtant Jeannine, une toute jeune fille de dix-sept ans, qui va bouleverser son destin. Gilbert a alors vingt-et-un ans lorsqu'ils se rencontrent. La jeune fille tombe enceinte et la situation provoque un scandale dans leur entourage. Jeannine étant mineure, son père menace Gilbert de poursuites judiciaires. Le jeune homme se retrouve contraint de faire un choix. Il rompt avec la femme avec laquelle il vivait alors et épouse Jeannine.

De cette union naîtront quatre enfants : ÉmileSuzanne dite « Nanou », Denis et Chantal. Alors que Jeannine est enceinte de Denis, la famille quitte l'Algérie pour revenir en France. Le retour est chargé de souvenirs douloureux. Ils s'installent à Galié auprès de Victorine sa mère. C'était une femme sévère, forgée par les épreuves successives qu'elle avait traversées. Nanou, n'est alors âgée que de deux ou trois ans.

Peu après, comme de nombreux ouvriers de sa génération, Gilbert participe aux grands chantiers qui transforment la France d'après-guerre. Il travaille d'abord sur le chantier du barrage des Cammazes, dans la Montagne Noire tarnaise. C'est durant cette période que naît Denis. Leur logement est une grande caravane qui accompagne les déplacements professionnels de Gilbert. Cette existence nomade devient leur quotidien.

Construit de 1954 à 1957 et mis en service en 1958, le barrage des Cammazes est situé sur le cours du Sor, sur les communes des Cammazes et de Sorèze dans le Tarn, et la commune de Saissac dans le département de l'Aude. Il forme le lac des Cammazes, qui reçoit également les eaux en excès de la rigole de la montagne par le déversoir du Conquet.

Wikipédia

La famille suit ensuite Gilbert de chantier en chantier. Elle s'installe notamment à Espinasse, dans le Puy-de-Dôme, tandis qu'il participe à l'immense chantier du barrage de Serre-Ponçon, dans les Hautes-Alpes, l'un des plus grands ouvrages hydroélectriques de la France d'après-guerre. La famille y demeure plusieurs années, probablement quatre ou cinq.  C'est durant cette période que naît Chantal, à l'hôpital de Gap. Elle est la seule des enfants du couple à voir le jour dans un établissement hospitalier.

Ainsi, de la maison détruite de Galié aux grands barrages de la reconstruction française, le parcours de Gilbert AGASSE apparaît comme celui d'un homme constamment en mouvement, cherchant peut-être toute sa vie à fuir les fantômes de son adolescence.

Entre 1955 et 1959, le barrage de Serre-Ponçon voit le jour. Haut de 123 mètres et large de 650 mètres à sa base, il s’inspire des techniques américaines de barrages en terre pour s’adapter aux alluvions de la vallée. Ce chantier colossal entraîne l’engloutissement des villages d’Ubaye et de Savines, mais offre à la région une sécurité hydrique et une nouvelle source d’énergie.

Serre-Ponçon

(1) Se référer aux reportages sur les troubles des militaires revenus de guerres.

 

 

 

Une nouvelle piste de recherche s'ouvre à nous : l’histoire de la détention de Gilbert en Espagne entre 1944 et 1948 environ. S’il est passé par des prisons ou camps espagnols, il pourrait exister des archives espagnoles (police, frontières, prisons, camps pour évadés et réfugiés). Cela pourrait ouvrir une enquête importante!

J'espère que l'une d'entre nous parle et lis l'Espagnol car personnellement ce n'est pas mon cas.

Recherches d'archives Espagnoles : 

 

Aïe... ça va être compliqué!

 

"Si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain : rappelons-nous que la patience est le pilier de la sagesse."

 

 

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