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Un garde des Eaux et Forêts

Publié le par Elisabeth BORDERES

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Au printemps 1944, les Pyrénées centrales constituent l'un des principaux axes d'évasion entre la France occupée et l'Espagne. Malgré le renforcement constant de la surveillance allemande, les passages clandestins se poursuivent grâce à l'engagement de nombreux habitants des vallées. Parmi eux figurent des agriculteurs, des bergers, des hôteliers, des cheminots, mais aussi des agents de l'administration française dont certains mettent leur connaissance du terrain au service de la Résistance.

C'est le cas de ce brigadier des Eaux et Forêts (1) dont le témoignage, recueilli après la guerre, apporte un éclairage particulièrement précieux sur la répression exercée dans le secteur de Luchon durant les derniers mois de l'Occupation.

Le 21 avril 1944, il se trouve dans la montagne des Suffranères. Sa mission consiste à ravitailler un groupe de patriotes ayant franchi la frontière pyrénéenne au cours de la nuit précédente. Ces hommes, souvent résistants, agents de liaison ou évadés, doivent être cachés, nourris et guidés avant de poursuivre leur route. Comme beaucoup d'autres habitants de la montagne, le brigadier a choisi de mettre son expérience du terrain au service de ces opérations clandestines.

Mais ce jour-là, l'opération tourne court. Il est surpris et arrêté par un détachement de douaniers allemands placé sous le commandement du capitaine SCHULTZ, l'un des responsables de la surveillance frontalière dans le secteur de Luchon. Les autorités allemandes cherchent alors activement à démanteler les réseaux d'évasion qui continuent d'acheminer hommes et renseignements à travers les Pyrénées.

Après son arrestation, le brigadier est conduit à la Kommandantur de Luchon puis remis aux services de la Gestapo. Commence alors une épreuve qui marquera durablement sa vie. Durant trois jours, il est soumis à des interrogatoires incessants. Les enquêteurs allemands veulent connaître les noms des guides, des passeurs, des hébergeurs et des responsables des filières de passage. Comme dans de nombreux autres témoignages recueillis après la Libération, les questions sont accompagnées de violences physiques destinées à briser toute résistance.

Le brigadier rapporte avoir été frappé à plusieurs reprises par le chauffeur de la Gestapo, Ernst UTESCH. Selon son récit, ces brutalités étaient exécutées sur ordre direct du chef local de la Gestapo ainsi que de l'interprète Charles HAMMER. Les coups se succèdent pendant plusieurs jours, alternant avec les interrogatoires.

L'une des méthodes employées semble avoir particulièrement marqué la victime. Il affirme être resté trois jours entiers les mains et les pieds attachés derrière le dos à l'aide d'une chaîne. Cette position extrêmement douloureuse provoque rapidement des souffrances musculaires, des troubles circulatoires et un épuisement physique considérable. Plusieurs anciens détenus de la Gestapo ont décrit des pratiques similaires destinées à briser moralement les prisonniers.

Le témoignage mentionne également un acte de violence commis dès le moment de l'arrestation. Le capitaine SCHULTZ lui aurait porté un violent coup de crosse au visage, lui brisant plusieurs dents. Cette brutalité immédiate témoigne du climat de violence qui règne alors dans les opérations de répression menées contre les personnes soupçonnées d'aider la Résistance.

Après plusieurs jours de détention à Luchon, le brigadier est transféré vers Toulouse où se poursuit son parcours carcéral. Il est ensuite acheminé vers le camp de Compiègne, principal centre de regroupement des déportés politiques avant leur départ vers l'Allemagne. De là, il est déporté au camp de concentration de Buchenwald.

Fondé en 1937 près de Weimar, Buchenwald est alors l'un des plus vastes camps du système concentrationnaire nazi. Des dizaines de milliers de détenus de toute l'Europe y sont enfermés dans des conditions effroyables. Faim, maladies, travail forcé, violences et exécutions rythment le quotidien des prisonniers. Le brigadier y demeure jusqu'aux derniers jours de la guerre.

Lorsque les armées alliées approchent au printemps 1945, le système concentrationnaire allemand s'effondre progressivement. Le détenu retrouve finalement la liberté le 2 mai 1945. Comme pour de nombreux survivants, le retour vers la France est lent et difficile. Il ne regagne son pays que le 10 juin 1945, après plusieurs semaines consacrées à l'identification, aux soins et au rapatriement des anciens déportés. Au-delà de son propre parcours, ce témoignage présente un intérêt historique majeur en raison des renseignements qu'il fournit sur plusieurs membres des services allemands opérant à Luchon.

Le document indique notamment que, lors des enquêtes menées après la guerre, l'interprète Charles HAMMER aurait confirmé l'identité du chef local de la Gestapo. Celui-ci se nommait Karl DETHLEFS, ancien commerçant originaire de Brême devenu sergent de la police de sûreté allemande. Son nom apparaît dans de nombreuses dépositions relatives aux arrestations et interrogatoires effectués dans le Luchonnais, la Barousse et le Comminges. Le témoignage précise également que le chauffeur de la Gestapo était Ernst UTESCH, cultivateur originaire de la région de Rostock avant son incorporation dans les services allemands.

Quant à Charles HAMMER, interprète de la Gestapo de Luchon, son parcours judiciaire est mieux connu. Arrêté après la Libération, il est traduit devant la Cour de justice de Toulouse. Reconnu coupable de sa participation aux exactions commises durant l'Occupation, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

À travers cette déposition se dessine toute la réalité de la guerre clandestine menée dans les Pyrénées. Derrière les passages de frontière, les missions de ravitaillement et les opérations de renseignement se trouvaient des hommes ordinaires qui avaient choisi de prendre des risques extraordinaires. Leur engagement reposait souvent sur quelques gestes simples : guider un fugitif, partager un repas, fournir un abri ou transporter des vivres. Pour les autorités allemandes, ces actes constituaient une menace directe. La répression fut donc implacable. Arrestations, tortures, déportations et exécutions frappèrent durement les vallées frontalières.

Le témoignage de ce brigadier des Eaux et Forêts rappelle ainsi que la Résistance pyrénéenne ne se limitait pas aux maquis armés. Elle reposait également sur l'action discrète de fonctionnaires, de gardes forestiers, de bergers ou de paysans qui connaissaient chaque sentier de la montagne et qui mirent cette connaissance au service de la liberté.

Beaucoup n'en revinrent jamais. D'autres, comme lui, survécurent pour transmettre la mémoire de ceux qui avaient disparu. Leur parole demeure aujourd'hui une source essentielle pour comprendre ce que furent réellement l'engagement, la répression et le sacrifice dans les Pyrénées occupées.

 

 

(1) Famille du Larboust, côté maternel, de mon petit-fils Matéo.

Article créé avec l'aide d'une I.A.

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