Victorine BORDERES épouse AGASSE : une famille martyrisée de Galié
Si cet article vous a plu, n’hésitez pas à laisser un commentaire.
En avançant dans mes recherches, je découvre des figures aux destins tragiques. Des femmes et des hommes de nos vallées Baroussaises, qui ont traversé l’Histoire. Victorine BORDERES fait partie de ces existences discrètes, mais dont le rôle fut vital. Elle voit le jour le 28 juillet 1905, à Saint-Bertrand-de-Comminges, village accroché aux flancs des montagnes, doté de ruines romaines et de la basilique millénaire. Son père, Jean BORDERES, cultivateur, était un homme de peu de mots. Sa mère, Francine FONTAN, portait à bout de bras sa famille. Dans cette vallée, la vie était rude, mais elle formait des êtres solides, capables de plier sans jamais rompre.
En 1922, alors âgée de dix-sept ans, Victorine épouse Victor AGASSE, un cultivateur de 31 ans de Galié. Veuf il a une petite fille, Baptistine, née en 1913. Ensemble, ils fondent un foyer de quatre enfants : Suzanne l’aînée, messagère pour la résistance morte sous les balles allemandes, Paule dite Paulette également impliquée dans la résistance qui vivra en gardant des souvenirs cruels de la Seconde Guerre, Gilbert, passeur avec son oncle Louis BORDES qui quittera sa terre natale après avoir été emprisonné quelques années en Espagne avant de partir pour l'Algérie et Hélène, la benjamine, blessée gravement en mai 1944, témoin de l'avant et de l’après-guerre. Leur maison est un lieu de vie agréable, joyeux et solidaire. Dans le village, on savait qu’on pouvait frapper à la porte des AGASSE.
Quand la guerre éclate, le foyer AGASSE devient un pivot. À Galié, leur maison est un relais pour les jeunes hommes réfractaires au STO, pour les fugitifs juifs, pour les aviateurs alliés. La résistance est une arme tranchante contre l'envahisseur. Les enfants de la famille apprennent très vite à ne pas poser de questions. Dans ce foyer, le soir, on ferme les volets pour rester entre nous, on parle bas, on ajoute une assiette en plus sur la table. L’aînée, Suzanne, n’est pas de celles qui se contentent de regarder. À dix-sept ans, elle choisit d’agir. Elle ignore encore qu’elle porte un enfant. Le jour, elle rejoint les maquisards, transmet des messages, rend de menus services, puis regagne les siens à la nuit tombée, avec ce regard ardent propre à la jeunesse, celui qui croit encore qu’il est possible de renverser le cours des choses et de changer le monde. Son père Victor décède le 19 janvier 1944 (résistant de la première heure il est blessé à mort par la suite d'une dénonciation).
Puis vient la nuit de l'horreur en mai 1944. Les SS, guidés par des collaborateurs (l'homme qui habite et surveille depuis le pont du village), encerclent la maison. Leur but : piéger Louis BORDES, le "fameux" passeur. Mais ce soir-là, c’est Suzanne qui se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment. Grenades, rafales, cris, Suzanne est grièvement blessée, mourante. Sa fille de deux ans Monique est arrachée du danger par sa grand-mère Victorine. La maison, sous l'impulsion de Karl DETHLEFS, est pillée puis incendiée au petit matin. Tout un foyer part en cendres : meubles, linge, souvenirs, photographies – tout disparaît.
Victorine survit au massacre. Après leur placement en orphelinat, elle élève le reste de la fratrie, protège du mieux qu'elle peut Monique sa petite-fille orpheline. En 1962, elle meurt à 57 ans, usée par les deuils. Aujourd’hui, la maison au quartier Montjoie n’existe plus. L’histoire de Victorine BORDERES n’est pas isolée. Elle incarne cette multitude de femmes rurales, qui ont tenu les familles, les fermes, les réseaux d’entraide, pendant que les hommes étaient au front, au maquis ou tombés au combat.
Sans elle, son courage, sa maison ouverte aux fugitifs, combien n’auraient pas survécu ? Aujourd’hui, ses traces sont ténues. Mais son histoire demeure une pierre angulaire pour comprendre ce que fut la Résistance dans les vallées pyrénéennes : une affaire de familles, de mères, de filles, d'ouvriers et ouvrières, de paysans et de paysannes qui ont choisi de dire “non” avec les moyens du quotidien.
Article modifié avec de nouvelles informations :
À l'aube du 23 mai 1944, le destin de Victorine bascule définitivement. Vers cinq heures du matin, une vingtaine d'Allemands arrivent à Galié. Ils recherchent Louis BORDES, beau-frère de Victorine et passeur de la Résistance particulièrement actif dans les Pyrénées. Après avoir obtenu des renseignements par le Maire du village François DESPOUY, ils se dirigent vers la maison AGASSE.
Victorine est déjà réveillée lorsque les premiers bruits retentissent. Deux soldats pénètrent dans la maison : ils brisent les vitres de la porte, ouvrent le verrou de l'intérieur et envahissent les pièces. Ils fouillent la cuisine, montent à l'étage et réclament Louis BORDES. Victorine refuse de répondre.
Quelques instants plus tard, des coups de feu éclatent dans l'escalier. Comprenant que la situation est désespérée, elle rassemble précipitamment ses filles Suzanne, Paulette et Hélène, ainsi que sa petite-fille Monique, âgée de seulement deux ans. Comme tant de femmes confrontées à la guerre, son premier réflexe est de sauver les enfants. Toutes tentent alors de fuir par le fenil. Mais à peine ont-elles atteint la sortie qu'elles découvrent plusieurs Allemands en embuscade. Les rafales de mitraillette éclatent presque immédiatement. Puis viennent les grenades. En une fraction de seconde, la famille est projetée dans le chaos.
Suzanne s'effondre, frappée de plein fouet par les éclats. Sa poitrine est ouverte par des blessures graves et le reste de son corps est atteint de toutes parts. Paulette est touchée par une balle à la fesse puis, dans sa tentative désespérée de fuite, saute du grenier. La chute lui fracture gravement un pied. Hélène est elle aussi atteinte, à la nuque, par des éclats et s'écroule blessée. Elle restera plus de dix jours hospitalisée et gardera toute sa vie des séquelles. Au milieu des explosions, Victorine parvient pourtant à sauver la petite Monique. La fillette échappe miraculeusement à la mort alors que sa mère agonise à quelques mètres.
Dans sa déposition, Victorine raconte ensuite l'autre violence, celle qui suit les combats. Après l'attaque, les Allemands entreprennent un pillage méthodique de toute la propriété. Rien n'est épargné. Ils emportent les lits, les armoires, la literie, les draps, les serviettes, les vêtements, les chaussures, les bicyclettes et même la machine à coudre. Les réserves alimentaires disparaissent également : le maïs, le sarrasin, les haricots, le vin, les volailles et jusqu'au porc élevé pour nourrir la famille qu'ils venaient de tuer pour préparer les charcuteries. Les quatre vaches sont retirées de l'étable et confiées au Maire du village François DESPOUY pour les installer dans l'étable de Monsieur ISPA où elles resteront jusqu'à ce que Louis BORDES et d'autres maquisards viennent les chercher dans le courant du mois de juin pour les rendre à Victorine.
Victorine déclare également la disparition de cinquante-cinq mille francs qu'elle conservait dans deux armoires. Pour une famille paysanne de l'époque, il s'agit d'une fortune patiemment économisée au fil des années de durs travaux.
Puis vient l'ultime cruauté. Un interprète des allemands, Hammer, annonce froidement au maire : « Maintenant nous allons incendier la maison. » Les soldats entassent matelas, paillasses et vieux linges à l'étage avant d'y mettre le feu. Les flammes gagnent rapidement toute la bâtisse. Les habitants du village reçoivent l'ordre de ne pas intervenir.
De loin, Victorine assiste alors, impuissante, à la destruction de tout ce qu'elle possède : les meubles fabriqués et transmis de génération en génération, le linge patiemment cousu, les souvenirs de famille, les photographies, les objets du quotidien. Une vie entière de travail disparaît dans les flammes.
Lorsque les Allemands quittent finalement les lieux vers neuf heures du matin, il ne reste pratiquement plus rien de la ferme AGASSE. Les constatations officielles indiqueront plus tard qu'il ne subsiste que les murs calcinés de la maison et de l'étable.
Ce jour-là, Victorine ne perd pas seulement sa fille Suzanne. Elle perd son foyer, ses biens, ses économies. Elle perd les repères d'une existence bâtie au prix d'efforts incessants. Et pourtant, comme tant de femmes pyrénéennes de sa génération, elle trouve encore la force de continuer pour ceux qui lui restent.
Un habitant de Galié (1) raconte que son frère gardait en mémoire le « petit tracteur » de Victorine AGASSE. À cette époque, Victorine possédait un verger dans la lande de Galié et, lorsqu'elle s'y rendait pour travailler, elle emmenait parfois des enfants du village avec elle. Pour eux, ces trajets constituaient de véritables aventures.
Son frère se souvenait particulièrement d'une promenade où Victorine l'avait installé sur son petit tracteur. Au détour d'un passage un peu accidenté, en franchissant un fossé, l'engin avait basculé et tous deux s'étaient retrouvés renversés. Plus de peur que de mal heureusement. L'incident avait surtout provoqué quelques frayeurs et beaucoup de rires après coup.
Ce souvenir, conservé malgré le passage des années, révèle une autre facette de Victorine. Derrière la femme éprouvée par les drames de la guerre, les deuils et les difficultés de la vie paysanne, apparaît une femme simple et généreuse, proche de certains enfants, qui partageait avec eux les petits moments du quotidien. Ces instants ordinaires, loin des tragédies de l'Histoire, sont souvent ceux qui demeurent le plus longtemps dans les mémoires. Ils témoignent de la place qu'occupait Victorine dans la vie du village : une femme travailleuse, appréciée et humaine malgré sa sévérité.
(1) J. S. ancien maire de Galié.
/image%2F7145492%2F20260501%2Fob_dd345e_famille-agasse-2-3.png)
/image%2F7145492%2F20260504%2Fob_34f2b1_n1208555610-30093083-5814539.jpg)