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Jeanne Robert : de la Résistance dans le Gers à la traversée des Pyrénées avec Louis Bordes

Publié le par Elisabeth BORDERES

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Il arrive que mes recherches se croisent d'une manière inattendue. On cherche un homme, puis un réseau. Un réseau mène à un autre nom, ce nom à un témoignage, le témoignage à une femme… et tout à coup, cette femme que l'on croyait éloignée de notre histoire se retrouve, une nuit d'octobre 1943, quelque part dans les Pyrénées, derrière Louis Bordes. C'est exactement ce qui se passe avec Jeanne Robert.

La FNAPOG a consacré un article à cette résistante française, institutrice de profession, engagée très tôt contre l'occupant allemand. Et son histoire rejoint directement celle que je retrace : celle de Louis Bordes, passeur pyrénéen et résistant. Car Jeanne Robert faisait partie du groupe que Louis conduisit vers l'Espagne dans la nuit du 22 au 23 octobre 1943, lors de ce qui apparaît comme l'un des passages les plus éprouvants de son activité de passeur.

 

Une institutrice qui choisit très tôt son camp

Jeanne Robert naît le 11 août 1914 à Hasnon, dans le Nord. Son père, René, possède une scierie et sa mère est couturière. Après des études notamment en pension à Gondecourt, Jeanne devient institutrice.

Puis vient 1940. La guerre, l'invasion, l'exode, l'occupation… Et Jeanne entre très tôt dans l'action clandestine. Dans le Nord, avec son cousin Léon Degand, employé de la SNCF à Lille, elle participe à l'aide apportée aux militaires alliés. Ses activités finissent par attirer l'attention de la Gestapo. Prévenue à temps qu'on l'attend à la sortie de son école, elle réussit à échapper à l'arrestation et doit quitter la région.

Commence alors une autre vie. Une vie de faux noms, de déplacements et de clandestinité.

Maurice Rouneau, alias Martin Rendier

Dans cette histoire apparaît un autre personnage important : Maurice Henri Rouneau, Belge, imprimeur, engagé lui aussi dans la Résistance.

Jeanne et Maurice se connaissaient déjà dans le Nord. Maurice Rouneau utilisera plusieurs pseudonymes pendant la guerre : Albert, mais aussi Martin Rendier. Les sources consacrées à la Résistance dans le Gers présentent clairement Jeanne comme sa compagne.

En 1941, leurs chemins les conduisent dans le Sud-Ouest. Jeanne, sous le nom de Madame Delattre, obtient en octobre 1941 un poste d'institutrice à Castelnau-sur-l'Auvignon, dans le Gers. Maurice Rouneau, sous l'identité de Martin Rendier, travaille quant à lui comme typographe à Agen.

Et l'école de la petite commune gersoise va devenir autre chose qu'un endroit où l'on apprend aux enfants à lire, écrire et compter. On va aussi y parler Résistance.

 

Le réseau Victoire

En 1942, Jeanne Robert participe, avec Maurice Rouneau, Pierre Wallerand et Roger Larribeau, maire de Castelnau-sur-l'Auvignon, à la mise en place du réseau Victoire.

Le réseau se développe dans le Sud-Ouest et finit par entrer en relation avec le Special Operations Executive britannique, le fameux SOE. À la fin de l'année 1942 arrive également George Reginald Starr, alias « Hilaire », agent britannique du SOE. Jeanne le cache dans son école.

Sur les bases du réseau Victoire va alors se développer Wheelwright, réseau dirigé par Starr et actif dans une vaste partie du Sud-Ouest. Il participe notamment aux parachutages, au renseignement et à l'aide apportée aux agents, militaires et aviateurs alliés devant quitter la France par les Pyrénées. Tout ce petit monde travaille clandestinement. Et forcément, à force de jouer à cache-cache avec la Gestapo, arrive le moment où celle-ci commence à se rapprocher dangereusement.

 

Octobre 1943 : il faut partir

À l'automne 1943, la situation devient critique. Plusieurs réseaux sont frappés par les arrestations.

Le 17 octobre 1943, Jeanne reçoit notamment chez elle Maurice Rouneau ainsi que Pierre Duffoir, membre du SOE, son épouse Paulette et leur enfant Josette. La menace de la Gestapo devient suffisamment précise pour que le départ soit décidé.

George Starr, « Hilaire », considère qu'ils doivent quitter la France. Destination : Londres. Seulement voilà…

En 1943, pour prendre l'avion pour Londres, il n'était pas tout à fait possible de réserver tranquillement son billet, choisir le siège côté fenêtre et se présenter deux heures avant le départ. Il fallait d'abord sortir clandestinement de France. Et dans le Sud-Ouest, l'une des routes passait par les Pyrénées.

C'est ici que Louis Bordes entre dans leur histoire.

 

La nuit du 22 au 23 octobre 1943

Les sources de la Mémoire Vive de la Résistance mentionnent expressément que, dans la nuit du 22 au 23 octobre 1943, Louis Bordes participe au passage vers l'Espagne de membres des familles Duffoir et Rendier. Derrière ce nom de famille Rendier, on retrouve donc Maurice Rouneau, alias Martin Rendier, et Jeanne Robert. Le groupe comprend également Pierre Duffoir, son épouse Paulette et leur enfant âgée de onze ans. Ils doivent franchir les Pyrénées clandestinement.

Pour Jeanne, qui a déjà échappé à la Gestapo et vécu plusieurs années dans la clandestinité, commence alors une nouvelle épreuve. Et pas la moindre. Car cette traversée n'a rien d'une promenade en montagne.

 

Louis Bordes devant eux

C'est ici que le parcours de Jeanne Robert devient particulièrement intéressant. Parce qu'à partir de cet instant son histoire rejoint physiquement celle de Louis. Plus seulement par l'intermédiaire d'un réseau, d'un nom sur un document ou d'une relation entre organisations clandestines. Elle marche derrière lui.

Louis connaît la montagne. Il connaît les chemins, les passages, les endroits où l'on peut avancer et ceux qu'il vaut mieux éviter.  Et elle ne fait aucun cadeau aux résistants.

Cette traversée d'octobre 1943 restera particulièrement difficile. Le groupe doit affronter la montagne et des conditions éprouvantes avant d'atteindre finalement le versant espagnol. Voilà qui permet aussi de regarder différemment le métier de passeur.

Sur le terrain, cela signifie marcher pendant des heures dans la montagne avec plusieurs vies derrière soi, surveiller son itinéraire, éviter les patrouilles, tenir compte des personnes les moins résistantes physiquement et savoir qu'une erreur peut envoyer tout le monde en prison — ou pire.

Et Louis devait ensuite revenir. Parce que pour le passeur, contrairement aux personnes conduites en Espagne, la frontière n'était pas la fin du voyage et le danger le guette.

 

L'Espagne… mais pas encore la liberté

Atteindre l'Espagne ne signifie d'ailleurs pas que Jeanne et ses compagnons soient immédiatement libres.

Les sources consacrées au réseau Victoire indiquent qu'après leur franchissement des Pyrénées, Jeanne Robert, Maurice Rouneau, Pierre Duffoir et sa famille sont internés à Viella, dans la province de Lérida. Ils réussissent ensuite à poursuivre leur route jusqu'à Gibraltar, puis gagnent finalement l'Angleterre par avion à la fin du mois de décembre 1943.

Il leur aura donc fallu plus de deux mois entre leur départ précipité et l'arrivée en Grande-Bretagne. Deux mois après cette nuit où, quelque part dans nos montagnes, ils avaient confié leur vie à un passeur.

 

Jeanne continue le combat

L'histoire ne s'arrête évidemment pas au franchissement des Pyrénées. Maurice Rouneau et Pierre Duffoir sont formés en Grande-Bretagne avant de revenir en France en 1944 pour participer aux opérations du SOE. Rouneau dirigera notamment en Bretagne le réseau Adolphe-Racketeer.

Jeanne, de son côté, reste en Grande-Bretagne jusqu'à la Libération. La FNAPOG indique qu'elle rejoint le BCRA, le Bureau central de renseignements et d'action de la France Libre. Après la guerre, elle reprend son métier d'institutrice à Castelnau-sur-l'Auvignon. Elle deviendra également présidente d'honneur de l'association des amis du réseau Victoire.

Son engagement sera reconnu par la Croix de guerre 1939-1945 et, beaucoup plus tard, par la Légion d'honneur, qui lui sera remise en 2016 alors qu'elle a 102 ans.

 

Et Louis Bordes, au milieu de cette grande histoire

Dans ces recherches, on voit peu à peu apparaître les personnes que Louis a conduites. Au commencement, il y a un nom. Puis une date. Et lorsqu'on creuse, les silhouettes deviennent des personnes.

Jeanne Robert n'était pas simplement « une femme passée en Espagne ». Elle était une institutrice devenue résistante, recherchée par la Gestapo, engagée dans le réseau Victoire, liée au SOE, compagne de Maurice Rouneau alias Martin Rendier et proche de George Starr. Elle avait derrière elle plusieurs années de clandestinité.

Et dans la nuit du 22 au 23 octobre 1943, son destin a croisé celui de Louis Bordes. Pendant plusieurs heures, au milieu des Pyrénées, leurs deux histoires n'en ont formé qu'une seule. Jeanne et ses compagnons cherchaient à atteindre l'Espagne pour poursuivre le combat.

Louis, lui, devait les y conduire. Puis revenir chez lui en reprendre le chemin de la France occupée. C'est peut-être cela qui permet le mieux de comprendre ces passeurs : ils accompagnaient les autres vers la liberté… avant de retourner volontairement du côté du danger.

 


Pour aller plus loin

Je vous invite à découvrir l'article consacré à Jeanne Robert par Claude Passepont sur le site de la FNAPOG : Jeanne ROBERT, résistante française — FNAPOG

On peut également consulter le remarquable travail des Hauts lieux de mémoire du Gers, qui retrace son rôle au sein des réseaux Victoire et Wheelwright et conserve notamment son témoignage : Jeanne Robert — Hauts lieux de mémoire du Gers

Son histoire possède enfin une source particulièrement précieuse : Jeanne Robert a elle-même raconté sa fuite dans un témoignage intitulé « Évasion 1943 (passage des Pyrénées) », publié avec les mémoires de Maurice Rouneau-Rendier dans Le Réseau Victoire dans le Gers.

Ce témoignage m'intéresse tout particulièrement. Parce que derrière cette « évasion 1943 », il y a les Pyrénées. Et quelque part devant Jeanne Robert, cette nuit-là, marchait Louis Bordes.

 

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