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Une hôtelière dont le fils fut déporté

Publié le par Elisabeth BORDERES

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Parmi les nombreux témoignages recueillis après la Libération dans les vallées pyrénéennes, certains frappent moins par la description des violences que par l'immense douleur qu'ils révèlent. Celui de cette hôtelière de Barousse appartient à cette catégorie. À travers quelques phrases sobres, elle raconte l'arrestation de son fils, sa disparition et l'interminable attente qui suivit. Son récit rappelle que derrière chaque déporté se trouvait une famille plongée dans l'incertitude, condamnée à vivre durant des mois, parfois des années, dans l'angoisse de ne rien savoir.

Tout commence le 26 juillet 1943 à Mauléon-Barousse. Ce jour-là, son fils est arrêté par le douanier allemand Ernst BÜTTNER. Le nom de ce fonctionnaire allemand apparaît à de nombreuses reprises dans les dossiers d'enquête constitués après la guerre. Affecté au dispositif de surveillance de la frontière pyrénéenne, il participe à plusieurs arrestations de passeurs, de résistants et de personnes soupçonnées d'aider les filières d'évasion vers l'Espagne. Comme beaucoup d'autres jeunes hommes des vallées, le fils de l'hôtelière se retrouve brutalement confronté à la machine répressive allemande. Après son arrestation, il est conduit à Luchon puis remis aux services de la Gestapo. Pendant trois jours, il demeure entre leurs mains.

Sa mère ne peut le voir. Elle ne sait pas ce qui lui est reproché, ni ce qu'il subit derrière les murs des locaux allemands. Elle attend simplement des nouvelles, comme tant d'autres familles confrontées à l'arbitraire de l'Occupation. Ce qu'elle apprend ensuite est terrible. À sa sortie des locaux de la Gestapo, ceux qui l'aperçoivent constatent l'état dans lequel il se trouve. Dans sa déposition, sa mère écrit qu'il était « mutilé sur tout son corps de tous les coups qu'il avait reçus ». Cette phrase, brève mais saisissante, résume à elle seule la brutalité des interrogatoires pratiqués à Luchon. D'autres témoignages évoquent les mêmes méthodes : coups de poing, coups de pied, passages à tabac, privations et humiliations destinés à obtenir des renseignements sur les réseaux de résistance ou les filières de passage.

Pour les familles, ces quelques informations glanées auprès de témoins constituaient souvent le seul aperçu de ce qu'avaient vécu leurs proches avant leur disparition. Après Luchon, le jeune homme est transféré vers Toulouse puis déporté en Allemagne. Durant quelque temps, sa mère parvient encore à obtenir quelques renseignements. Elle apprend qu'il se trouve au camp de concentration de Buchenwald, l'un des principaux camps du système concentrationnaire nazi. Cette information, aussi douloureuse soit-elle, entretient encore un espoir. Tant qu'un prisonnier est localisé, tant qu'un courrier ou une rumeur circule, la famille peut croire à son retour.

Mais bientôt, les nouvelles cessent. Le silence s'installe. Un silence terrible, que connurent des milliers de familles françaises. Les semaines deviennent des mois. Les mois deviennent des années. Plus aucune lettre. Aucun témoignage. Aucun renseignement officiel. La guerre se termine. Les premiers déportés reviennent. Les gares voient arriver des survivants amaigris, épuisés, parfois méconnaissables. Dans chaque village, les familles se rendent aux accueils, scrutent les listes de rapatriés, interrogent les revenants dans l'espoir d'obtenir une information. Mais son fils ne revient pas.

Dans sa déposition d'après-guerre, l'hôtelière exprime toute cette souffrance avec une retenue remarquable. Elle explique qu'elle n'a jamais reçu de notification officielle de décès. Aucun document ne lui est parvenu pour confirmer ce qu'elle redoute depuis longtemps. Pourtant, au fond d'elle-même, elle ne nourrit plus d'illusions. Tout lui laisse penser que son fils est mort en captivité. Cette absence de certitude constitue l'une des blessures les plus profondes laissées par la déportation. Pour de nombreuses familles, la guerre ne s'est pas terminée en 1945. Pendant des années encore, certaines ont espéré le retour d'un père, d'un fils ou d'un frère dont personne n'avait retrouvé la trace.

Le dossier dans lequel figure ce témoignage ne se limite cependant pas à ce drame familial. Il contient également des renseignements recueillis lors des enquêtes menées après la Libération, notamment après l'arrestation de Charles HAMMER, interprète de la Gestapo de Luchon. Les déclarations recueillies à cette occasion permettent de mieux identifier plusieurs membres des services allemands actifs dans le secteur. On y retrouve notamment le nom d'Ernst BÜTTNER, déjà cité dans de nombreuses arrestations survenues dans le Luchonnais et la Barousse. Le document évoque également Karl DETHLEFS, surnommé « Cou de Cigogne » par certains habitants de la région. Chef local de la Gestapo de Luchon, il apparaît dans de multiples témoignages relatifs aux arrestations, interrogatoires et opérations de répression menées dans les vallées pyrénéennes entre 1943 et 1944.

Mais l'un des renseignements les plus intéressants concerne les derniers jours de l'Occupation dans le secteur. Le dossier indique en effet que ces responsables allemands auraient quitté Luchon le 20 août 1944. Selon les informations recueillies à l'époque, ils auraient très probablement franchi la frontière espagnole le jour même en empruntant le Pont du Roi, dans le Val d'Aran. Cette indication éclaire les conditions de la retraite allemande dans les Pyrénées centrales. Alors que les forces d'occupation abandonnent précipitamment la région sous la pression de l'avance alliée et de l'insurrection des maquis, plusieurs responsables tentent d'échapper à la capture en gagnant l'Espagne franquiste.

Ainsi, ce témoignage dépasse largement le cadre d'une tragédie familiale. À travers le destin d'un jeune homme arrêté à Mauléon-Barousse se dessinent les mécanismes de la répression allemande dans le Luchonnais, le rôle des services de la Gestapo et des douanes allemandes, mais aussi les derniers mouvements de leurs responsables au moment de la Libération. Surtout, il rappelle le prix humain considérable payé par les habitants des vallées pyrénéennes. Derrière chaque dossier d'archives se cache une famille frappée par l'absence, une mère qui attend un fils, une épouse qui espère un retour, des enfants qui grandissent sans réponse.

Des décennies plus tard, ces témoignages demeurent essentiels. Ils permettent non seulement de reconstituer les faits historiques, mais aussi de redonner une voix à ceux dont la guerre a brisé l'existence et dont les proches ont longtemps vécu dans l'attente, le doute et le silence.

 

 

Article créé avec l'aide d'une I.A.

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