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Le livre « Si mon père ou ma mère avaient été là… » : quand les enfants de la guerre prennent enfin la parole

Publié le par Elisabeth BORDERES

Merci de partager ce livre très instructif et de laisser un commentaire au bas de cet article.

Le livre « Si mon père ou ma mère avaient été là… » : quand les enfants de la guerre prennent enfin la parole

« Si mon père ou ma mère avaient été là… »

Ce livre est celui de quatre Pupilles de la Nation, deux femmes et deux hommes, dont les enfances ont été bouleversées par la Seconde Guerre mondiale : Marie-Claude Cassé-Castells, André Lapeyre, Claude Passepont et Marie-France Pérès-Runavot.

Publié en 2010 aux éditions Cairn, avec une préface de l'historien Jean-François Soulet, l'ouvrage raconte la guerre mais surtout ce qu'elle laisse derrière elle.

Et cela, on l'oublie parfois.

 

Dans les livres d'Histoire, les guerres ont une date de début et une date de fin. 1939-1945. C'est propre, pratique et facile à retenir pour les contrôles d'histoire. Dans les familles, malheureusement, c'est beaucoup moins bien rangé. La guerre peut continuer pendant cinquante, soixante ou quatre-vingts ans dans une photographie posée sur un buffet, dans un nom prononcé à voix basse, dans une question à laquelle personne ne sait répondre ou dans une place laissée vide autour de la table. Pour un enfant qui a perdu son père ou sa mère, le 8 mai 1945 n'a évidemment pas ressuscité les morts. Les drapeaux sont ressortis. Les cloches ont sonné. La France a célébré la victoire. Mais certains enfants sont rentrés chez eux sans celui ou celle qu'ils attendaient.

Et il a bien fallu grandir quand même.

 

C'est précisément ce que raconte « Si mon père ou ma mère avaient été là… ». Plus de soixante ans après les événements, quatre adultes ont accepté de retourner vers ces enfants qu'ils avaient été et de confronter leurs souvenirs. L'ouvrage évoque ainsi ce que ses présentations résument par deux mots particulièrement justes : leur « déconstruction » et leur « reconstruction ».

 

L'histoire de ce livre est presque aussi intéressante que le livre lui-même. En 2005, l'ANPNOGD de Haute-Garonne est créée. Au cours des réunions, les adhérents commencent naturellement à parler entre eux. Et lorsqu'on réunit autour d'une même table des personnes qui ont gardé pendant des décennies des souvenirs semblables, il finit forcément par se passer quelque chose.

Au début, on raconte un souvenir. Et le passé, que l'on croyait soigneusement rangé dans un tiroir depuis soixante ans, refait surface et se raconte.

C'est ainsi que quatre adhérents, deux femmes et deux hommes issus de milieux sociaux et géographiques différents, poursuivent cette remontée dans leurs souvenirs. Ils se rencontrent régulièrement. Ils parlent et confrontent leurs expériences. Ils échangent également avec des membres de l'Université du temps libre et des étudiants en histoire de l'Université du Mirail à Toulouse. Peu à peu naît l'idée d'en faire un livre. Quatre vies différentes traversées par la même catastrophe historique : la guerre de 1939-1945 et la disparition d'un parent qui allait marquer durablement la construction de ces enfants.

 

C'est là toute la richesse de l'ouvrage. Il n'existe pas une enfance d'orphelin de guerre. Il en existe des milliers. Chaque famille possède son histoire, ses conditions matérielles, ses silences, ses façons de survivre et parfois ses secrets. Certains enfants ont conservé quelques souvenirs de leur père, d'autres pratiquement aucun. Certains ont grandi avec une mère devenue veuve et obligée de tenir la maison coûte que coûte. On ne parlait guère de traumatisme psychologique, de cellules d'accompagnement ou de suivi des enfants endeuillés. On serrait les dents, on travaillait, on élevait les enfants et lorsque quelqu'un demandait comment ça allait, on répondait généralement : «  Ça va. » même lorsque cela n'allait pas du tout. Le mérite de ce livre est justement de revenir, des décennies plus tard, derrière ce fameux « ça va ».

 

La France avait pourtant prévu un statut particulier pour ces enfants : celui de Pupille de la Nation. Sur le papier, la Nation les adoptait. Mais une Nation, aussi reconnaissante soit-elle, ne répond pas à cette question qui peut accompagner toute une existence : « Quelle aurait été ma vie s'il, elle, avait été là ? » C'est sans doute ce qui donne au titre du livre une telle force. Autrement dit : voilà ce que cette absence a changé dans ma vie.

 

L'une des histoires rapportées dans l'ouvrage touche notamment à la Résistance pyrénéenne. Marie-Claude Cassé-Castells y évoque son père, Jean Cassé, né en 1915 à Tarascon-sur-Ariège dans une famille originaire de Serres-sur-Arget. Jean Cassé se destinait au professorat de lettres lorsque la guerre éclate. Fait prisonnier en Lorraine en 1940, il parvient à s'évader. Il devient ensuite instituteur dans le Gers et s'engage dans la Résistance. Sa fille grandira avec cette histoire et cette absence. En décembre 2010, La Dépêche du Midi présentait d'ailleurs l'ouvrage à l'occasion d'une conférence consacrée à Jean Cassé, instituteur et résistant. Une histoire parmi quatre dans ce livre. Et pourtant, derrière chacune d'elles, combien d'autres familles pourrait-on ajouter ? Des centaines, des milliers probablement.

 

Lorsqu'on travaille sur la Seconde Guerre mondiale, notre attention se porte naturellement sur ceux qui combattent : les résistants, les maquisards, les passeurs, les déportés, les fusillés et les soldats. Nous cherchons leurs noms, leurs réseaux, leurs actions, leurs arrestations et parfois les circonstances exactes de leur mort et c'est indispensable. Mais derrière chacun de ces noms se trouve souvent une seconde histoire : celle de ceux qui restent. Une épouse qui reçoit une lettre, une mère qui attend encore, un enfant qui observe les adultes chuchoter, une petite fille qui possède pour tout souvenir de son père une photographie, un garçon qui regarde les autres enfants marcher avec leur père et comprend très tôt qu'il lui manque quelque chose que personne ne pourra lui rendre. Ces enfants-là ne figurent généralement pas dans les rapports militaires. Ils n'ont pas de pseudonyme de Résistance, n'apparaissent pas dans les comptes rendus d'opérations et pourtant, la guerre est entrée dans leur vie.

 

Voilà aussi pourquoi les témoignages comme ceux réunis dans cet ouvrage sont précieux. Les archives administratives nous donnent des dates, un acte de décès nous dit quand un homme est mort, un dossier militaire nous apprend où, un dossier de Résistance peut expliquer pourquoi, un jugement nous donne parfois les circonstances mais aucun document administratif ne peut réellement nous expliquer ce que signifie, pour un enfant de six ans, attendre un père qui ne reviendra jamais. Pour comprendre cela, il faut écouter les familles, il faut recueillir les souvenirs, même imparfaits, même reconstruits par le temps et même lorsque deux personnes ne se rappellent pas exactement les événements de la même façon. Car la mémoire familiale n'est pas un registre d'état civil. Elle hésite, elle transforme parfois les détails, elle mélange les dates... Mais elle conserve quelque chose que les dossiers administratifs possèdent rarement : l'émotion de ceux qui ont vécu les conséquences de l'Histoire.

 

Il aura fallu des décennies avant que ces quatre Pupilles de la Nation mettent leurs souvenirs en commun. Cela peut sembler considérable, en réalité, c'est assez révélateur de cette génération. Beaucoup ont longtemps gardé leurs blessures pour eux. Ils avaient survécu, ils avaient travaillé, ils avaient fondé une famille et ils avaient avancé. Alors pourquoi revenir là-dessus ? Parce qu'un jour arrive où l'on comprend que raconter n'est pas seulement regarder derrière soi, c'est aussi transmettre et transmettre, c'est empêcher qu'une histoire disparaisse avec celui qui la porte. En cela, « Si mon père ou ma mère avaient été là… » dépasse largement le cadre des quatre personnes qui témoignent. Il parle de tous ces enfants auxquels la guerre a volé une partie de leur enfance et qui ont ensuite dû construire une vie autour d'une absence.

 

Ce n'est donc pas seulement un livre consacré à la Seconde Guerre mondiale. C'est un livre sur l'après. Sur les conséquences silencieuses, sur les familles, sur la mémoire, sur la manière dont un événement historique survenu lorsque l'on est enfant peut continuer à vous accompagner lorsque vos cheveux sont devenus blancs. Et peut-être est-ce justement cela que nous devrions davantage retenir lorsque nous travaillons sur nos histoires familiales. Derrière chaque nom gravé sur un monument aux morts, s'il y est inscrit, il faudrait imaginer une seconde liste invisible. Celle des épouses, des parents, des frères et des sœurs et surtout des enfants qui ont grandi sans celui dont le nom est inscrit dans la pierre. Eux aussi ont porté une partie de la guerre, dans les silences.

Pour découvrir l'ouvrage :

Si mon père ou ma mère avaient été là… – Quatre Pupilles de la Nation reviennent sur leur passé

Marie-Claude Cassé-Castells, André Lapeyre, Claude Passepont et Marie-France Pérès-Runavot
Préface de Jean-François Soulet
Éditions Cairn – 2010
ISBN : 978-2-35068-184-9.

La Fédération Nationale Autonome des Pupilles de la Nation et Orphelins de Guerre (FNAPOG) permet aujourd'hui de lire l'ouvrage et présente également le parcours de Claude Passepont, président de la FNAPOG de Haute-Garonne.

Lire la présentation et accéder au livre sur le site de la FNAPOG

Parce que conserver la mémoire de ceux qui sont morts,

c'est aussi écouter ceux qui ont dû apprendre à vivre sans eux.

Un grand merci à Claude Passepont - Secrétaire Général adjoint,
Rédacteur Site Internet et Journal de l'association FNAPOG

 

Je tiens à terminer cet article par un remerciement personnel adressé à Monsieur Claude Passepont, avec qui j’ai eu l'honneur et le plaisir « tcharer » pendant près de deux heures par téléphone.

Je souhaite le remercier chaleureusement pour son accueil, sa gentillesse et sa disponibilité, mais aussi pour tous les renseignements qu’il a bien voulu me transmettre. Notre conversation a été ponctuée d’anecdotes historiques, de souvenirs et de ces petits détails que l’on ne trouve pas forcément dans les livres ou les dossiers d’archives, mais qui donnent soudainement chair à l’Histoire.

J’ai également été particulièrement touchée par son attachement à notre Comminges, ainsi que par l’affection qu’il porte à Luchon, à ses montagnes et aux vallées qui l’entourent. Et sur ce point, nous avions évidemment beaucoup de choses à nous raconter !

Mais derrière l’homme de mémoire, j’ai aussi découvert un homme profondément tourné vers les autres et, surtout, vers les plus jeunes. À 88 ans (je me permets de révéler votre vénérable âge), Claude Passepont continue en effet de consacrer quotidiennement de son temps à la jeunesse en faisant de l’aide aux devoirs. Et cela mérite d’être souligné.

Parce que transmettre la mémoire est important, mais transmettre aussi son savoir, son temps, sa patience et son expérience aux générations qui arrivent est probablement l’une des plus belles manières de rester tourné vers l’avenir.

Alors, tout simplement :

Bravo et merci, Monsieur Passepont.

À votre âge, continuer ainsi à donner de son temps aux autres force le respect. Votre parcours, votre disponibilité et votre engagement sont un magnifique témoignage d’humanité, de transmission et d’entraide.

Une chose est certaine : il existe encore des rencontres qui vous rappellent que derrière les documents, les dates et les archives, l’Histoire reste avant tout une histoire d’hommes et de femmes.

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