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Un passeur de 51 ans se fait arrêter

Publié le par Elisabeth BORDERES

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Parmi les témoignages recueillis après la guerre dans les vallées pyrénéennes, celui de cet homme de cinquante et un ans compte parmi les plus éprouvants. Son récit retrace un parcours qui commence à quelques centaines de mètres seulement de la liberté et se termine plus de deux années plus tard dans les camps du Reich. Entre ces deux moments s'intercalent la torture, les prisons allemandes, la déportation et la lutte quotidienne pour survivre. Son histoire illustre avec une rare intensité le destin de nombreux passeurs et guides pyrénéens qui risquaient leur vie pour aider des fugitifs à franchir la frontière espagnole.

Le 4 avril 1943, vers huit heures du matin, il accompagne deux hommes vers l'Espagne. L'un est Français. L'autre est Espagnol. Comme tant d'autres avant eux, ils empruntent les chemins de montagne qui serpentent entre les vallées du Luchonnais et la frontière. Depuis plusieurs mois déjà, ces itinéraires clandestins sont devenus l'un des principaux moyens d'évasion vers la péninsule Ibérique. Des résistants, des aviateurs alliés, des prisonniers évadés, des réfractaires au Service du Travail Obligatoire et de simples patriotes y cherchent un passage vers la liberté.

Ce matin-là, le groupe est presque arrivé. Selon le témoignage, ils se trouvent à environ trois cents mètres seulement de la frontière espagnole. Trois cents mètres. Quelques minutes de marche à peine. L'espoir paraît à portée de main. Ils approchent de la cabane de Gouaux-de-Luchon lorsqu'apparaissent soudain trois douaniers allemands. Les hommes proviennent du poste de Pont-de-Cazaux. La surprise est totale. Aucune fuite n'est possible. L'arrestation est immédiate. Pour le passeur comme pour les deux hommes qu'il accompagne, le destin bascule en quelques instants.

Conduit à Luchon, il est amené devant les services allemands. L'interrogatoire commence presque aussitôt. Le témoin identifiera plus tard celui qui dirige les sévices : Ernst BÜTTNER. Ce nom revient avec une fréquence remarquable dans les dossiers d'après-guerre concernant le Luchonnais. Douanier allemand affecté à la surveillance de la frontière, il apparaît dans de nombreux témoignages comme l'un des principaux acteurs de la répression menée contre les passeurs, les résistants et les candidats à l'évasion.

Mais rarement les violences qui lui sont attribuées apparaissent avec une telle brutalité. Le prisonnier décrit un déchaînement de violence. Les coups pleuvent. Ils ne visent plus seulement à obtenir des renseignements. Ils semblent destinés à anéantir physiquement l'homme. La violence est telle qu'il affirme avoir eu la poitrine enfoncée. Une côte est brisée. Plusieurs dents sont arrachées. Son visage devient méconnaissable. Le sang coule abondamment. À plusieurs reprises, il perd connaissance. Mais même cet évanouissement ne met pas fin au supplice. Ses bourreaux le réveillent en lui jetant de l'eau froide au visage afin de poursuivre l'interrogatoire. La scène illustre parfaitement certaines méthodes utilisées par les services de répression allemands dans les Pyrénées au printemps 1943. Le but est de briser toute résistance. D'obtenir des noms. Des itinéraires. Des complices. Des renseignements sur les filières de passage.  Finalement, l'état du prisonnier devient tel qu'il ne peut plus répondre aux questions. Les interrogatoires sont interrompus. Parce que son corps n'est plus en mesure de supporter davantage. Il est alors enfermé dans une cellule.

Trois jours plus tard, il est transféré à Toulouse. Il rejoint la prison militaire où il demeure environ trois semaines. Pour beaucoup de détenus, ce passage constitue l'antichambre de la déportation. Le sien ne fera pas exception. Le 23 avril 1943, il est intégré à un convoi dirigé vers Compiègne. Le camp de Royallieu occupe alors une place centrale dans le système concentrationnaire allemand appliqué à la France. Des milliers de prisonniers politiques (résistants) y transitent avant leur départ vers l'Allemagne. À Compiègne, chacun comprend que l'étape suivante sera la déportation.

Quelques jours plus tard, vers le 2 mai 1943, le convoi quitte la France. Destination : Buchenwald. Le camp, situé près de Weimar, est l'un des plus vastes du système concentrationnaire nazi. À son arrivée, le prisonnier découvre un univers où la violence n'est plus ponctuelle mais permanente. La faim devient quotidienne. Les maladies se propagent. Les coups rythment la vie du camp. Les détenus sont réduits à l'état de numéros.

Pourtant, il survit. Pendant environ cinq mois, il demeure à Buchenwald. Puis il est transféré à Dachau. Ouvert dès 1933, Dachau est l'un des plus anciens camps de concentration du Reich et l'un des symboles de la répression nazie. Là encore, les conditions de vie sont extrêmement éprouvantes. Mais son parcours ne s'arrête pas là. Il est ensuite envoyé à Sachsenhausen-Oranienburg, près de Berlin. Ce camp, qui accueille notamment de nombreux prisonniers politiques européens, constitue l'une des principales structures concentrationnaires du nord de l'Allemagne.

Commence alors une très longue période de captivité. Les mois deviennent des années. Les saisons se succèdent derrière les barbelés. Comme des milliers de déportés, il connaît les privations alimentaires, les maladies, le travail forcé, les appels interminables, les violences des gardiens et la peur constante de disparaître à son tour. Chaque journée gagnée représente une victoire. Chaque hiver traversé relève presque du miracle. À mesure que la guerre approche de son terme, les camps se remplissent davantage encore. L'effondrement du Reich s'accompagne d'un chaos grandissant. Mais il tient bon. Le 4 mai 1945, après plus de deux années de captivité, la liberté revient enfin. Le camp est libéré par les troupes soviétiques.

Pour cet homme, la guerre s'achève là où elle aurait pu s'arrêter dès avril 1943, à trois cents mètres de la frontière espagnole. Son témoignage prend une dimension encore plus humaine lorsqu'il évoque les deux compagnons qu'il accompagnait lors de son arrestation. Depuis le 4 avril 1943, il ne les a jamais revus. La séparation fut brutale. Définitive. Comme tant d'autres familles, tant d'autres compagnons de route durant la guerre, leurs destins furent dispersés par l'arrestation et la déportation. Pendant longtemps, il ignore ce qu'ils sont devenus.

Puis, après la guerre, il parvient à obtenir quelques renseignements. Il apprend que l'Espagnol arrêté avec lui a suivi un parcours tragiquement similaire. Lui aussi a été déporté. Lui aussi est passé par Buchenwald. Lui aussi a connu Dachau. Cette découverte rappelle combien les Pyrénées furent un carrefour où se croisèrent des destins venus de toute l'Europe. Républicains espagnols, résistants français, aviateurs alliés ou réfugiés poursuivis par le nazisme partageaient souvent les mêmes routes clandestines et parfois les mêmes camps.

Au moment où le témoignage est recueilli, l'ancien compagnon espagnol est vivant. Mais les années de captivité ont laissé des traces profondes. Il se trouve alors dans un sanatorium de la région parisienne où il reçoit des soins. Cette information est révélatrice du sort de nombreux survivants. La Libération ne marqua pas la fin de leurs souffrances. Beaucoup revinrent avec des séquelles physiques considérables : tuberculose, dénutrition, maladies chroniques ou blessures jamais complètement guéries.

Ainsi, ce témoignage raconte une vie suspendue pendant plus de deux années. Il rappelle la brutalité des méthodes employées par certains agents allemands, notamment Ernst BÜTTNER, dont le nom apparaît une nouvelle fois au cœur d'un dossier particulièrement accablant. Il rappelle aussi le rôle essentiel des passeurs pyrénéens, ces hommes qui conduisaient des fugitifs vers la liberté en sachant qu'ils risquaient eux-mêmes l'arrestation, la torture ou la mort. Enfin, il montre combien la frontière espagnole représentait alors plus qu'une limite géographique. À trois cents mètres de celle-ci, un homme perdit sa liberté. Deux ans plus tard, après avoir traversé l'univers concentrationnaire nazi, il put enfin la retrouver.

 

 

Article réalisé avec l'aide d'une I.A.

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