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Alexandre Abadie témoigne des journées de fin d'Occupation à St Gaudens

Publié le par Elisabeth BORDERES

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Le jeudi 17 août 1944... 

...ne ressemblait pas à un jour de marché ordinaire à Saint-Gaudens. L'été était pourtant là, lourd et chaud dans le Comminges, mais quelque chose avait changé. Les étals étaient moins nombreux, les paniers peu remplis, les discussions courtes. Les habitants parlent à voix basses. Les ruraux étaient peu venus ce matin-là.

Depuis plusieurs semaines déjà, les campagnes commingeoises vivaient dans la peur et l’incertitude. Après le débarquement allié en Normandie, puis celui de Provence deux jours plus tôt, la situation militaire basculait. Les maquis intensifiaient leurs actions, les Allemands répliquaient avec violence, et chacun savait qu'un "animal blessé" devenait souvent plus dangereux encore.

On disait qu'il y avait eu des combats ici, des arrestations là-bas, des hommes emmenés jamais revenus. On évoquait des colonnes allemandes aperçues sur les routes. On parlait aussi de soldats étrangers que certains appelaient les « Mongols ». Pour beaucoup d'habitants, ils représentaient une présence inquiétante venue "d'un autre monde". Ces hommes étaient en réalité des auxiliaires recrutés parmi les populations d'Asie centrale et du Caucase par la Wehrmacht. Ils inspiraient autant la peur par leur réputation que par leur étrangeté aux yeux des populations locales.

Vers onze heures, l’atmosphère bascula brusquement. Théo surgit précipitamment dans le magasin, suivi de Lucienne. Alexandre ABADIE écrira plus tard qu'ils entraient « comme un vol de canards ».  Ils croyaient être poursuivis. Derrière eux apparut bientôt un camion chargé d'hommes armés. Mitrailleuses dressées, fusils pointés vers l’extérieur, silhouettes casquées tassées dans la benne. Le véhicule s'arrêta quelques instants près des cafés. Les conversations cessèrent immédiatement. Les gens regardaient discrètement depuis les vitrines ou derrière les volets entrouverts.

La nouvelle se répandit aussitôt : Jean de Vriès et Alfred Gignoux avaient été arrêtés. On apprit rapidement que cette arrestation concernait une réquisition de véhicules. Les autorités allemandes récupéraient tout ce qui pouvait servir à leur retraite : camions, camionnettes, automobiles. L’inquiétude dura jusqu’à ce qu’on apprenne que les deux hommes avaient été relâchés après explication aux bureaux militaires. La tension retomba légèrement, sans disparaître complètement.

À midi, Théo partagea un repas improvisé avec quelques tomates. Dans les périodes troublées, ce geste ordinaire prend une valeur particulière. Manger ensemble, parler quelques minutes d'autre chose, retrouver un semblant de normalité. Mais le calme ne devait pas durer. Le soir, un nouvel ordre fut affiché : tous les camions et camionnettes devraient être conduits à la caserne dès le lendemain matin. Les habitants comprirent alors ce que beaucoup pressentaient déjà : les Allemands préparaient leur départ.

Ils remontaient vers l’est conformément aux ordres donnés après le débarquement allié en Provence. Pourtant, personne n’osait encore parler ouvertement de libération. On avait vu trop de retournements, trop d’espoirs brisés pour crier victoire avant l’heure. Alors les habitants de Saint-Gaudens attendirent. Dans les maisons, derrière les rideaux, dans les cafés, chacun sentait qu’un chapitre était sur le point de se fermer.

Sans savoir encore quel serait le prix des derniers jours.

Le vendredi 18 août 1944...

... se leva sous une chaleur écrasante sur Saint-Gaudens. Le soleil d’août semblait s’être installé, lourd, immobile, comme suspendu au-dessus des toits et des champs jaunis. Après les tensions et les inquiétudes de la veille, la journée paraissait presque calme. La veille au soir, l’ordre avait été affiché : camions et camionnettes devaient être conduits à la caserne dès le lendemain matin. Une injonction de plus, une réquisition de plus imposée par l’occupant qui préparait ses mouvements.

Mais lorsque l’heure arriva... personne ne vint. Pas un véhicule, pas un camion, pas une camionnette. Ce refus n’avait rien d’une manifestation ouverte. Il y eut une désobéissance discrète, mais qui en disait long. Les habitants savaient que les derniers jours de l’Occupation étaient peut-être proches. Ils n’étaient pas prêts à abandonner ce qu’ils possédaient encore.

Dans une ville qui avait appris depuis quatre années à survivre entre prudence et résignation, certains gestes devenaient une forme de résistance muette. Le magasin resta fermé. La période des congés donnait d’ailleurs à cette journée une allure étrange. Quelques rues semblaient plus calmes qu’à l’habitude. Derrière les façades, les volets restaient souvent mi-clos pour tenir la chaleur à distance. Les gens parlaient peu et observaient davantage. Car derrière cette apparente tranquillité, quelque chose se préparait.

Pendant que la population tentait de poursuivre une vie presque "ordinaire", les routes autour de Saint-Gaudens voyaient converger des colonnes allemandes. Des véhicules, des soldats, des groupes entiers arrivaient ou traversaient la région. D’après plusieurs témoignages d'après guerre, plus de deux mille hommes auraient été rassemblés dans le secteur au cours de cette journée. Deux mille hommes armés qui attendaient des ordres, cherchaient à rejoindre d’autres positions ou préparaient leur repli vers l’est après le débarquement allié en Provence.

La ville respirait une paix trompeuse. Le soleil brûlait les pavés et blanchissait les murs, mais sous cette lumière éclatante planait une ombre invisible. Chacun semblait sentir que quelque chose approchait. On ignorait encore ce qui allait se produire exactement, mais une certitude grandissait : le temps de l’Occupation touchait à sa fin. Et parfois, avant les grands bouleversements, il existe ces journées presque vides, ces journées où il ne se passe apparemment rien.

Alors qu’en réalité, l’Histoire est déjà en marche.

Le samedi 19 août 1944...

... se leva sur Saint-Gaudens dans une étrange impression d’immobilité. Depuis plusieurs jours, quelque chose flottait dans l’air. On ne savait pas exactement quoi, mais chacun le ressentait. Dès huit heures et demie du matin, il fallut partir chercher des légumes chez Adoue au quartier Sainte-Anne. Les réserves de la boutique s’épuisaient. On continuait malgré tout à vivre, à acheter quelques haricots verts, des courgettes, des blettes ou du persil, comme si le quotidien pouvait encore tenir alors que l’Histoire grondait autour.

Sur la route pourtant, rien n’était vraiment normal. Les Polonais occupaient toujours les emplacements de la Régie Autonome des Pétroles devant la gare et près de la gare d’Aspet. Plus loin, à la Cahusse, la barrière du passage à niveau restait ouverte. Une garde-barrière confia une chose qu’elle n’avait jamais vue : depuis six jours et six nuits, aucun train n’était passé. Un silence de "rails" qui en disait davantage qu’un long discours. Les sabotages menés par la Résistance avaient paralysé les voies ferrées ; le pont de Montréjeau venait d’être détruit quelques jours auparavant. Dans une région où les trains rythmaient la vie quotidienne, cette absence semblait irréelle.

Plus loin, on parlait de grondements venus du côté du Fousseret, de L’Isle-en-Dodon ou de Montoulieu. Était-ce le canon ? Des combats ? Des explosions ? Personne ne savait vraiment. Plus tard on dira que les Allemands faisaient sauter leurs dépôts de munitions afin de ne rien laisser derrière eux. Mais en ces jours-là, la vérité circulait souvent sous forme de rumeurs. Dans l’après-midi, Fernand vint comme prévu. Direction le garage Hugonnet pour savoir si les pneus attendus se trouvaient encore là. Le garagiste rassura : il les avait mis à l’abri. On s’accrochait aux petites nouvelles rassurantes.

Pendant ce temps, le tambour public passait dans les rues, il annonçait l’ordre urgent d’amener camions et camionnettes à la caserne avant midi. Une fois encore, personne ne bougea. Mais cette fois les Allemands ne se contentaient plus d’attendre. Depuis deux jours ils arrêtaient les véhicules qu’ils croisaient et les réquisitionnaient sur place. La voiture de M. Davesac avait été prise. Celle du sous-préfet également. Tout le monde en tira la même conclusion : ils allaient partir. Au fil des heures, les habitants virent passer des patrouilles dans les rues et aux abords de la ville. Une formation particulière attira l’attention. Les hommes avançaient espacés les uns des autres, fusils tenus horizontalement à hauteur des genoux. Au milieu marchaient les officiers allemands armés de mitraillettes.

Les soldats auxiliaires d’Asie centrale — que les habitants appelaient alors les « Mongols » — semblaient eux-mêmes peu rassurés. Quant aux officiers allemands, ils paraissaient leur faire une confiance limitée. On sentait la nervosité dans leur manière de marcher. Le soir venu, après le repas, quelques habitants sortirent sur la promenade pour observer discrètement les mouvements des occupants.

Au restaurant du Comminges, les officiers allemands dînaient. Mais quelque chose avait changé. D’habitude, ils parlaient fort, riaient, affichaient une assurance presque arrogante. Cette fois ils mangeaient en silence, le regard perdu dans leurs assiettes. L’un d’eux se leva, salua avec une correction presque cérémonieuse la patronne du restaurant — une jeune femme aux yeux de biche — avant de sortir. Il marcha quelques instants, puis il s’arrêta. Face à lui se dressaient les Pyrénées. Il resta là un moment à les regarder dans le crépuscule naissant. Était-ce la fatigue ? La nostalgie ? Le pressentiment de la défaite ? Personne ne le saura jamais.

Un à un les autres officiers quittèrent à leur tour le restaurant et rejoignirent rapidement la caserne. La nuit tombait. Quelques curieux poussèrent jusqu’à la caserne Pégot. Aucune lumière. Pas un lampion. Pas une fenêtre éclairée. Rien. Alors chacun rentra chez soi avec la même pensée :

Cette nuit, peut-être, ils partiront.

Le dimanche 20 août 1944...

...commença comme un dimanche ordinaire, par la première messe de sept heures. Mais à Saint-Gaudens, plus rien n’était vraiment ordinaire. À la sortie de l’église, les nouvelles couraient vite. Des hommes du maquis seraient venus en voiture, tirant à la mitrailleuse pour marquer leur présence. Mais ils s’étaient heurtés à une garde allemande près de la sous-préfecture. La ville n’était donc pas encore totalement libre. La caserne restait pleine d’Allemands, et l’on ignorait encore s’ils s’apprêtaient à partir, à résister ou à revenir.

À neuf heures et demie, la place était noire de monde. On discutait, on expliquait, on affirmait beaucoup de choses. Mais ceux qui parlaient savaient-ils vraiment ? Dans ces heures incertaines, la rumeur tenait lieu de journal, de radio et parfois même d’état-major. Une voiture de la Résistance arriva. Quatre hommes armés de mitraillettes en descendirent, l’un portant une caisse pleine de chargeurs. Ils partirent vers la mairie. Puis une autre voiture apparut avec un officier américain, le major Howard W. Fuller, et un commandant français. La foule les acclama. L’Américain portait un petit drapeau national en soie. Pour beaucoup, cette apparition avait quelque chose d’irréel : après quatre années d’Occupation, voilà qu’un uniforme allié traversait enfin la place de Saint-Gaudens.

Peu à peu, d’autres véhicules arrivèrent. Les maquisards n’étaient pas nombreux, mais leur présence grossissait d’heure en heure. Ils portaient des tenues disparates, des brassards tricolores, des armes variées. Certains avaient l’allure de soldats improvisés, d’autres celle d’hommes sortis des bois après des mois de clandestinité. Leur discipline semblait parfois flottante, mais l’émotion qu’ils provoquaient était immense. Vers onze heures, le commandant Sellier et son fils arrivèrent avec un grand drapeau. Ils entrèrent dans l’église puis montèrent sur le toit pour tenter de le fixer au clocheton. D’autres hommes hissèrent aussi des drapeaux sur l’édifice. L’église se couvrit de tricolore.

À midi, pour tout angélus, le carillon sonna La Marseillaise. Les haut-parleurs, jusque-là imposés par les Allemands pour diffuser leur propagande, jouèrent à leur tour l’hymne national. La foule chanta. Après tant d’années de silence contraint, ces paroles retrouvées devaient avoir une force bouleversante. Mais la joie restait mêlée d’inquiétude. Le tambour public demanda à la population de se disperser « pour la sécurité ». On craignait encore le retour des Allemands, l’arrivée d’une colonne venue de Lannemezan, de Luchon ou d’ailleurs. On ne savait toujours pas si la caserne avait été entièrement abandonnée. La Libération était brouillonne, bruyante, nerveuse.

Dans la matinée, des arrestations commencèrent. Des personnes accusées d’avoir fréquenté ou soutenu les Allemands furent conduites à la mairie sous les huées. Des hommes en bras de chemise, armés et brassardés, encadraient les suspects. La foule, longtemps comprimée par la peur, laissa éclater une colère accumulée depuis des années. L’après-midi apporta son lot d’émotions familiales et de nouvelles inquiétudes. On apprit que Théo avait été retenu la veille par les Allemands. Ils exigeaient de lui dix chauffeurs pour conduire les véhicules nécessaires à leur départ. Relâché au couvre-feu, il avait dû promettre de les trouver au matin. On imagine l’angoisse de Lucienne pendant ces trois heures, tandis que d’autres observaient tranquillement les officiers allemands attablés au restaurant du Comminges sans savoir ce qui se jouait ailleurs.

Puis vint une scène presque théâtrale. Dans l’agitation générale, voyant tant d’hommes connus se promener avec des revolvers, des fusils ou des mitraillettes, Alexandre ABADIE alla chercher au grenier sa vieille carabine Flobert de six millimètres. Une arme de tir plus symbolique que militaire. Il descendit fièrement, provoquant les rires. Mais soudain, on frappa à la porte. « Les Allemands sont là ! Ils reviennent ! » En quelques secondes, la place se vida. Les véhicules furent abandonnés. Les valeureux libérateurs improvisés disparurent comme des lièvres dans leurs terriers. Finalement, aucun Allemand n’apparut. Ce n’était qu’une fausse alerte. Mais elle suffit à calmer l’euphorie. La place retrouva peu à peu du monde, mais l’élan naïf du matin était brisé. La peur n’avait pas disparu avec les drapeaux.

Vers cinq heures, alors que quelques-uns s’étaient assis sur la promenade après un passage dans l’église, des hommes armés descendirent par la côte de Goumetx. Ils cherchaient un jeune homme blond accompagné d’une jeune femme. Il fallut rentrer. Le soir, la pluie commença à tomber. C’est alors qu’une voiture arriva avec une nouvelle immense : Toulouse est libérée ! Les applaudissements éclatèrent. Les moteurs ronflèrent. Les cris montèrent sous la pluie fine. Mais cette journée ne voulait pas finir dans la seule joie.

Plus tard, on apprit que Paul Pouey venait d’être arrêté et conduit au commissariat. On courut sous l’averse chercher de l’aide, solliciter un vétérinaire qui connaissait quelqu’un dans la Résistance. Les couloirs, les portes closes, les chuchotements, la peur des familles : tout rappelait que le pouvoir changeait de mains, mais que l’angoisse, elle, restait bien présente. La soirée s’étira dans la salle à manger autour d’un tilleul, selon l’usage méridional des grandes émotions. On parlait sans parvenir à se calmer. Où était Paul ? Que pensait-il dans sa cellule ? Où étaient Théo et Lucienne ? Qui commandait vraiment ? Qui arrêtait qui ? Au nom de quelle justice, de quelle urgence, de quelle colère ?

Dehors, les voitures faisaient toujours du vacarme sur la place. La pluie tombait en abondance. Les puces envahissaient la maison. Ce dimanche 20 août 1944 fut donc une journée de Libération, mais pas encore une journée de paix. Il y eut les drapeaux, La Marseillaise, les maquisards, l’officier américain, les acclamations et l’annonce de Toulouse libérée. Mais il y eut aussi la peur, les fausses alertes, les arrestations, les comptes à régler, l’improvisation des premières heures.

Saint-Gaudens entrait dans la liberté comme on sort d’un long cauchemar : les yeux ouverts, le cœur battant, mais encore tremblant.

Le lundi matin 21 août 1944... 

...Saint-Gaudens se réveilla dans une liberté encore nerveuse. Depuis huit jours, plus un train n’était passé en gare. Pas un wagon. Pas un convoi. Les rails, d’ordinaire si vivants, restaient muets. La ville semblait coupée du monde, privée de courrier, privée de journaux, suspendue aux rumeurs, à la radio et aux nouvelles apportées par ceux qui arrivaient encore par les routes. Sur la place, l’agitation de la veille n’était pas retombée. Il y avait moins de voitures qu’au dimanche de l’effervescence, mais les attroupements demeuraient. Les cafés redevenaient des postes d’observation, des lieux d’attente, de commentaires, d’apéritifs aussi. Dans ces heures de bascule, chacun voulait être dehors, voir, entendre, comprendre avant les autres.

Puis une nouvelle sombre tomba. Le dentiste L., aperçu la veille à la messe de sept heures, avait été retrouvé mort dans un champ, non loin de là. On le cherchait. Il avait fui. Avait-il été abattu ? S’était-il suicidé ? Les versions se mêlaient déjà. L’homme était suspect aux yeux de beaucoup. Son engagement politique avant-guerre, puis son appartenance à la Milice, le plaçaient du mauvais côté de l’Histoire. Pourtant, pour Alexandre ABADIE, le souvenir était plus trouble : c’était son dentiste, un praticien habile et doux, un homme qui avait soigné bien des gens dans la région. Voilà toute la difficulté de ces jours-là. Dans les livres, les camps paraissent nets. Dans les villages, les visages restent familiers. Celui qu’on accuse est aussi celui que l’on a croisé, consulté, parfois salué pendant des années. La Libération faisait tomber les masques, mais elle révélait aussi la complexité des vies ordinaires.

Pendant ce temps, on parlait encore des soldats restés derrière. Les « Mongols », ces supplétifs de l’Est encadrés par les Allemands, auraient abandonné des armes et des cartouches à la caserne. Certains se seraient dispersés dans les campagnes environnantes. Était-ce vrai ? Était-ce exagéré ? La documentation et plusieurs témoignages confirmeront plus tard que des soldats isolés se cachèrent bien hors de la ville après le départ des troupes. La peur changeait seulement de forme. Saint-Gaudens n’avait plus les Allemands au centre de ses rues, mais elle n’avait pas encore retrouvé la sécurité.

Les communications restaient rompues. Pas de courrier depuis trois jours. Pas de certitude sur l’arrivée du journal. Et si La Dépêche reparait, à quoi ressemblerait-elle ? Après les années de censure, après les compromissions imposées par l’Occupation, redeviendrait-elle un signe visible de démocratie retrouvée ? La radio, elle, annonçait que les événements allaient vite. Au sud, le débarquement de Provence s’élargissait. Au nord, les Alliés avaient franchi la Seine vers Vernon et progressaient aussi vers Fontainebleau. Le pays tout entier semblait se remettre en marche. Mais les nouvelles arrivaient toujours en retard sur l’Histoire.

Autour de Saint-Gaudens, on signalait encore des éléments allemands en retraite. Des groupes venus du Gers auraient été repérés au nord de Saint-Marcet. D’autres, du côté de Saint-Béat, cherchaient à gagner l’Espagne ou à descendre la vallée de la Garonne. La guerre reculait, mais elle ne s’était pas encore éloignée. On apprit aussi plus précisément ce qui s’était passé la veille devant l’hôtel Ferrière, face à la sous-préfecture. L’établissement, devenu siège de la Gestapo, avait été un lieu de peur pendant l’Occupation. Le dimanche matin, lorsque les résistants arrivèrent, quelques soldats auxiliaires assuraient encore la garde. Une voiture d’officier allemand se trouvait là. La situation dégénéra vite. Des coups de feu partirent. Un officier allemand fut tué. Plusieurs soldats furent blessés. Deux résistants furent également touchés dans leur voiture. Une femme, Mme Franschini, infirmière du Secours national, fut tuée derrière une porte par les balles tirées lors de l’échange. Ainsi la Libération de Saint-Gaudens n’avait pas été une simple entrée triomphale. Elle avait eu son sang, ses erreurs, ses rumeurs, ses peurs et ses morts.

Alexandre ABADIE, lui, était à la messe pendant la fusillade. Jeannette avait tout entendu. Elle avait vu repartir la voiture estafette des maquisards. Ce décalage dit beaucoup de ces journées : pendant que certains priaient, d’autres tiraient ; pendant que les cloches sonnaient, les mitraillettes répondaient ; pendant que la ville croyait enfin respirer, la mort rôdait encore au coin des rues. Ce lundi 21 août 1944 fut donc un lendemain de Libération sans repos.

Les Allemands étaient partis, mais les trains ne circulaient plus. Les journaux manquaient. Les voitures armées encombraient encore la place. Les arrestations continuaient. Des soldats isolés pouvaient rôder dans les campagnes. Des familles cherchaient les leurs. D’autres apprenaient la mort d’un proche, d’un voisin, d’un homme connu. La liberté revenait dans une ville fatiguée, méfiante, secouée par quatre années de peur et par les secousses brutales du retour à la justice. Saint-Gaudens entrait dans l’après. Et l’après, déjà, demandait du courage.

 

Suite de cette journée :

 

L’après-midi du lundi 21 août 1944...

...ne calma rien. Bien au contraire. Depuis le matin, l’agitation n’avait cessé de croître sur la place de Saint-Gaudens. Désormais, la ville semblait vivre dehors. Les maisons se vidaient, les fenêtres restaient ouvertes, chacun allait et venait sans but précis, simplement pour voir, écouter, comprendre. Après la pluie de la nuit, le soleil était revenu. Elle frappait les façades et les pavés avec une chaleur presque agressive, comme si l’air lui-même était tendu. Sous ces rayons d’août, les voitures arrivaient, repartaient, s’arrêtaient brutalement ; des groupes se formaient puis se dispersaient ; des hommes armés traversaient les rues avec une importance nouvelle. Tout le monde semblait avoir le feu derrière soi.

Vers trois heures, Lucienne arriva. Elle était bouleversée. Sa voix tremblait d’inquiétude, et ses gestes semblaient vouloir raconter autant que ses paroles. Son bras dessinait des cercles dans l’air au-dessus de sa tête, comme si elle voulait rattraper toutes les pensées qui lui échappaient. Elle parlait vite, revenait sur ce qu’elle venait de dire, ajoutait des détails, les contredisait parfois. Dans ces journées-là, les idées ne marchaient plus en ligne droite.

La veille au soir, Théo et elle avaient trouvé refuge chez Madame Mariande, au château d’Estancarbon, qui leur avait offert l’hospitalité. Mais une question la tourmentait : Théo devait-il rester caché ? Ou revenir puisque son frère Paul était toujours prisonnier ? Rester à l’écart ou revenir dans la tourmente ? Les choix les plus simples devenaient impossibles. Les nouvelles continuaient à tomber au milieu de cette confusion générale. On racontait qu’on venait d’arrêter un soldat auxiliaire et un officier allemand qui avaient tenté de se dissimuler dans la campagne voisine. Ainsi donc les Allemands n’étaient pas partis complètement. Ils existaient encore dans les bois, les fermes, les chemins ou les granges. Des silhouettes perdues dans une guerre qui s’écroulait autour d’eux.

À vingt-et-une heures, le vétérinaire revint avec quelques renseignements concernant Paul. Il avait rencontré plusieurs personnalités de la Résistance. Paul était toujours emprisonné. Et il n’était pas seul. Les locaux de l’avenue de Saint-Plancard semblaient désormais pleins à craquer. Une foule entière y attendait son sort. On arrêtait, on interrogeait, on suspectait. Mais selon quelles règles ? Personne ne savait encore précisément. Les institutions républicaines n’avaient pas encore repris leur place. Les tribunaux n’étaient pas réorganisés. Les nouvelles autorités improvisaient l’ordre au milieu du chaos laissé par quatre années d’Occupation. On parlait d’ailleurs déjà de jugements rapides.

Dans le même temps, les restrictions demeuraient : impossible de sortir de Saint-Gaudens sans un sauf-conduit délivré par la gendarmerie. Les gendarmes eux-mêmes revenaient progressivement après avoir rejoint les maquis quelques semaines auparavant. La ville était libre mais cette liberté avait encore des barrages, des armes et des papiers à présenter. Et derrière l’enthousiasme des drapeaux et des chants de la veille, une question plus profonde apparaissait déjà. Qui avait raison ? Qui avait tort ? Qui allait désormais juger les autres ?

Alexandre ABADIE laisse alors une réflexion lourde d’amertume : « Drôle d’histoire, tout de même où les parjures doivent faire la morale aux autres ; où la restriction mentale ne montre avoir été la Vérité, la Fidélité et la Justice ; il est donc vrai que la Force c’est le droit. » Ces mots disent peut-être mieux que tout autre chose l’état d’esprit de cette fin de journée. L’Occupation s’achevait. Mais une autre période commençait. Une période où il ne suffisait plus seulement de distinguer les Allemands des Français, les résistants des collaborateurs, les coupables des innocents.

Car dans l’après-guerre apparaissait déjà une vérité plus difficile : gagner une guerre ne suffisait pas toujours à rendre les choses simples.

Le mardi 22 août 1944...

...s’ouvrit sous la pluie. Il avait plu une partie de la nuit, et les gouttes continuaient de tomber par intermittence sur Saint-Gaudens. Quelques jours plus tôt, on aurait accueilli cette eau avec soulagement. Mais août touchait déjà à sa fin et les jardins fatigués avaient donné presque tout ce qu’ils pouvaient offrir. Cette pluie apportait autre chose. Une tristesse légère, une sensation presque automnale. Ce parfum particulier des saisons qui basculent, lorsque l’air semble annoncer que quelque chose s’achève.

Alexandre ABADIE pensa alors à une autre date. Trente ans plus tôt, en août 1914, la bataille de Charleroi ouvrait l’une des premières grandes blessures de la Grande Guerre. Trente années avaient passé entre deux conflits, entre deux générations de morts, deux séries de drapeaux, deux suites de familles endeuillées. Et la question revenait, simple et terrible : Pourquoi faire ?

Dans le même temps, la ville changeait déjà de visage. Une nouvelle municipalité prenait ses fonctions. Le docteur Ollé, figure de la Résistance locale, venait d’être placé à sa tête. Officiellement, il aurait hésité à accepter cette charge ; mais Alexandre ABADIE souriait devant cette modestie affichée. Les anciens pouvoirs disparaissaient. Les nouveaux s’installaient. Pour certains, il s’agissait d’un immense espoir ; pour d’autres, d’une inquiétude nouvelle. Après des années de régime imposé, chacun observait avec prudence ceux qui prenaient désormais les commandes. Car la guerre redistribuait aussi les pouvoirs, les influences et les équilibres.

Alexandre ABADIE l’écrit avec une pointe d’ironie et de scepticisme : les trois jours précédents avaient été immenses, extraordinaires, bouleversants ; mais désormais commençait l’inconnu tant attendu. Il faudrait réapprendre une chose devenue presque étrangère : la douceur de vivre. À midi, le brouhaha des jours précédents continuait. Sous un ciel gris, bas, chargé de nuages épais qui semblaient toucher le clocher, la foule attendait sur la place. Une proclamation devait être diffusée au haut-parleur. Les gens attendaient encore les nouvelles, le courrier, les trains, les Américains.

Le facteur passa finalement. Il apportait une lettre de Montréjeau et un numéro de L’Écho Pyrénéen venu de Luchon. Mais rien de Toulouse. Les sacs de courrier semblaient perdus quelque part dans une France encore secouée par la guerre. Que devenaient les lettres déposées dans les boîtes ? Dormaient-elles dans des wagons immobilisés ? Dans des dépôts abandonnés ? Personne n’en savait rien. La radio annonçait alors une nouvelle qui fit battre bien des cœurs : les Américains descendaient vers le sud. S’ils poursuivaient leur avance, ils pourraient peut-être atteindre Saint-Gaudens avant la fin de la semaine.

Mais cette espérance était aussitôt accompagnée d’une autre rumeur. On disait qu’une division allemande, encore intacte, remontait depuis l’ouest. Sans doute voulait-elle rejoindre les combats plus à l’est après le débarquement de Provence. Or la région possédait quelque chose qui pouvait l’attirer : le pétrole et l’essence de Saint-Marcet. Le public murmurait cette possibilité avec inquiétude. Si les Allemands arrivaient avant les Américains ? Et si les deux armées se rencontraient ici ? L’idée suffisait à refroidir les enthousiasmes. Car chacun savait qu’une bataille n’était pas un spectacle. Une bataille arrivait avec ses obus, ses morts et ses ruines.

On racontait aussi que des combats avaient lieu vers Saint-Béat, où des troupes allemandes auraient tenté de gagner l’Espagne avant d’être repoussées. Mais en ces journées de fin août, la vérité avançait difficilement à travers les rumeurs. Dans les rues de Saint-Gaudens, les habitants continuaient donc d’attendre sous la pluie. Ils avaient attendu quatre années durant et attendaient maintenant autre chose. Non plus la fin de l’Occupation. Mais l’arrivée de jours ordinaires.

Et ils découvraient peut-être une vérité plus étrange encore : parfois, après avoir tant espéré un événement, le plus difficile commence une fois qu’il est arrivé.

Le mercredi 23 août 1944...

...se leva sur une ville libre, mais qui n’avait pas encore retrouvé la paix intérieure. Les drapeaux flottaient toujours, les voitures circulaient encore bruyamment sur la place, les groupes armés continuaient d’aller et venir, mais derrière l’apparente victoire, quelque chose de plus lourd s’installait peu à peu. Le temps des règlements commençait. Le matin, un faible cortège accompagna jusqu’au cimetière le pauvre dentiste L. Il était décrit avec une brutalité presque résignée : bonapartiste, collaboriste et cocu, mais aussi un as pour les mâchoires. Quelques mots seulement, capables à eux seuls de résumer toute l’ambiguïté de ces journées. Car l’homme que certains considéraient comme un coupable avait aussi été celui qui avait soulagé des douleurs, réparé des dents, travaillé pendant des années parmi les habitants du pays. Sa femme paraissait désolée. Et comment ne l’aurait-elle pas été ?

À peine les obsèques terminées, les nouvelles reprenaient déjà leur ronde implacable. On apprit que cette même femme pourrait être arrêtée dans l’après-midi. Des documents retrouvés à la caserne allemande auraient démontré des activités de dénonciation. Après quatre années où les mots avaient été murmurés à voix basse, des dossiers apparaissaient, des listes sortaient des tiroirs, des noms circulaient. Et soudain chacun regardait son voisin autrement.

Pendant ce temps, les démarches continuaient pour Paul, toujours emprisonné depuis dimanche soir. Puis enfin une bonne nouvelle traversa la journée : son jugement l’aurait acquitté. Il devait être relâché vers dix-huit heures. Théo comptait aller à sa rencontre sur la route de la prison. Dans ces journées où les mauvaises nouvelles tombaient, une libération prenait presque la valeur d’une fête familiale. Mais l’après-guerre ne semblait vouloir accorder aucun repos. On apprit également qu’Hippolyte Ducos, ancien député radical engagé dans la Résistance, venait d’être incarcéré à la prison Saint-Michel de Toulouse. Personne ne comprenait vraiment pourquoi. Voilà qui troublait davantage encore les esprits. Les lignes semblaient se brouiller : certains anciens collaborateurs étaient arrêtés, cela paraissait logique à beaucoup ; mais voir des hommes de la Résistance eux-mêmes inquiétés ou arrêtés donnait l’impression que le sol se dérobait sous les pieds. Les certitudes des jours précédents devenaient plus fragiles.

On parlait aussi de nouvelles organisations politiques, de Front national, de Front commun, de comités, de recompositions. Mais pour nombre d’habitants, tous ces mots demeuraient lointains. Les gens ordinaires cherchaient surtout à comprendre une question plus simple : qui commande désormais ? Puis survint une scène étrange. Dans la rue de la République avançait un groupe d’hommes armés. Devant marchait un Espagnol coiffé d’un calot bleu pâli surmonté d’un pompon vert. Une mitraillette pendait à son épaule. Derrière lui, un homme et une femme avançaient encadrés par quatre autres Espagnols, eux aussi armés.

Ils croisèrent deux gendarmes français qui les laissèrent passer sans un mot. Alexandre ABADIE les prit pour des requetés, ces miliciens carlistes espagnols qui avaient soutenu Franco pendant la guerre civile. Mais l’Histoire révélera plus tard qu’il s’agissait probablement de tout l’inverse. Ces hommes étaient sans doute des républicains espagnols. Des exilés. Des vaincus de 1939 devenus combattants de la Résistance française. Des hommes qui, après avoir perdu une guerre dans leur propre pays, continuaient le combat sur une autre terre.

Ironie singulière de l’Histoire : des Espagnols chassés de leur patrie participaient désormais à la libération de la France. Et tandis qu’ils traversaient les rues de Saint-Gaudens, beaucoup ignoraient encore leur histoire. Dans ces journées de fin août 1944, les uniformes changeaient, les drapeaux changeaient, les autorités changeaient. Et chacun avançait encore dans un monde nouveau où l’on croyait reconnaître les hommes… sans toujours savoir qui ils étaient réellement.

 

Suite de la journée :

 

En fin d’après-midi... 

...vers dix-huit heures trente, une nouvelle attendue depuis plusieurs jours prit enfin un visage. Paul Pouey était revenu. On alla le voir chez lui. C’était l’ombre fatiguée d’un homme amaigri, le visage couvert d’une barbe de plusieurs jours, il paraissait profondément abattu. En quelques jours seulement, il semblait avoir pris plusieurs années. Les murs d’une prison, même pendant trois jours, peuvent parfois peser plus lourd que des mois entiers.

Alexandre ABADIE ne cache pas son trouble devant ce spectacle. Il songe à cet homme de soixante ans, arrêté, enfermé, interrogé dans une période où tout semblait se décider dans l’urgence. Et une réflexion amère lui vient immédiatement : on avait tant reproché aux Allemands leurs méthodes, leurs brutalités, leurs humiliations... Que fallait-il penser lorsque des Français agissaient désormais de la même manière ? Question douloureuse. Question dangereuse aussi dans ces journées où l’enthousiasme de la Libération recouvrait difficilement les premières tensions et les premiers débordements.

Car les journées qui avaient suivi le départ des Allemands n’étaient pas seulement celles des drapeaux tricolores, des chants et des embrassades. Elles étaient aussi celles des arrestations précipitées, des soupçons, des vengeances et parfois de l’arbitraire. La guerre se terminait mais les hommes, eux, n’effaçaient pas quatre années de blessures en quelques heures. Pourtant certaines choses avaient réellement changé. Le couvre-feu était supprimé. C’était presque étrange de le réaliser. Pendant des mois et des années, les nuits avaient vécu sous l’autorité des ordres, des horaires imposés et de la peur.

Désormais les rues retrouvaient leur liberté. Plus personne n’entendait les patrouilles nocturnes des soldats auxiliaires passer dans les rues. Alexandre ABADIE se souvenait de leur pas particulier. Une marche étudiée, disciplinée, ralentie sans paraître désordonnée. Une façon presque mécanique d’avancer, soigneusement apprise, où même une allure relâchée semblait calculée. Les Allemands avaient organisé jusqu’à la manière de marcher. Et soudain ces bruits avaient disparu. Le silence des rues redevenait celui d’avant.

Dans la soirée, la radio suisse annonça une nouvelle qui fit aussitôt circuler les commentaires : un débarquement aurait eu lieu à Saint-Jean-de-Luz. Des localités proches de la frontière basque auraient été libérées. Vrai ou faux ? En ces jours d’août 1944, les informations voyageaient plus vite que les certitudes. Mais au fond, cela importait presque moins que quelques jours auparavant. Car chacun sentait désormais une chose : le grand mouvement était lancé. La guerre reculait. Et même si elle laissait derrière elle des prisons, des blessures et des questions sans réponse, quelque chose recommençait doucement à respirer.

Le soir tombait sur Saint-Gaudens. Pour la première fois depuis longtemps, il tombait sur une ville où l’on pouvait rentrer tard sans craindre le couvre-feu.

Et cela seul représentait déjà une victoire silencieuse.

Le jeudi 24 août 1944...

...s’annonça sous un beau ciel d’été, lumineux et calme en apparence. Pourtant, derrière les façades pavoisées et les couleurs retrouvées du drapeau tricolore, Saint-Gaudens continuait à vivre une étrange période, entre fête et inquiétude, entre victoire et désordre. Le marché n’avait pas retrouvé son visage d’autrefois. Les campagnes avaient envoyé surtout leurs jeunes. Les anciens, les gens posés, ceux que Alexandre ABADIE appelle les gens « rassis », étaient restés plus prudents. Depuis plusieurs jours, les habitudes avaient été bousculées et les rumeurs circulaient plus vite que les charrettes. On venait autant pour parler que pour vendre.

Les conversations remplissaient les places et les trottoirs. Chacun apportait sa nouvelle, son information, sa certitude du moment. On discutait de Paris, des Américains, des Allemands, des arrestations, des prisonniers, de ceux qui revenaient et de ceux qui disparaissaient. La ville était décorée de drapeaux. On célébrait sa propre libération, mais aussi celle de Paris dont les nouvelles arrivaient encore de manière confuse. Le soir même, on apprit d’ailleurs que tout n’était pas terminé ; Paris n’était pas encore entièrement libérée. À Saint-Gaudens pourtant, le monde semblait encore partiellement coupé du reste du pays. Aucun journal n’était arrivé. Aucun courrier non plus. Depuis onze ou douze jours maintenant, pas un train, pas un wagon n’avait traversé la gare. Ce silence paraissait presque irréel pour une ville dont les voies ferrées avaient rythmé la vie pendant des décennies.

Dans les rues, un autre spectacle attirait les regards. De nombreux Espagnols circulaient, armés de mitraillettes. Leur chef se distinguait facilement avec son calot à pompon, allant d’un groupe à l’autre sans relâche. Ils marchaient avec une discipline qui frappait les observateurs. Leur pas était régulier, presque cérémonieux. Beaucoup de ces hommes étaient des républicains espagnols exilés après leur défaite de 1939, désormais engagés dans la Résistance française. Ils avaient déjà connu une guerre avant celle-ci, déjà perdu une patrie avant d’aider à libérer une autre. Leurs gestes portaient encore cette expérience.

Mais pendant que certains hommes retrouvaient une forme d’ordre, d’autres voyaient leur monde s’effondrer. On annonça l’arrestation d’Henri C., ancien chef de Franc-Garde, branche armée de la Milice. Puis, dans la soirée, une scène plus brutale se déroula presque sous les yeux des habitants. Deux femmes furent arrêtées. On les conduisait entourées d’hommes armés de mitraillettes, sous les cris de la foule. Un officier aviateur dirigeait l’escorte vers la prison tandis qu’autour montait une agitation décrite comme un hourvari sauvage. Le mot est fort mais dit beaucoup.

La foule qui avait subi quatre années de contraintes, de peur et de silence libérait désormais autre chose qu’une joie contenue. Elle libérait aussi sa colère. Les historiens montreront plus tard combien ces violences contre certaines femmes furent fréquentes à travers la France au moment de l’épuration : arrestations publiques, humiliations, tontes, insultes. Une justice populaire parfois expéditive, parfois injuste, toujours chargée d’émotions accumulées. La guerre finissait mais les passions, elles, continuaient.

Le soir, après le repas, on alla voir Paul Pouey afin qu’il raconte son séjour en prison. On l’écouta parler. Puis, vers dix heures, on rentra presque instinctivement à la maison. Le couvre-feu avait disparu pourtant les habitudes étaient restées. Pendant des années, les corps avaient appris à rentrer avant une certaine heure, à éviter les rues la nuit, à écouter les pas et les moteurs.

Et Saint-Gaudens découvrait lentement qu’après quatre années de guerre, on ne réapprenait pas la vie ordinaire en quelques jours seulement.

Le vendredi 25 août 1944...

...commença dans une ville qui apprenait peu à peu à respirer autrement. Les jours de tension extrême semblaient légèrement s’éloigner, même si l’agitation restait vive dans les rues de Saint-Gaudens. Dès neuf heures du matin, un petit événement attira la population. Trois officiers américains arrivèrent officiellement à la mairie. Il y avait là quelque chose d’étrange et presque solennel à la fois. Depuis quatre années, les habitants avaient vu passer d’autres uniformes, d’autres bottes, d’autres drapeaux. Cette fois, les regards étaient différents.

Mais la scène avait aussi quelque chose d’improvisé. Les combattants FFI étant dispersés dans diverses opérations dont on ignorait encore les détails, il ne restait pour rendre les honneurs que quelques gendarmes et plusieurs Espagnols armés. Lorsque le commandant américain passa devant eux, il leur serra la main. Puis il lança : — Arriba España ! Et les Espagnols répondirent immédiatement : — Vivat ! Vivat ! La scène semblait sortie d’un opéra ou d’une pièce de théâtre. Alexandre ABADIE pensa spontanément à Carmen. Elle avait quelque chose de pittoresque, presque de léger. Pourtant derrière cette image se cachait une autre réalité. Ces Espagnols n’étaient pas de simples silhouettes exotiques venues participer à une fête locale. Beaucoup étaient des républicains ayant fui leur propre guerre civile quelques années plus tôt. Ils avaient connu les défaites, les camps, l’exil, avant de reprendre les armes sur une autre terre. Ils avaient déjà perdu une patrie avant d’aider à libérer une autre.

Le reste de la journée s’écoula dans une agitation plus calme, faite de commentaires, d’analyses improvisées et de discussions sans fin. Un jeune contrôleur de gare commentait à voix haute les événements qui se déroulaient à Paris. On apprenait que la capitale poursuivait sa libération, mais les nouvelles arrivaient encore par fragments. Les gens interprétaient les manœuvres allemandes comme ils pouvaient. Chacun devenait un peu stratège. Chacun devenait un peu journaliste.

Le soir venu, après une journée couverte de nuages, le soleil revint illuminer Saint-Gaudens. Mais l’été commençait déjà à reculer. Les journées raccourcissaient discrètement. Dans le crépuscule apparaissaient ces signes minuscules que seuls remarquent ceux qui vivent au rythme des saisons : l’air devenait plus frais, plus subtil, et une odeur presque imperceptible annonçait déjà les semaines à venir. Une odeur de champignons et d’automne. La nature continuait sa route. Et au milieu de ces pensées surgissait un détail très terre à terre : les puces semblaient envahir les maisons comme jamais auparavant.

Puis la réflexion d'Alexandre ABADIE se tourna vers autre chose. Les restrictions. Depuis des années, la vie était faite de tickets, de privations, de files d’attente, de calculs permanents. Désormais, l’espoir renaissait : on ne paierait plus ces énormes sommes imposées à la France occupée ; les contraintes finiraient peut-être par disparaître. Mais il regardait déjà plus loin car la victoire n’effaçait pas tout. Les peuples, pensait-il, n’avaient pas seulement gagné une guerre. Ils avaient devant eux une tâche autrement difficile : retrouver la vie qu’ils avaient perdue, le pain sans tickets, les trains, les journaux, les habitudes. Retrouver la douceur ordinaire des jours simples car la Libération n’était pas une fin.

Elle n’était que le commencement d’un long retour vers une vie normale.

Le samedi 26 août 1944...

...se leva dans une lumière presque parfaite. Le ciel avait cette couleur pâle et transparente des fins d’été, lavé par les pluies des jours précédents. Une journée de pré automne idéale, avec un soleil encore généreux mais qui ne mordait plus la peau comme quelques semaines auparavant. Et pourtant, malgré cette beauté tranquille, quelque chose pesait. Alexandre ABADIE l’avoue sans détour : « On a l’âme lourde malgré la Gloire ; malgré la victoire. » Cette étrange sensation lui rappela un souvenir d’enfance. Il évoqua le petit chien Bob. Un chien qui, dans les campagnes, avait pris l’habitude de tuer les poules. Son père, furieux, avait décidé son exécution et l’avait pendu sur-le-champ. Deux heures plus tard, croyant l’animal mort, il l’avait décroché. Puis soudain, le pauvre Bob s’était remis debout, tremblant de tout son corps après avoir frôlé la mort. L’image est saisissante. Saint-Gaudens ressemblait à ce pauvre chien Bob : encore vacillante après avoir touché l’abîme, encore tremblante d’avoir regardé la mort de trop près.

Vers quatorze heures, il fallut partir aux obsèques du jeune Leprêtre âgé de dix-sept ans. Tué lors de l’accrochage de Mane quelques jours plus tôt. Dans ce tourbillon de nouvelles, de rumeurs, d’arrestations et d’événements, beaucoup n’avaient même pas appris sa mort. Pourtant cette fois toute la population semblait présente. À l’entrée de l’église, un registre avait été déposé. En quelques minutes à peine, il se couvrit de signatures. Le soleil était brûlant. On sonna Aux morts, puis La Marseillaise. Les cérémonies de la Libération avaient déjà leurs rites. Dans le cortège se trouvaient encore les Espagnols armés jusqu’aux dents. Ils faisaient désormais partie du paysage de Saint-Gaudens. On racontait qu’ils espéraient, une fois la guerre terminée, que la France les aiderait à retourner combattre Franco et à reprendre leur propre pays. Mais derrière leurs mitraillettes et leurs pas cadencés se cachait une réalité simple : ces hommes continuaient une guerre qui n’avait jamais cessé pour eux.

Pendant ce temps, les nouvelles continuaient à tomber. On racontait que le grand soldat allemand surnommé « Double-Mètre », cet homme immense qui avait longtemps arpenté les rues de Saint-Gaudens, venait de mourir de ses blessures à l’hôpital. L’homme impressionnait par sa taille autant que par sa réputation. On disait qu’il avait fracassé le visage d’un résistant d’un coup de crosse à lui en faire décrocher un oeil de son orbite. D’autres racontaient des choses plus terribles encore. Pourtant Alexandre ABADIE se souvenait aussi d’une scène plus ordinaire. Un jour, dans le magasin, ce géant allemand était venu avec plusieurs soldats. L’un d’eux avait doucement caressé la chatte de la maison. — Sie ist nicht böse (Elle n’est pas méchante), avait dit le commerçant. Et un autre avait répondu : — Non… pas maquis ! Même au milieu de la guerre, il existait parfois ces instants absurdes où l’humanité revenait quelques secondes avant de disparaître à nouveau. On parlait également de Schmidt, homme lié à la Kontinentale, que certains disaient porteur de listes d’agents de la Gestapo. Vrai ? Faux ? Personne ne savait encore. Mais chacun comprenait déjà ce que cela signifiait : certains noms allaient ressortir, certains secrets n’allaient plus rester enfouis. Les conséquences seraient lourdes.

Le remue-ménage continuait toujours sur les places et dans les rues. Motos et voitures ronflaient à toute heure. Après des années de pénurie, les moteurs semblaient renaître brutalement. Mais au fond, malgré les voitures, malgré les drapeaux, malgré les cérémonies, quelque chose demeurait figé. Les trains ne circulaient toujours pas. Voilà presque quinze jours qu’aucun wagon n’était passé. Les téléphones recommençaient à fonctionner à l’intérieur de la ville, mais il restait impossible d’appeler les communes voisines. La France se remettait debout morceau par morceau. Et pourtant personne ne semblait vraiment penser aux trains ou au téléphone. Alexandre ABADIE l’écrit presque avec lassitude : « Nul d’ailleurs ne pense à téléphoner, ni rien… on ne pense à rien qu’à cette chose lancinante des maquistes, des prisons, de la délivrance… » Car au fond, derrière la victoire, derrière les discours et les drapeaux, une question continuait de tourner dans tous les esprits : qui rentrerait ?

Et qui ne reviendrait jamais ?

Le dimanche 27 août 1944...

...commença sous un ciel hésitant. Durant la nuit, une pluie discrète était tombée sur Saint-Gaudens, et au matin une grisaille légère flottait encore sur les toits et les collines. Mais déjà le beau temps reprenait le dessus, comme si l’été refusait de céder totalement sa place. À sept heures, la journée débuta au rythme des ondes. On écouta d’abord le poste de Brazzaville, cette voix lointaine de la France libre qui, pendant les années d’Occupation, avait traversé continents et océans pour atteindre les foyers français. Les parasites brouillaient le signal ; alors il fallut se tourner vers Léopoldville. Et les nouvelles arrivèrent. Nîmes était libérée. Montpellier aussi. Carcassonne également.

Jour après jour, le pays semblait se réveiller morceau par morceau, comme un homme sortant lentement d’un long sommeil. Alexandre ABADIE le formule avec une ironie mordante : ces villes avaient été libérées, comme Paris ou Saint-Gaudens, davantage par la pression exercée ailleurs sur les armées allemandes que par des combats locaux. Les fronts lointains décidaient souvent du destin des rues tranquilles. Puis le quotidien reprit ses droits. Le pain avait changé et cela, en temps de guerre, valait presque une victoire. Depuis six ou sept jours, il était meilleur et surtout moins rare. Sous la halle, on distribuait également des volailles et des œufs selon les catégories du rationnement. Mais chacun savait déjà qu’il n’y en aurait pas pour tout le monde. Ces volailles venaient de réquisitions effectuées dans les campagnes. Les paysans regardaient cela avec méfiance.

Déjà apparaissaient les premières critiques envers les nouvelles autorités. Certains murmuraient que la municipalité mise en place par la Résistance penchait vers des idées communistes. Les conversations politiques revenaient. Preuve peut-être que la vie normale recommençait. L’après-midi, pourtant, apporta autre chose : du silence. Un silence presque surprenant. La place était calme et déserte. Quelle différence avec le dimanche précédent ! Une semaine plus tôt, tout n’était qu’agitation, moteurs, armes, cris, rumeurs et panique. Désormais, la ville semblait soudain reprendre son souffle. On savourait ce calme.

Le soleil, lui, réveillait des souvenirs. Autrefois, ce dimanche aurait été celui des courses de chevaux, événement mondain et populaire qui faisait battre le cœur du Comminges. Puis étaient venues les courses automobiles du Circuit du Comminges, reléguant peu à peu les chevaux à l’arrière-plan. Et maintenant, avec cette guerre de chars, de camions et de moteurs, Alexandre ABADIE se demande presque avec tristesse quel avenir attend la vieille race chevaline. L’automobile avait remplacé le cheval. La guerre avait accéléré ce changement. Derrière cette tranquillité revenue subsistait une autre réalité moins visible. Les prisons débordaient. On avait arrêté tant de monde qu’il avait fallu utiliser les haras voisins comme lieu d’internement supplémentaire. Alexandre ABADIE relève avec ironie le mot « obligés ». Car dans ces journées troublées, beaucoup de choses semblaient soudain devenir nécessaires.

Le temps se faisait plus frais. Les grandes chaleurs reculaient enfin. On respirait mieux. Mais les privations restaient là. Toujours pas de courrier, pas de téléphone vers l’extérieur, pas de train. La gare demeurait silencieuse. Et pendant que les infrastructures tardaient à reprendre vie, les institutions elles-mêmes semblaient encore chercher leur équilibre. Alexandre ABADIE s’interroge : quel État allait désormais renaître ? Comment démêler toutes ces lois accumulées, ces règlements contradictoires, ces changements de régime successifs ? Il évoque Napoléon et son Code civil qui avait autrefois remis de l’ordre dans le chaos révolutionnaire. Qui accomplirait désormais une tâche semblable ? Pendant ce temps, un drapeau soviétique flottait seul sur un réverbère de la place. Depuis une semaine déjà. L’auteur observe ce détail avec une certaine perplexité. Selon lui, s’il fallait représenter les Alliés, il faudrait les représenter tous. Cette remarque dit quelque chose d’intéressant : la Libération n’effaçait pas les débats politiques ; elle les faisait renaître.

Puis, dans la soirée, Lucienne arriva raconter enfin leur odyssée. Théo avait échappé aux Allemands grâce à Jean de Vriès. Chargé officiellement d’aller chercher les chauffeurs réclamés par les occupants, il avait simplement choisi de disparaître dans la campagne. Puis à Estancarbon dans la clandestinité pendant quelques heures. La colonne allemande, composée d’une quarantaine de camions et de plusieurs véhicules réquisitionnés, avait finalement quitté Saint-Gaudens dans la nuit du samedi au dimanche. Plus tard, vers Foix, elle fut attaquée. Le récit parlait d’une embuscade menée par des maquisards, parmi lesquels de nombreux Espagnols selon la rumeur du moment. Les véhicules furent criblés de balles. L’autobus revint percé comme une passoire. Et Alexandre ABADIE conclut avec une phrase qui résume peut-être ces journées entières : « Saura-t-on jamais ce qui s’est passé ? Que d’aventures en quelques jours ! » Car l’Histoire s’écrivait encore sous leurs yeux.

Et ceux qui la vivaient n’en voyaient eux-mêmes que des fragments.

Le lundi 28 août 1944...

...marquait officiellement la fin des vacances. Mais quelles vacances ? Depuis plusieurs semaines, le temps semblait avoir cessé de suivre son cours habituel. Les jours ne se comptaient plus en heures de travail ou de repos, mais en départs allemands, en rumeurs, en arrestations, en libérations et en nouvelles venues de la radio. Alors la question venait naturellement : qu’est-ce que cela allait changer ? Pas grand-chose, au fond. Il n’y avait toujours presque pas de courrier, presque pas de commerce, presque aucune circulation normale des marchandises. Les ateliers pouvaient rouvrir, mais travailler pour quoi ? Pour qui ? L’après-guerre avait commencé. Mais elle avançait à pas lents.

Ce lundi fut une journée d’une chaleur étonnante. Le soleil semblait vouloir reprendre une dernière fois sa place avant septembre. Il frappait les rues, les murs et les pavés avec une intensité presque estivale. Puis vers vingt-deux heures, sous une lune claire, l’air commença enfin à se rafraîchir. Et cette fraîcheur avait une saveur particulière. Car désormais il n’y avait plus de couvre-feu. Ce détail qui semblait presque anodin transformait les soirées. Pour la première fois depuis longtemps, on pouvait rester dehors simplement pour le plaisir. On pouvait s’asseoir sur un banc sans regarder sa montre avec inquiétude. Tous les trois restèrent jusqu’à vingt-deux heures quarante à contempler la plaine. Simplement regarder la nuit tomber et sentir une brise fraîche. Vers vingt-trois heures, la radio américaine apporta d’autres nouvelles. Les Alliés annonçaient être à Lagny, Château-Thierry et Sézanne. Pour beaucoup, ces noms évoquaient immédiatement autre chose : la Marne de septembre 1914. Trente ans plus tôt, d’autres hommes s’étaient battus sur ces mêmes terres. L’Histoire semblait parfois tourner en cercle.

Pendant ce temps, à Saint-Gaudens, la ville restait pavoisée. Mais les motivations changeaient un peu selon les générations. Les jeunes voulaient des drapeaux, des décorations et surtout un bal. Et au fond, pourquoi pas ? Pendant quatre années, ils avaient connu les restrictions, les inquiétudes, les interdictions et les départs. Ils rêvaient simplement de musique, de lumière et de quelques heures où l’on oublierait enfin la guerre. Même cela devenait compliqué.

En soirée pourtant, un autre mouvement attira l’attention. Entre vingt-et-une heures et vingt-trois heures, des véhicules passèrent en nombre vers l’est, en direction de Montréjeau et plus loin encore. Des camions, des voitures, des groupes entiers de résistants. Certains semblaient venir du Lot. Ils roulaient vite. Alexandre ABADIE remarquait que cela n’avait rien des colonnes militaires parfaitement ordonnées de la Grande Guerre. C’était plus désordonné, plus improvisé, plus vivant aussi. Mais malgré tout, cela représentait une force réelle.

Et derrière cette agitation revenait immédiatement une inquiétude : on disait encore que deux divisions allemandes restaient présentes vers Mont-de-Marsan. Si les combats se rapprochaient... Alors il y aurait encore des morts. Même après les drapeaux, après les chants, après les annonces de victoire. Ainsi se terminait ce lundi 28 août. Une journée sans événement spectaculaire. Une journée où la guerre semblait à la fois s’éloigner et demeurer proche.

Une journée où l’on redécouvrait doucement une chose oubliée : s’asseoir sous la lune, sentir le vent du soir et rester là sans avoir peur d’entendre des bottes approcher.

Le jeudi 31 août 1944...

...s’ouvrit dans une atmosphère étrange. L’impression d’urgence des jours précédents semblait s’atténuer peu à peu. Les grandes secousses paraissaient s’éloigner, les fusillades n’éclataient plus aux portes de la ville et les rumeurs d’un retour allemand semblaient moins menaçantes. Mais ce calme n’était pas encore la paix. C’était plutôt une accalmie.  Les hommes des maquis, sortis des montagnes après des mois de clandestinité, continuaient à traverser villes et villages. Habitués aux bois, aux nuits dehors, aux vies de refuge et d’embuscades, ils circulaient désormais partout. Pour les citadins, leur présence surprenait. Ces hommes qui avaient vécu comme des loups revenaient au milieu des rues ordinaires. Et personne ne savait encore vraiment comment ces deux mondes allaient apprendre à vivre ensemble.

Les affaires, elles, restaient faibles. Les commerces peinaient à reprendre vie. Les voies ferrées restaient désorganisées, les transports fonctionnaient mal et les échanges demeuraient paralysés. Puis revenaient les inquiétudes de toujours : que mangerait-on demain ? Les Fourment de Larcan avaient apporté des nouvelles peu rassurantes des campagnes. La sécheresse avait abîmé les récoltes. Il manquerait du fourrage pour nourrir les animaux. Au marché, ils avaient amené vingt petits cochons. Pas un seul n’avait trouvé preneur. Le prix avait pourtant été presque divisé par deux. Mais à quoi bon acheter une bête que l’on ne pourrait pas nourrir ? La guerre s’éloignait mais la faim, elle, restait là.

Et comme souvent lorsque les certitudes manquent, les conversations occupaient tout l’espace. On parlait sans arrêt. On racontait tout et son contraire. Un tel avait été fusillé. Un autre aurait fui en Espagne. Un troisième serait caché. Alexandre ABADIE estime que neuf récits sur dix étaient probablement faux. Mais ils étaient faux de cette manière particulière propre aux périodes troublées : suffisamment plausibles pour devenir crédibles. Puis une rencontre à la gare vint ramener brutalement la réalité. Sur le quai se trouvait le père D. Un homme en deuil, une bande noire était cousue à son veston. Cette fois, ce n’était plus une rumeur: son fils avait été fusillé à Toulouse. Quelques pas plus tard, une autre douleur apparaissait. Madame C. rentrait du commissariat après avoir rendu visite à son fils détenu. Les prisons étaient pleines, les haras aussi. On utilisait même certaines pièces du commissariat pour enfermer les nouveaux arrivants. Son autre fils avait disparu. L’un était milicien. L’autre aussi.

Alexandre ABADIE pose alors une question profondément humaine : comment des hommes ordinaires avaient-ils pu arriver jusque-là ? Il ne cherche pas immédiatement des monstres ou des traîtres absolus. Il voit plutôt des engrenages. Des choix. Des fidélités. Des orgueils. Une suite de décisions qui emmènent parfois beaucoup plus loin qu’on ne l’aurait imaginé. Alors il écrit : « Est modus in rebus »En toute chose il y a des limites.

Pendant l’après-midi, un autre visiteur passa au magasin. Ancien combattant décoré, fondateur des Tôleries Pyrénéennes de Cierp, il n’était pas venu depuis plusieurs mois. On apprit alors pourquoi. Des cartes d’état-major achetées autrefois avaient servi à la Résistance. Et cela lui avait coûté soixante-dix-huit jours de prison à Saint-Michel à Toulouse. Les Allemands avaient même envisagé une exécution collective. Puis la Libération était arrivée avant.

Le soir, une autre image disparaissait peu à peu du paysage saint-gaudinois : les Espagnols. Depuis plusieurs jours ils remplissaient les rues avec leurs mitraillettes, leurs calots et leur discipline militaire. Ils partaient désormais vers Tarbes afin d’intercepter des colonnes allemandes encore en retraite. On disait même qu’ils pourraient former plusieurs divisions entières. Eux qui avaient perdu une guerre continuaient encore à en poursuivre une autre. Pendant ce temps, la radio annonçait les progrès américains vers Sedan, Verdun et Commercy. Les noms de Pétain, Laval, Déat ou Darnand circulaient aussi dans les nouvelles. Les hommes qui avaient incarné le régime de Vichy semblaient désormais pris au piège à leur tour. Ainsi s’achevait ce dernier jour d’août. Les combats reculaient vers le nord-est. Mais à Saint-Gaudens, les blessures demeuraient partout. Dans les familles, dans les prisons et dans les souvenirs.

Et déjà apparaissait une évidence que beaucoup découvriraient lentement : finir une guerre est parfois plus simple que réparer ce qu’elle a laissé derrière elle.

Vendredi 1er septembre 1944...

...commença sous un ciel hésitant. Depuis le matin, tout annonçait la pluie : le baromètre avait baissé, les pierres suintaient d’humidité, la suie tombait en gros morceaux dans les cheminées et les nuages s’étaient accumulés au-dessus des Pyrénées. Et pourtant rien ne tombait comme si le ciel lui-même retenait encore quelque chose. Depuis plusieurs jours déjà, Saint-Gaudens semblait vivre dans cet entre-deux étrange : plus tout à fait dans la guerre, pas encore totalement dans la paix.

Pourtant quelques signes montraient que la vie ordinaire recommençait doucement à reprendre ses droits. À la gare, une nouvelle encourageante circulait. Les transports de colis postaux reprenaient peu à peu vers Montauban, Agen, Tarbes ou Carcassonne. Mieux encore : deux trains quotidiens circulaient désormais vers Toulouse et deux autres vers Tarbes. Certes, leurs horaires restaient approximatifs, mais qu’importe. Après tant de jours où les rails étaient restés muets, entendre parler de trains suffisait presque à redonner espoir. On allait peut-être bientôt pouvoir voyager à nouveau.

Pendant ce temps, les récits de guerre continuaient d’arriver par petites vagues. Madame Térébeskine raconta une histoire singulière. Elle et son petit Michel avaient parlé avec ces soldats auxiliaires venus d’Asie centrale, ceux que les habitants appelaient les « Mongols ». Au moment du départ allemand, neuf d’entre eux auraient déserté, apportant avec eux armes et munitions. Ces hommes furent ensuite internés à Saint-Bertrand. On leur proposa de rejoindre les forces alliées pour combattre ceux qu’ils servaient encore quelques jours auparavant. Quelle ironie de l’Histoire. Des hommes enrôlés sous uniforme allemand allaient peut-être désormais se battre contre les Allemands. La guerre fabriquait parfois d’étranges itinéraires.

Puis vint M. Rançon, ancien maire d’Escanecrabe. Il raconta une autre histoire. Trois Allemands avaient été tués dans sa commune. En représailles, les occupants auraient envisagé l’exécution de cent habitants. Cent. Le maire avait réussi à les faire renoncer. On pourrait croire qu’un tel acte aurait valu reconnaissance et gratitude. Au lieu de cela, il fut relevé de ses fonctions. L’après-guerre réservait parfois des récompenses inattendues. Mais le récit le plus terrible arriva dans l’après-midi avec M. Ferran, nouveau maire d’Herran. Il parla de La Baderque, le hameau avait été attaqué par les Allemands lors d’une opération contre le maquis. À leur arrivée, les habitants avaient fui comme ils avaient pu, emmenant avec eux les plus valides. Seuls restaient quelques vieillards et infirmes. On craignait le pire. Mais ce ne furent pas eux qui subirent la plus grande horreur. L’idiot du village était resté. Il avait refusé de partir. Et ce que rapporta alors M. Ferran glaça les conversations. L’homme fut torturé. Les Allemands incendièrent dix-sept maisons sur trente-trois. Ils pillèrent tout ce qu’elles contenaient avant de les brûler. Trente-quatre camions participèrent à l’opération. Ils repartirent ensuite en emportant leurs morts et leurs blessés. Alexandre ABADIE, profondément marqué, ajoute une réflexion où l’émotion l’emporte sur la froideur historique : il croit voir dans la destruction ultérieure de cette colonne allemande une forme de justice venue d’en haut. Ces mots disent moins une vérité historique qu’un besoin humain très ancien : celui de croire que certaines souffrances ne peuvent rester sans réponse.

Pendant ce temps, ailleurs, les nouvelles continuaient à tomber. La radio annonçait la prise de Saint-Mihiel et de Sedan par les Américains. Cinq cents hommes de l’armée du général de Lattre de Tassigny venaient d’arriver à Toulouse où la population leur avait réservé un accueil enthousiaste. Le front s’éloignait, les trains recommençaient à rouler, les lettres reprenaient leur chemin. Et pourtant, au milieu de cette renaissance, les histoires qui revenaient des villages rappelaient une chose : la guerre finissait sur les cartes.

Mais dans les mémoires, elle venait seulement de commencer.

Le samedi 2 septembre 1944...

...se déroula moins au rythme des coups de feu qu’à celui des paroles. Depuis plusieurs jours déjà, les combats semblaient s’éloigner de Saint-Gaudens. Mais à mesure que les armes se taisaient, d’autres affrontements apparaissaient. Ceux des idées. Toute la journée, des visiteurs, des amis ou de simples connaissances expliquèrent avec conviction la politique, les partis, leurs projets, leurs craintes et leurs certitudes. Chacun semblait désormais posséder une théorie prête à l’emploi pour comprendre ce qui allait advenir de la France. Et une inquiétude revenait souvent. Les communistes. Pour certains, ils apparaissaient comme les seuls suffisamment organisés pour profiter du désordre général. Alexandre ABADIE se demande même si la situation ne ressemble pas à celle de mars 1871, lorsque les troubles avaient conduit à la Commune de Paris. Car après quatre années d’Occupation, beaucoup avaient appris à se méfier des bouleversements brutaux. Les drapeaux venaient à peine de changer que déjà apparaissait la peur d’un autre basculement.

Pendant ce temps, une autre histoire arriva d’Arreau par l’intermédiaire de M. Verdier, l’horloger d’en face. Des nouvelles des Fouga. Le maquis était passé chez eux. Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il ne s’agissait pas d’arrestations ou de combats. Les hommes avaient simplement vidé leurs réserves alimentaires, non sans une certaine déception puisqu’ils espéraient trouver davantage. Même les héros avaient faim. Mais la suite prit une tournure autrement plus dramatique. La jeune épouse de Bertrand Fouga fils fut prise d’une crise d’appendicite aiguë. Et soudain la guerre montra un autre de ses visages. Il fallait atteindre un hôpital. Les routes étaient coupées, les convois circulaient, les maquis occupaient les montagnes, les Allemands se repliaient encore parfois ; personne ne savait quel chemin restait ouvert. Par hasard presque, une camionnette-ambulance qui ramenait un mort à Guchen accepta de transporter la jeune femme. On l’installa sur un brancard et le mari prit place à côté du chauffeur. Puis ils disparurent.

Pendant dix jours, la famille resta sans nouvelles. Dix jours à attendre sans savoir s’ils étaient arrivés, s’ils avaient été arrêtés, s’ils étaient encore vivants. On apprit finalement qu’elle avait été opérée à Bagnères-de-Bigorre et qu’elle allait mieux. La guerre rappelait une fois encore qu’au milieu des grands événements historiques, les drames les plus importants restaient souvent ceux d’une famille, d’un enfant ou d’une épouse. Alexandre ABADIE résume cela avec simplicité : « Ainsi voit-on partout autour de soi des histoires terribles et dramatiques. »

Pendant ce temps, les politiciens s’agitaient. Réunions, discours, conférences. Chacun semblait déjà préparer l’après-guerre. Et cela agaçait profondément Alexandre ABADIE qui voyait dans cette agitation une nouvelle source de tensions. Les lois semblaient encore flottantes, les institutions provisoires, les règles parfois incertaines ; pourtant déjà les ambitions réapparaissaient. Pour beaucoup, après les années de propagande et d’autorité imposée, cette soudaine agitation donnait le vertige.

Enfin, dans les rues de Saint-Gaudens, une autre image attirait les regards. Les jeunes FFI. Ils portaient désormais des uniformes neufs. Bien équipés, bien habillés, ils présentaient une allure superbe. Alexandre ABADIE les trouve même plus élégants que les soldats d’active de 1939. Ils paraissent plus déterminés aussi. Ils ont du mordant. Mais derrière l’admiration apparaît une dernière question : Maintenant que la guerre s’éloigne, à quoi vont-ils employer cette énergie ? Question simple mais immense. Car après avoir appris à combattre, il fallait maintenant apprendre à reconstruire.

Et cela demandait parfois autant de courage.

Le dimanche 3 septembre 1944...

...se leva dans une lumière limpide. Bien avant l’aube, alors que la ville dormait encore sous un ciel noir tirant lentement vers le bleu, Alexandre ABADIE était déjà debout pour se rendre à la messe de sept heures. À cette saison, cela revenait presque à partir au milieu de la nuit. Les rues étaient silencieuses. Et cette fois, ce n’était plus le silence imposé par le couvre-feu ou par la peur. C’était un vrai silence. Celui des villes qui dorment paisiblement. Une pensée lui traversa l’esprit. Voilà quinze jours exactement que Saint-Gaudens avait été libérée. Quinze jours seulement. Et pourtant il semblait déjà s’être écoulé davantage. Il avait fallu ces quelques jours pour que les esprits commencent à comprendre quelque chose d’étrange : les contraintes avaient disparu. Plus d’Occupation, plus de couvre-feu, plus de patrouilles allemandes. Plus de voix brusquement étouffées lorsqu’on abordait certains sujets. La liberté revenait doucement dans les habitudes. Car l’esprit, lui aussi, garde des réflexes. Pendant quatre années, chacun avait appris à surveiller ses mots, ses gestes, ses déplacements. Il fallait maintenant apprendre l’inverse.

Alexandre ABADIE songea alors aux Allemands. Nous avions toujours gardé un peu d’espoir. Même dans les moments les plus sombres, quelque chose subsistait. Mais eux, que ressentaient-ils maintenant ? Il se souvenait de novembre 1918, de l’abattement allemand après la Première Guerre mondiale. Il avait vu cette défaite et ses conséquences. Mais cette fois-ci, pensait-il, ce serait pire encore. Car durant des années, le régime nazi avait promis exactement l’inverse : plus jamais une humiliation semblable. Et voilà que l’Histoire revenait frapper à la même porte.

Puis une surprise plus modeste vint interrompre ces réflexions. À neuf heures, La République était déjà arrivée. Un journal ! Et surtout un dimanche. Comment cela était-il possible ? Les trains avaient-ils repris ? D’autres lignes fonctionnaient-elles désormais ? Les habitudes d’avant-guerre revenaient-elles déjà ? Même un journal devenait une petite victoire. L’après-midi apporta quelque chose d’encore plus simple : une visite à bicyclette. Direction Villeneuve-de-Rivière pour revoir Marthe et Jean qu’ils n’avaient pas vus depuis six mois. Dans ces années-là, six mois représentaient une éternité. On parlait alors des choses ordinaires et des maladies, des douleurs. Marthe souffrait depuis plusieurs mois d’une jambe et d’un pied enflés. Les médecins eux-mêmes semblaient hésiter sur le diagnostic. Jean avait eu une infection au bras. Des cataplasmes avaient finalement réglé l’affaire. Après tant de récits de fusillades, d’arrestations et de colonnes allemandes, ces préoccupations avaient quelque chose d’apaisant. La vie redevenait peu à peu ce qu’elle avait été : une succession de petits soucis quotidiens.

Le retour à bicyclette apporta son lot de contrariétés. Les pneus perdaient l’air sans arrêt. Il fallait s’arrêter plusieurs fois pour pomper et regonfler. Alexandre ABADIE compare cela au tonneau des Danaïdes qu’on ne parvient jamais à remplir. Car en ce début de septembre 1944, la France ressemblait un peu à ces pneus fatigués. On regonflait., on réparait, on avançait quelques kilomètres, puis il fallait recommencer.

Mais au moins désormais, on avançait.

Le lundi 4 septembre 1944...

...était le jour de la Saint-Bélître, lendemain de la fête de Saint-Gaudens, jour férié venu d’un autre temps et dont les anciens conservaient encore le souvenir. Une de ces traditions qui traversent les siècles sans qu’on sache toujours très bien d’où elles viennent, mais auxquelles on tient tout de même. La ville gardait encore son air de fête. Les drapeaux flottaient toujours aux fenêtres et sur les places. Pourtant, après presque deux semaines suspendus aux façades sous le soleil de fin d’été, les couleurs commençaient à pâlir. Les tissus se froissaient, se décoloraient, se fatiguaient. Mais ce matin-là, l’air avait changé. Une douceur nouvelle s’était installée. L’été reculait lentement. L’atmosphère n’était plus lourde ni écrasante. C’était cette fraîcheur légère des premiers jours d’automne, celle qui donne envie de marcher, de respirer profondément, de rester dehors sans raison particulière.

Et surtout, quelque chose s’était installé au fond des êtres : la sensation de liberté. Pas une liberté proclamée dans les discours ou accrochée aux drapeaux. Une liberté plus discrète. Une liberté physique presque. Celle de marcher sans crainte. De parler sans regarder derrière soi. De sortir après la tombée du jour. Alexandre ABADIE l’écrit presque comme une évidence retrouvée : « On goûte pleinement l’exaltation de l’être LIBRES. » Mais immédiatement une autre pensée vient tempérer cette joie. Les prisonniers. Tous ceux qui manquaient encore. Ceux qui étaient en Allemagne, dans les camps, dans les prisons ou quelque part sur des routes inconnues. La liberté restait incomplète tant qu’ils n’étaient pas revenus.

À la radio, les nouvelles continuaient de tomber. On annonçait : « Saint-Étienne occupé par les troupes françaises. » Pourtant quelques jours plus tôt, on disait déjà : « Saint-Étienne est libérée. » Cette différence surprenait. Était-elle libérée ou occupée ? Il fallut comprendre que deux réalités se superposaient désormais : celle des FFI ayant libéré certaines villes, puis celle de l’armée régulière qui reprenait officiellement possession du territoire. Pour les habitants, cela créait parfois une confusion étrange. On voulait des nouvelles, des précisions, des certitudes. Mais les certitudes étaient rares. À la place, Alexandre ABADIE ressentait partout une agitation profonde, une ébullition. Une énergie énorme semblait traverser le pays tout entier. Comme si, après quatre années de compression, tout cherchait soudain à sortir à la fois : la joie, la colère, les ambitions, les règlements de comptes, les projets et les peurs.

Et cette force nouvelle n’était pas seulement rassurante. Elle inquiétait aussi. Alors lui revient une phrase de Jean Jaurès, prononcée avant la Première Guerre mondiale : « Cette guerre est terrible : vaincus, elle nous coûte la France ; vainqueurs, elle nous coûte la liberté. » Alexandre ABADIE ignorait encore tout ce que l’avenir réserverait. Mais en ce début septembre 1944, il percevait déjà quelque chose : gagner une guerre n’était peut-être pas la fin des difficultés.

Il fallait ensuite apprendre à rester libres.

Le mardi 5 septembre 1944...

...apporta enfin quelque chose qui paraissait presque oublié : un peu de tranquillité. Depuis plusieurs semaines, Saint-Gaudens vivait au rythme des départs précipités, des convois, des arrestations, des rumeurs et des moteurs ronflants à toute heure. Mais ce jour-là, quelque chose semblait s’apaiser. Moins d’automobiles, moins de bruit, moins d’agitation. Comme si la ville elle-même commençait à reprendre son souffle.

La veille, une promenade à bicyclette avait conduit jusqu’à Encausse puis Lespiteau. À peine Valentine dépassée, le pneu avant décida d’entrer à son tour dans les désordres de l’époque. Crevaison à mi-côte, nouveau gonflage. Puis de nouveau à plat. Au sommet, sous un pommier dans un pré, il fallut démonter la roue. Inspection minutieuse. On chercha le trou partout. Rien. Aucune fuite visible. Rien à réparer. On remonta pourtant le pneu, presque par résignation plus que par conviction. On regonfla. Et contre toute logique, la bicyclette fonctionna parfaitement jusqu’au retour à Saint-GaudensAlexandre ABADIE conclut avec humour : « Il y a le diable là-dedans… » Dans des temps où tout paraissait bouleversé, même les pneus semblaient perdre le sens des choses. À Lespiteau, le chanoine les accueillit avec la simplicité habituelle et leur remit du miel, promettant qu’ils pourraient revenir en chercher davantage. Après des années de pénuries, de restrictions et de tickets, ces attentions prenaient une valeur particulière. Le paysage lui-même semblait vouloir participer à ce retour progressif à une vie plus paisible. En remontant la côte de Moutjaïne, l’air était clair. Les montagnes apparaissaient nettes. La lumière semblait avoir retrouvé sa transparence habituelle. Ces choses existaient déjà avant la guerre. Elles avaient simplement été oubliées un moment.

Le reste de la journée s’écoula avec lenteur. Très peu de monde dans les rues. Peu d’affaires. Peu de mouvement. L’après-midi apporta un ciel lourd qui écrasait les épaules et une fatigue étrange qui rendait chacun un peu silencieux, un peu ralenti. Même le temps semblait déconcertant. Les anciens avaient toujours connu les pluies fraîches de septembre qui annonçaient l’automne. Mais depuis plusieurs années, les saisons semblaient changer. Les étés s’allongeaient. Les chaleurs persistaient. Comme si le monde lui-même avait pris l’habitude de vivre autrement.

Pendant ce temps, les nouvelles venues de la radio continuaient d’alimenter l’espoir. Les Alliés progressaient partout. Bruxelles était reprise. Anvers occupée. Bréda et Namur également. On approchait du Luxembourg. Les noms défilaient désormais si vite qu’on avait parfois du mal à suivre la carte. Quelques semaines plus tôt encore, ces villes semblaient appartenir à un autre univers. À présent, elles revenaient une à une. Et au milieu de tout cela, Saint-Gaudens retrouvait peu à peu quelque chose de précieux : la banalité. Une crevaison ridicule, une promenade, du miel offert, des nouvelles écoutées à la radio. Les petites choses recommençaient à reprendre leur place.

Et peut-être est-ce cela, finalement, qui annonce vraiment le retour de la paix.

Le mercredi 6 septembre 1944...

...s’écoula sans éclat particulier. Et précisément, cela devenait presque un événement. Depuis les journées bouleversées d’août, les habitants de Saint-Gaudens avaient vécu dans une succession ininterrompue d’alertes, de départs, de rumeurs, d’arrestations et de nouvelles extraordinaires. Mais ce jour-là, rien ne semblait vouloir troubler la ville. Une journée calme, simplement calme. Le baromètre descendait lentement, annonçant un changement de temps à venir. Les anciens savaient lire cela presque sans regarder les instruments : l’air devenait plus lourd, moins léger à respirer, comme si le ciel préparait quelque chose.

Le soir venu, on alla se promener sous les ormes du mail. Depuis des semaines, les promenades n’étaient plus vraiment des promenades. On sortait pour observer les mouvements de troupes, écouter les dernières nouvelles, surveiller les allées et venues ou simplement chercher à comprendre ce qui se passait. Mais cette fois, on marchait seulement pour profiter du soir, pour prendre l’air. Et soudain une pensée presque amusée traversa l’esprit d'Alexandre ABADIE : on n’allait plus monter la garde près des voies ferrées. Le tour ne reviendrait plus. Durant l’Occupation, ces gardes étaient devenues une habitude parmi tant d’autres. Il fallait surveiller, rester attentif, répondre aux réquisitions ou aux consignes qui changeaient sans cesse. Et voilà que cela disparaissait à son tour. Une habitude de guerre de moins.

Puis, dans la nuit, le vent se leva. Un vent fort accompagné d’une pluie fine qui bruina longuement. En y pensant, une idée lui vint : cette nuit-là, autrefois, il aurait peut-être fallu rester dehors à surveiller les voies ferrées dans le froid, sous la pluie et les rafales. On y aurait été bien mal. Mais cette fois, il était chez lui, à l’abri. Et derrière cette remarque très simple se cachait peut-être une victoire discrète : ne plus avoir à passer ses nuits dehors à attendre quelque chose qui ne devait pas arriver. La guerre avait changé le sens des choses.

Et parfois le bonheur reprenait sa place sous une forme très modeste : un toit, une pluie entendue depuis sa chambre, et la certitude de pouvoir rester dormir.

Le jeudi 7 septembre 1944...

...s’ouvrit sous un ciel chargé. Une pluie légère assombrissait les rues de Saint-Gaudens et donnait à la ville cette teinte grise des débuts d’automne. Le soleil des journées précédentes semblait avoir disparu derrière une couverture de nuages bas. Le marché ne connut pas une grande affluence. Il y eu peu de monde, peu de mouvement. Comme si les habitants hésitaient encore à reprendre entièrement leurs anciennes habitudes. Les campagnes souffraient toujours des conséquences de la sécheresse, les transports restaient désorganisés et les échanges peinaient à retrouver leur rythme d’avant-guerre. Pourtant, ce jeudi n’était pas tout à fait un jour ordinaire. À onze heures devait avoir lieu une cérémonie militaire devant le monument aux morts.

Les rassemblements autour des monuments n’étaient pas nouveaux en France. Depuis des générations, les villages et les villes avaient pris l’habitude de se retrouver devant ces pierres gravées de noms, particulièrement après la Grande Guerre. Mais cette fois, quelque chose avait changé. Alexandre ABADIE le ressent immédiatement. Ces cérémonies ne ressemblent plus à celles de la Troisième République. Elles ne ressemblent pas davantage à celles du régime qui vient de disparaître. Le décor était peut-être le même : un monument, des uniformes, des drapeaux, des discours probablement. Mais les hommes n’étaient plus les mêmes. Les symboles avaient changé. Et surtout, les blessures étaient encore ouvertes. Car cette fois les morts n’appartenaient pas seulement à un passé lointain. Ils étaient encore présents dans toutes les conversations. Ils étaient les fils que l’on attendait. Les voisins disparus. Les prisonniers dont on espérait le retour. Les résistants tombés quelques jours auparavant. Les familles n’étaient pas encore sorties du deuil. La France elle-même cherchait encore sa manière de célébrer, de remercier et de se souvenir. Les anciens rituels semblaient soudain un peu étroits pour contenir tout cela. On sent dans ces quelques mots une impression très humaine : celle d’un monde ancien qui s’est refermé sans bruit tandis qu’un autre commence à naître. Mais ce monde nouveau n’a pas encore trouvé sa façon de marcher. Il cherche encore ses gestes. Il cherche encore sa voix.

Et sous le ciel pluvieux de ce jeudi de septembre, devant le monument aux morts de Saint-Gaudens, une France nouvelle essayait discrètement d’apprendre à se tenir debout.

Le dimanche 10 septembre 1944...

...commençait à prendre le visage des jours ordinaires. Les grandes secousses semblaient s’éloigner. Les journées se succédaient désormais sans coups de théâtre, sans départ précipité de colonnes allemandes ni fusillades au coin des rues. Les jours avançaient. Et pourtant, même dans cette apparente tranquillité, l’inquiétude demeurait. Ce qui préoccupait le plus Alexandre ABADIE n’était plus seulement la guerre elle-même mais les lenteurs du retour à la vie normale. Les chemins de fer continuaient à reprendre difficilement leurs activités. Les liaisons restaient irrégulières, les communications laborieuses. La victoire approchait, mais le pays semblait encore avancer sur des jambes fatiguées. On pouvait supporter bien des choses lorsque les Allemands occupaient encore le territoire ; on supportait davantage encore lorsqu’ils reculaient partout sous les coups alliés. Le reste, pensait-il, finirait par s’arranger. Du moins voulait-on y croire.

Ce matin-là, à la messe, une lettre pastorale de l’archevêque de Toulouse, Monseigneur Saliège, fut lue devant les fidèles. Le texte provoqua chez Alexandre ABADIE une réaction vive. Il y voyait une prise de position politique trop marquée, une vision sociale qui lui paraissait dangereuse et susceptible d’entraîner de nouveaux bouleversements. Cette partie du journal révèle surtout une chose : la Libération ne mettait pas fin aux débats ; elle les réveillait. Après les années où certaines opinions avaient été étouffées, les discussions revenaient avec force, parfois avec passion. Les Français retrouvaient le droit de parler. Et ils découvraient aussi qu’ils ne pensaient pas tous la même chose.

Mais derrière ces réflexions politiques surgissait soudain autre chose. Quelque chose de plus intime. Quelque chose de plus doux. Théo et Lucienne étaient partis le matin par le train pour Luchon. Peut-être iraient-ils jusqu’à Bourg-d’Oueil. Peut-être monteraient-ils encore plus haut. Alexandre ABADIE connaissait Lucienne. Il la voyait déjà attirée par les hauteurs comme une chèvre de montagne cherchant naturellement les crêtes. Et cette image réveilla en lui une émotion plus profonde : l’appel des montagnes. Il écrit alors des mots qui semblent suspendre le temps : « Nous assistons tous en cette saison à la nostalgie de quelque cime ; on ressent en soi l’appel de ces espaces aériens, cette douceur muette de l’Immensité qui nous comble l’âme. » Il y a dans ces phrases quelque chose qui dépasse les événements militaires. Après tant de mois enfermés dans les restrictions, les interdictions, les angoisses et les frontières invisibles, on recommençait à regarder vers l’horizon. Vers les sommets. Vers les espaces libres. Mais même cela demeurait compliqué. Les transports fonctionnaient mal. Les contrôles existaient encore. Et certains hommes armés continuaient à surveiller les routes ou les montagnes à la recherche de collaborateurs en fuite. Même une promenade pouvait devenir source d’ennuis.

Pendant ce temps, d’autres se contentaient d’évasions plus modestes. Zizi et son mari partirent simplement à bicyclette vers Labroquère puis Saint-Bertrand-de-Comminges. Le ciel devenait menaçant. Vers la Croix du Bazert, l’air fraîchissait peu à peu et les premières gouttes commencèrent à tomber. Chez Robert Gavelle, les conversations retardèrent plusieurs fois le départ. Puis la pluie s’imposa. Ils finirent par reprendre la route au milieu des chaussées humides et d’un air devenu plus frais. Ainsi se terminait ce dimanche. Un dimanche où il ne se passa presque rien. Et pourtant un dimanche où l’on comprenait quelque chose d’essentiel : après avoir rêvé pendant des années de liberté, les hommes recommençaient doucement à rêver d’autre chose.

D’un voyage, d’un sommet, d’un horizon plus loin que le prochain combat.

Les journées des 11 et 12 septembre 1944...

...s’écoulèrent sans événements spectaculaires. La guerre semblait désormais avoir reculé plus loin vers l’est, laissant derrière elle une ville qui essayait de retrouver un rythme ordinaire. Mais ce calme apparent dissimulait une autre forme de tension. Une tension moins visible. Une tension qui ne venait plus des armes. Dans la nuit du lundi au mardi, la pluie continua longuement à tomber. Une pluie persistante, fine et monotone, qui semblait vouloir enfermer chacun chez soi. Toute la matinée demeura grise et humide. Puis l’après-midi s’éclaircit enfin. Les volets restèrent pourtant fermés. On en profita simplement pour remettre de l’ordre dans les papiers, classer les dossiers accumulés, reprendre ces petites tâches abandonnées depuis des semaines. Après tant d’agitation, même ranger des documents prenait un goût particulier.

Le mardi, Alexandre ABADIE note presque avec lassitude qu’il ne se passe guère de faits dignes d’être racontés. Derrière cette apparente banalité, les inquiétudes changent de visage. Une jeune femme vint demander de l’aide pour son père emprisonné à Juzet-d’Izaut avec plusieurs autres hommes. Ils étaient internés dans une maison vide, dormant sur de la paille étendue directement sur le sol de ciment. On les appelait désormais : des suspects. Mot terrible. Personne n’osait parler pour eux. Personne n’osait prendre leur défense. Dans ces journées troubles, la peur avait changé de camp mais elle existait toujours. Alexandre ABADIE décrit ici ses propres inquiétudes et ses opinions personnelles, marquées par ses convictions religieuses et politiques. Il redoute une confusion générale entre responsabilités réelles, engagements passés et règlements de comptes plus larges. Ces lignes disent moins une réalité établie qu’un état d’esprit : celui d’un homme qui voit autour de lui une société encore désorientée, où chacun cherche sa place après l’effondrement brutal des anciennes autorités. Les mots deviennent parfois aussi redoutables que les armes. Les accusations circulent. Les journaux prennent parti. Les passions se réveillent. Et chacun tente de comprendre où passe désormais la frontière entre justice, vengeance et reconstruction.

Alors Alexandre ABADIE utilise une image biblique : celle du chameau qui doit se décharger pour passer par une porte étroite. Une métaphore qui révèle sa crainte profonde : celle d’un monde ancien qui s’écroule complètement pour laisser place à un ordre nouveau qu’il redoute. Au fond, ce début de septembre 1944 montre quelque chose de très humain : la guerre militaire touche à sa fin, mais une autre bataille commence déjà. La bataille des idées. La bataille des mémoires. Et surtout celle des jugements portés sur les hommes.

Car une paix ne se reconstruit pas seulement avec des routes, des trains et des maisons. Elle se reconstruit aussi avec des consciences.

Le mercredi 13 septembre 1944...

...s’écoula dans une atmosphère plus lourde que mouvementée. Les grands événements semblaient désormais éloignés, mais les discussions, elles, continuaient sans relâche. Et parfois, elles fatiguaient davantage que le vacarme des jours précédents. Alexandre ABADIE note avec lassitude avoir perdu beaucoup de temps à commenter les événements avec les uns et les autres. Car après la Libération venait une autre période, moins visible mais plus confuse : celle où chacun tentait d’expliquer l’avenir. Tout le monde semblait avoir une théorie. Tout le monde semblait savoir ce qu’il fallait faire. Et pourtant personne ne voyait réellement clair.

Le soir, une réunion publique destinée aux femmes fut organisée autour d’une infirmière venue prendre la parole. Le témoignage retranscrit ici surtout le regard personnel de son auteur, avec ses propres inquiétudes politiques et sociales. Il interprète cette réunion à travers ses convictions et ses craintes du moment. À ses yeux, derrière les discours, les appels à l’organisation et à l’engagement collectif, il croit percevoir autre chose : une agitation qui risquerait d’entraîner à nouveau les foules vers des affrontements futurs.

Mais au-delà de l’analyse politique, une phrase apparaît et dépasse largement le contexte : « N’êtes-vous pas fatigués depuis cinq ans ? » Là se trouve peut-être l’essentiel. Derrière les idéologies, les réunions, les journaux et les prises de position, il y avait des hommes et des femmes épuisés. Épuisés d’attendre, d’avoir peur, des privations, des départs sans retour. Épuisés de vivre depuis cinq ans dans l’exception permanente. Depuis 1939, une génération entière avait appris à vivre dans l’urgence. Et maintenant que la guerre s’éloignait enfin, beaucoup aspiraient peut-être à quelque chose de beaucoup plus simple : ne plus avoir à lutter, retrouver une vie ordinaire, dormir sans inquiétude, travailler, rire. Et surtout voir revenir les absents.

Les armes s’étaient presque tues. Mais la lassitude, elle, était encore partout.

Le jeudi 14 septembre 1944...

...fut une belle journée. Le temps était clair, les conversations nombreuses et la vie semblait poursuivre son lent retour à une apparence de normalité. Mais derrière cette façade tranquille grandissait une autre réalité, plus lourde. Depuis plusieurs jours, les combats avaient quitté Saint-Gaudens. Pourtant les arrestations, elles, continuaient. Madame C. vint une nouvelle fois chercher une aide ou un conseil pour son père emprisonné à Juzet-d’Izaut. Elle espérait lui rendre visite quelques jours plus tard. Mais les nouvelles n’étaient guère encourageantes. Plusieurs lettres l’accusaient d’avoir entretenu des relations avec les Allemands ou d’avoir fréquenté certaines personnalités compromises avec la collaboration. Alexandre ABADIE se pose alors une question simple : Qu’est-ce qu’un suspect ? Sa réponse est aussi sèche qu’amère : « C’est quelqu’un que l’on met en prison en attendant de savoir s’il fallait le faire. » Cette phrase ne doit pas être lue comme une vérité historique générale mais comme le sentiment d’un homme vivant ces journées de confusion. Elle reflète l’inquiétude d’une partie de la population face aux arrestations nombreuses qui suivent la Libération.

Car ces semaines sont encore des temps de transition. La justice ordinaire reprend lentement sa place. Les responsabilités se mettent en place progressivement. Et au milieu de cela se mêlent parfois preuves réelles, soupçons, dénonciations, règlements de comptes et peurs anciennes. Dans la même journée, d’autres récits arrivaient. Piquemal, boulanger de Juzet, venait d’être libéré après plusieurs semaines passées à la prison Saint-Michel de Toulouse où il avait subi des mauvais traitements. Puis on évoqua Fauthier, revenu lui aussi après avoir échappé à une exécution. Chaque histoire semblait avoir traversé les mêmes chemins : la peur, la prison, l’attente, puis parfois le retour. Mais tous ne revenaient pas. Les arrestations continuaient. D’autres noms circulaient désormais dans les rues de Saint-Gaudens : anciens responsables du SOL, miliciens, hommes compromis avec le régime ou simplement suspects aux yeux de certains.

Pendant que les cellules se remplissaient, une étrange scène se répétait chaque soir. À la maison Kaydel, devenue siège provisoire des FFI puis commissariat, les prisonniers étaient parfois autorisés à venir prendre l’air au balcon. Alors les promeneurs levaient les yeux. Ils observaient silencieusement ces silhouettes dans la lumière du crépuscule. Des hommes debout derrière des barrières invisibles. Quelques semaines auparavant, certains regardaient passer les Allemands. Maintenant ils regardaient les prisonniers. Alexandre ABADIE résume ce spectacle par une formule saisissante : « Bonté de Dieu, férocité du diable ! » Phrase qui traduit sans doute le trouble profond de cette période. Car à mesure que la guerre s’éloignait, une vérité apparaissait : la Libération n’avait pas seulement ouvert les portes. Elle en avait aussi refermé d’autres.

Et chacun se demandait où passait exactement la frontière entre justice et vengeance.

Les 15 et 16 septembre 1944...

...s’écoulèrent loin des fusillades, des arrestations et des rumeurs qui avaient secoué Saint-Gaudens quelques semaines auparavant. La guerre poursuivait sa route vers l’est. Ici, la vie essayait timidement de retrouver ses habitudes. Le vendredi sembla presque vide d’événements. Et justement, cette absence de drame devenait presque un événement en soi. Alexandre ABADIE reçoit une lettre du baron de Lassus accompagnée d’une nouvelle réponse dans une vieille querelle érudite opposant deux ecclésiastiques au sujet de l’origine de la collégiale de Saint-Gaudens. Une dispute savante sur des chartes médiévales et des dates de construction. Quelques semaines auparavant, on parlait de maquis, de colonnes allemandes, de coups de feu et de prisons. Maintenant on reparlait d’histoire locale. De débats d’érudits. Le contraste est saisissant. Alexandre ABADIE s’amuse même de la vigueur du chanoine Contrasty, dont il dit qu’il aurait davantage ressemblé à un chevalier combattant qu’à un homme d’Église. Il y a dans cette remarque une légèreté qu’on ne rencontrait plus depuis longtemps.

Puis arriva le samedi. La pluie s’installa sans retenue. Une pluie épaisse, persistante, presque oubliée après les longues semaines de sécheresse. Toute la journée fut consacrée à une activité redevenue normale : préparer une excursion en montagne. Depuis des jours, avec Théo et Lucienne, ils imaginaient reprendre enfin le chemin des sommets. Les montagnes reprenaient leur place. On envisagea plusieurs itinéraires. Sangouagnet. Le Ger. Saint-Béat. Puis tout s’effondra sous le poids des réalités du moment. Les trains circulaient encore mal. Les horaires restaient imprécis. Les transports fonctionnaient au ralenti. Et surtout demeurait cette inquiétude étrange née de l’après-Libération : croiser des groupes armés, des contrôles ou des FFI nerveux. Alors on chercha une solution plus modeste : le Picon. Même cette petite ambition échoua. Les correspondances ferroviaires rendaient l’excursion impossible.

Le soir venu, la pluie redoubla. Elle tomba à torrents. Alexandre ABADIE écrit qu’il n’avait pas vu pareille averse depuis plusieurs années. Comme si le ciel lui-même avait attendu que les armes se taisent pour enfin se décharger. Ces journées disent quelque chose de particulier. La guerre est toujours là. Les blessures aussi. Mais peu à peu reviennent les préoccupations ordinaires : les promenades ratées, les horaires de train, les discussions d’histoire locale, et ce vieux désir tout simple de monter respirer l’air des montagnes.

Peut-être était-ce cela, finalement, le premier visage du retour à la vie.

Le dimanche 17 septembre 1944...

...s’annonça sous une pluie obstinée. Une pluie régulière, presque entêtée, qui semblait avoir décidé de s’installer durablement sur le Comminges. Les projets de montagne furent définitivement abandonnés. L’itinéraire prévu vers Sengouagnet, le Ger de Bouts et Saint-Béat devenait impraticable. Et puis il y avait autre chose. Les montagnes n’étaient plus seulement des lieux de promenade. Depuis plusieurs semaines, elles étaient aussi devenues des lieux de passage, de fuite et de surveillance. Des groupes FFI occupaient certains secteurs, chargés notamment d’empêcher les collaborateurs ou les personnes recherchées de gagner l’Espagne. Alexandre ABADIE préfère éviter tout malentendu. En ces journées encore troublées, une rencontre pouvait parfois avoir des conséquences imprévisibles.

Alors, faute de pouvoir prendre le chemin des crêtes, on se tourna vers une autre exploration : celle du grenier. L’après-midi se passa à fouiller les vieux galetas afin d’en descendre des morceaux de bois oubliés pour alimenter le chauffage de l’hiver à venir. Une tâche toute simple dictée par l’expérience. Car lorsqu’arrivent les grands froids et les journées de neige, personne n’a envie d’aller chercher du combustible sous les courants d’air glacés des combles.

Puis vint une découverte inattendue. Parmi les objets oubliés apparut une vieille dame-jeanne remplie d’une infusion de genièvre préparée dans une excellente eau-de-vie. Elle avait été préparée en 1915 par son grand-père Baptiste Abadie. Vingt-neuf années à travers lesquelles cette bouteille avait traversé une guerre mondiale, les années d’entre-deux-guerres, puis une seconde guerre. Elle était restée là pendant que le monde changeait autour d’elle. Alexandre ABADIE s’amuse alors de cette trouvaille : dans cette maison, dit-il, on s’était toujours proclamé conservateur. Mais après toutes les révolutions traversées, le temps était peut-être venu de devenir enfin : consommateurs.  Il goûte l’infusion de genièvre et la trouve excellente. Seul petit défaut : elle n’est pas sucrée. Mais le sucre reste rare en cette période. Alors il conclut simplement : « Bah ! C’est bougrement digestif tout de même. » Au milieu des guerres, des arrestations et des bouleversements, ce genre de scène rappelle quelque chose d’essentiel : parfois l’Histoire passe aussi par un vieux grenier, quelques morceaux de bois oubliés…

...et une bouteille qui attend depuis près de trente ans.

Le lundi 18 septembre 1944...

...commença comme les jours précédents : sous un ciel chargé et un temps maussade qui semblait ne plus vouloir quitter le Comminges. La pluie continuait d’imposer sa loi. À croire que septembre voulait effacer d’un seul coup les longues semaines de sécheresse qui avaient marqué l’été. Mais au milieu de cette monotonie humide survint une petite surprise qui, en temps de guerre, avait presque valeur d’événement. Le courrier, enfin. Parmi les lettres arrivées se trouvait une correspondance partie de Saint-Galmier le 23 août, suivie d’une autre du 25 août accompagnée seulement de quelques journaux. Rien qui paraîtrait extraordinaire aujourd’hui. Mais en septembre 1944, alors que les lignes ferroviaires avaient été coupées pendant des semaines, que les voies étaient sabotées et les communications désorganisées, recevoir une lettre ressemblait presque à une apparition. On mesure alors combien les habitudes les plus ordinaires avaient disparu : écrire, attendre, recevoir des nouvelles. Tout cela était devenu incertain. Le soir apporta une autre forme de réconfort. Théo et Lucienne vinrent passer la soirée à la maison. Ils restèrent longtemps. Très longtemps même. Presque jusqu’à minuit. Il y a dans ces lignes quelque chose de très simple et de très humain : lorsque les périodes d’angoisse s’éloignent un peu, on recommence à se réunir. On parle. On échange. On raconte. On profite simplement d’être ensemble. Les Paul, eux, étaient encore au Vernet et ne devaient rentrer que le lendemain.

Pour le reste, peu de changements. Les affaires restaient pratiquement inexistantes. Les marchandises n’arrivaient toujours pas. Le commerce semblait encore suspendu quelque part entre l’Occupation qui s’achevait et une vie normale qui tardait à revenir. Alexandre ABADIE termine cependant avec une inquiétude qui revient souvent dans ses écrits : la crainte des discours politiques et des tensions nouvelles. Lui qui avait vu la guerre s’installer redoutait peut-être qu’après les armes viennent d’autres combats. Mais au milieu de ces inquiétudes demeurent ces petites scènes silencieuses qui disent beaucoup : une lettre enfin retrouvée, une soirée qui se prolonge entre amis...

...et cette impression discrète qu’après les grandes secousses, la vie essaie lentement de reprendre sa place.

Le mardi 19 septembre 1944...

...s’ouvrit enfin sous un ciel clair. Après plusieurs journées noyées sous la pluie, le soleil revenait sur Saint-Gaudens. Une lumière propre aux débuts d’automne baignait la ville, comme si la nature elle-même cherchait à reprendre une respiration plus tranquille. Pourtant, malgré ce beau temps retrouvé, quelque chose semblait manquer. Les rues étaient calmes. Le mouvement restait faible. La population paraissait lasse. Alexandre ABADIE note simplement : « Le public est apathique. » Car depuis des semaines, chacun avait vécu dans une tension permanente : les colonnes allemandes, les départs précipités, les rumeurs, les arrestations, les libérations, les peurs et les espoirs. L’adrénaline des journées d’août s’était dissipée. Et derrière elle apparaissait désormais une immense fatigue collective. Alors il écrit ces quelques mots : « Da nobis pacem » « Accorde-nous la paix. » Car au bout de cinq années de guerre, beaucoup ne demandaient plus de grands discours ni de grandes idées. Ils voulaient vivre. Et cette lassitude ressort avec une pointe d’humour désabusé : « Ah… quand pourra-t-on acheter de la morue tranquillement ? Les idées c’est bien beau, mais ça gâte tout. »

Les idéologies avaient occupé l’Europe entière. Elles avaient entraîné des peuples, dressé des frontières et provoqué des guerres. Pendant ce temps, les choses les plus simples étaient devenues rares : du pain, du sucre, des nouvelles, et même de la morue. Le courrier apporta encore une surprise. Une nouvelle lettre de Saint-Galmier venait d’arriver. Mais en l’examinant, on découvrit qu’elle avait été écrite cinq jours avant celle reçue la veille. Les services postaux semblaient vivre eux aussi leur propre aventure. Les lettres réapparaissaient au hasard, comme des voyageurs perdus retrouvant leur chemin après plusieurs semaines d’errance. Et dans cette journée où il ne se passa presque rien, cette absence d’événement devenait peut-être justement la meilleure nouvelle.

Parce qu’après tant de tumulte, le calme aussi demandait du temps pour réapprendre à exister.

Mercredi 27 septembre 1944

Plus d’un mois s’était écoulé depuis la Libération de Saint-Gaudens. Les armes s’étaient éloignées. Les colonnes allemandes avaient disparu des routes du Comminges. Les drapeaux pavoisaient moins les façades, les foules s’étaient dispersées et la vie quotidienne reprenait lentement ses habitudes. Pourtant, sous cette apparente tranquillité, quelque chose continuait à peser sur les esprits. Alexandre ABADIE écrit : « Le temps passe depuis notre Libération dans une atmosphère qui serait plus sereine si l’on n’avait arrêté tant de gens. » La phrase résume une inquiétude présente dans plusieurs de ses notes : celle de voir les prisons continuer à se remplir alors que les combats, eux, étaient terminés.

Ce jour-là circulaient de nouveaux noms. Parmi eux figurait celui de Norbert Casteret, célèbre spéléologue pyrénéen, dont l’arrestation allait devenir l’un des épisodes les plus connus de cette période troublée. Son cas illustre parfaitement la complexité de ces semaines de l’après-Libération. Accusé en raison de certaines relations et de soupçons politiques, Casteret nia toute appartenance à la Milice et rappela son engagement en faveur de la Résistance : caches d’armes dans des grottes, hébergement de résistants, aide aux parachutages clandestins. Plusieurs témoignages vinrent finalement appuyer sa défense. Mais sur le moment, dans le tumulte des règlements de comptes et des enquêtes, rien n’était simple.

D’autres arrestations étaient également annoncées : habitants d’Aspet, commerçants, figures connues de la région, et même Gaston Piquemal, boulanger de Juzet-d’Izaut, qui avait déjà connu les prisons allemandes. L’ironie était douloureuse : certains hommes qui avaient été enfermés par l’occupant se retrouvaient maintenant enfermés par les leurs. Alexandre ABADIE ne cherche pas à trancher les responsabilités. Il écrit simplement : « Il faut se contenter d’espérer qu’on les libérera bientôt. » Ces journées rappellent une vérité souvent oubliée : la Libération ne fut pas seulement une succession de scènes de joie et de drapeaux retrouvés. Elle fut aussi une période d’incertitudes, de soupçons et parfois de décisions prises dans l’urgence. La guerre militaire touchait à sa fin.

Mais les blessures qu’elle avait ouvertes continuaient encore longtemps à traverser les hommes.

Août 1944 en Comminges

Plus tard, écrivait Alexandre ABADIE, des historiens pourraient raconter avec précision ces journées extraordinaires de la seconde quinzaine d’août 1944. Lui-même reconnaissait écrire dans l’instant, au milieu des événements, sans disposer encore du recul nécessaire ni de toutes les informations. Et il avait raison. Car ces quelques jours comptent parmi les plus importants que le Comminges ait connus dans son histoire contemporaine. Pendant des générations, les habitants garderaient le souvenir de ces heures où tout bascula. Contrairement à l’occupation de 1814, restée brève et presque effacée de la mémoire locale, celle de la Seconde Guerre mondiale laisserait des traces profondes. Depuis novembre 1942, une partie du sud du Comminges vivait déjà sous présence militaire allemande. Mais Saint-Gaudens elle-même n’avait réellement vu l’occupant s’installer qu’à partir de juin 1944. Deux mois seulement qui pourtant marquèrent durablement les esprits.

Puis les événements s’accélérèrent. Le débarquement allié en Provence du 15 août et l’effondrement progressif du dispositif allemand en France rendaient désormais la position des troupes d’occupation très fragile. Les signes de départ apparurent rapidement : réquisitions de véhicules, camions, voitures, bicyclettes, et même conducteurs. Mais quelque chose avait changé dans la population. Pour la première fois, beaucoup commencèrent à désobéir. Les ordres allemands ne suscitaient plus la même crainte. L’autorité vacillait.

Dans la nuit du 19 au 20 août, les convois quittèrent la caserne Jean-Pégot en direction de Toulouse. Une arrière-garde demeura sur place afin de couvrir la retraite. C’est elle qui rencontra les premiers groupes des Forces Françaises de l’Intérieur au matin du 20 août 1944. Quelques échanges de tirs eurent lieu. Puis les derniers soldats partirent. En quelques heures, tout changea. La ville s’anima brusquement. Les drapeaux réapparurent. Les rues se remplirent. Vers huit heures trente, un officier américain arriva sur la place Nationale sous les acclamations de la foule. À onze heures, le drapeau français fut hissé sur la vieille collégiale. À midi, les cloches jouèrent La Marseillaise.

Pour beaucoup, ce fut probablement l’un des instants les plus forts de leur vie. Très rapidement, un Comité de Libération se mit en place pour administrer la ville jusqu’au retour des institutions républicaines normales. Le docteur Ollé devint maire provisoire, entouré notamment d’Armand de Bertrand-Pibrac, du commandant Marty et d’autres figures locales issues de différents horizons politiques et résistants. Pendant ce temps, les colonnes allemandes poursuivaient leur retraite. Mais elles ne parvinrent jamais à rejoindre les grands regroupements militaires plus à l’est.

Aux environs de Foix, plusieurs convois furent attaqués et dispersés. La garnison de Luchon connut un destin comparable : certains hommes furent faits prisonniers, d’autres gagnèrent l’Espagne. Ainsi, à partir du 22 août 1944, le Comminges retrouvait une situation inédite depuis des années : plus aucune troupe étrangère ne demeurait sur son sol.

Pour ceux qui vécurent ces journées, cela ne signifiait pas que tout était terminé. Les prisons étaient encore pleines. Les blessures restaient ouvertes. Les règlements de comptes commençaient. Les transports étaient désorganisés. Les familles attendaient toujours des nouvelles des absents. Mais une chose essentielle venait de revenir : la liberté.

Et même lorsqu’elle arrive dans le désordre, avec ses inquiétudes et ses imperfections, elle transforme toujours le visage d’un pays.