Le jugement définitif de Karl DETHLEFS
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Il aura fallu attendre le 19 janvier 1951 pour que la justice française mette un point final à une longue procédure concernant Karl DETHLEFS, ancien membre de la police allemande des frontières de Luchon. Il restera encore trois jours francs durant lesquels il pourra se pourvoir en cassation. Mais ce jour de janvier, devant le Tribunal militaire permanent de Paris, celui que les Commingeois appelait « Cou de Cigogne » est présent. Il écoute les accusations, les réponses du Tribunal et, finalement, sa condamnation. Cette fois, il ne s'agit pas de reprendre la peine prononcée quelques mois auparavant à Bordeaux. L'affaire est entièrement rejugée.
Karl DETHLEFS avait déjà été jugé par le Tribunal militaire de Bordeaux le 12 juillet 1950 et condamné à mort. Mais cette décision fut annulée par un arrêt de la Cour de cassation du 29 novembre 1950. L'affaire fut donc renvoyée devant le Tribunal militaire permanent de Paris afin d'être rejugée. Nous voici donc, quelques mois plus tard. Devant ses juges se présente un homme de 39 ans. Le jugement nous donne une description précise de l'homme. Karl DETHLEFS est né le 10 décembre 1911 à Brême, en Allemagne. Allemand, marié, père de deux enfants, employé de commerce dans la minoterie, il est domicilié à Bramstedt bei Bremen. Il mesure 1,80 m, a les cheveux châtains, dégarnis, les yeux bleus, le visage ovale, le nez rectiligne et porte des lunettes. Quant à ses antécédents judiciaires avant cette affaire, le jugement désigne : « Néant ». Mais ce qui l'amène devant le Tribunal militaire est autrement plus conséquent. Arrestations illégales, séquestrations, tortures, vols, vols qualifiés, pillages, incendie volontaire, association de malfaiteurs... La liste est longue.
« Cou de Cigogne » est présent à son procès et défendu par deux avocats : Maître ESTEVE, du barreau de Bordeaux, et Maître BOLLINGER, avocat allemand autorisé à intervenir par le président. Un interprète-major de langue allemande, M. MULLER, assiste également aux débats. Trois témoins régulièrement cités sont absents : Mme BACHELET, Mlle SALINAS et M. DUSASTRE. Le Tribunal considère néanmoins que leur présence n'est pas indispensable à la manifestation de la vérité et leurs dépositions écrites sont lues à l'audience. Puis commence un impressionnant jeu de soixante-quatre questions. Viendra également une question concernant une éventuelle excuse absolutoire. Il faut comprendre ce système : le Tribunal va déterminer si les crimes ont réellement été commis, ensuite, il cherchera à savoir si Karl DETHLEFS en est personnellement coupable.
Les premières dizaines de questions font défiler une sinistre liste de noms.
L. DUSASTRE.
J. SUBERCAZE.
Marie Thérèse SALINAS.
Madame BRISSET.
P. AURIAC.
Madame BACHELET.
L. GIRAUD.
J. SANS.
H. CONDE.
Philippe ALVAREZ.
H. GARRIGUE.
F. LO.
J. FERRET.
J. PENE.
J. ADER.
Pour chacun de ces noms, le Tribunal examine des arrestations, des détentions, des séquestrations, des déportations et, pour plusieurs victimes, des tortures. Et les réponses sont nombreuses à tomber : oui, une grande partie de ces faits a existé, oui, des personnes ont été arrêtées illégalement, oui, elles ont été détenues, oui, certaines ont été déportées, oui, des tortures ont été commises. Le Tribunal reconnaît la réalité d'une importante partie de la répression menée dans le secteur de Luchon.
Puis arrive la question 40, et nous entrons dans la partie essentielle du jugement. Nous revenons au 23 mai 1944, à Galié. Le Tribunal doit répondre à une question très précise : ce jour-là, à l'occasion ou sous le prétexte de l'état de guerre et en violation des lois et coutumes de la guerre, un pillage a-t-il été commis par des militaires allemands, en bande et à force ouverte, au domicile et au préjudice de Mme AGASSE ? Le pillage de la propriété AGASSE est reconnu judiciairement comme un fait établi. Et le Tribunal poursuit. Vient la question 41: le pillage a-t-il été commis avec bris de portes et clôtures extérieures ? Là encore la réponse est : OUI. Question 42 : le pillage a-t-il été commis avec violences envers les personnes ? Encore une fois la réponse est : OUI. Ces trois réponses ne proviennent plus de souvenirs familiaux, d'une rumeur de village, d'un témoignage recueilli après la guerre ou de la version donnée par l'un des protagonistes. Elles figurent dans un jugement militaire. Le 23 mai 1944, la propriété de la famille AGASSE à Galié a donc bien été pillée par des militaires allemands, en bande et à force ouverte, avec effraction et violences envers les personnes.
La question 43 porte sur un autre événement de cette journée. Le Tribunal demande s'il est établi qu'un incendie volontaire a été provoqué dans un édifice appartenant à Mme AGASSE. La réponse est : OUI. Question suivante : cet édifice était-il habité ? La réponse est : OUI. L'incendie volontaire de l'habitation AGASSE est donc lui aussi reconnu comme un fait établi. Le Tribunal vient d'établir que l'incendie a eu lieu. Il n'a pas encore dit que DETHLEFS en était personnellement coupable. Cette distinction va avoir toute son importance quelques questions plus tard.
Arrive alors la question 45. Elle dépasse largement la seule affaire de Galié. Les juges prennent en considération le nombre de victimes, la gravité et la répétition des crimes, leur concentration dans la région de Luchon et le fait qu'ils ont été commis par des membres de la Gestapo — police frontalière — de Luchon. Le Tribunal doit déterminer si tout cela constitue les éléments d'une « action d'ensemble » imputable à « l'action collective de la Gestapo de Luchon ». La réponse est : OUI. Cette réponse est particulièrement importante pour comprendre la répression dans le secteur. Le Tribunal ne considère donc pas les événements examinés comme une simple accumulation d'affaires sans rapport les unes avec les autres. Il reconnaît une action collective de la Gestapo de Luchon.
À partir de la question 46, les juges changent d'angle. Les crimes ont été examinés. Il faut maintenant déterminer lesquels peuvent être personnellement imputés à Karl DETHLEFS. Et là, surprise. De la question 46 à la question 61, les réponses sont : NON. Les crimes ont pu être reconnus comme réels sans que la responsabilité pénale personnelle de « Cou de Cigogne » soit retenue pour chacun d'entre eux. Puis arrive la question 62. Et nous retournons à Galié. Cette fois, le Tribunal pose très clairement la question. Karl DETHLEFS est-il coupable du crime défini aux questions 40, 41 et 42 ? Autrement dit : du pillage de la propriété AGASSE, avec bris de portes et clôtures extérieures, et avec violences envers les personnes ? La réponse du Tribunal est :
Cette fois, il n'est plus seulement question de reconnaître l'existence des faits. Karl DETHLEFS est personnellement déclaré coupable. Ainsi, le 19 janvier 1951, le Tribunal militaire permanent de Paris déclare « Cou de Cigogne » coupable du pillage commis le 23 mai 1944 au domicile de la famille AGASSE à Galié, avec bris de portes et violences envers les personnes. Mais il reste encore une question. Celle de l'incendie.
La question 63 demande si DETHLEFS est également coupable des faits correspondant aux questions 43 et 44. Donc de l'incendie volontaire de l'habitation AGASSE. Cette fois, la réponse est :
Voilà toute la subtilité du jugement. Le Tribunal dit : Oui, l'habitation AGASSE a volontairement été incendiée. Mais il dit également : Non, Karl DETHLEFS n'est pas déclaré personnellement coupable de cet incendie. Cette distinction est fondamentale. On ne peut donc pas écrire que « Cou de Cigogne » a été condamné pour avoir incendié la maison AGASSE. En revanche, on peut affirmer que l'incendie volontaire de l'habitation a été judiciairement reconnu, tandis que la responsabilité personnelle de DETHLEFS pour cet incendie n'a pas été retenue.
La défense de DETHLEFS demande qu'une excuse absolutoire soit examinée concernant précisément les faits de pillage, d'effraction et de violences de la propriété AGASSE. En substance, il s'agit de déterminer si DETHLEFS peut être excusé parce qu'il aurait agi en application des lois, règlements ou ordres émanant de l'autorité ennemie ou de ses représentants. Autrement dit, l'argument de l'ordre reçu entre dans le débat. La réponse du Tribunal est : NON. L'excuse absolutoire n'est pas admise. Sur ce point, les juges ne le suivent donc pas.
Après avoir répondu à toutes ces questions, le Tribunal doit encore se prononcer sur l'existence éventuelle de circonstances atténuantes. Et cette fois, à la majorité, il répond favorablement : des circonstances atténuantes sont reconnues. Puis vient le moment de la peine. Après des années de guerre, d'enquête, d'interrogatoires, un premier jugement à Bordeaux, son annulation et un nouveau procès à Paris, quelques lignes vont désormais fixer le sort judiciaire de « Cou de Cigogne ». Le Tribunal prononce :
DETHLEFS est également condamné aux frais envers l'État. Le Tribunal le dispense toutefois de l'interdiction de séjour.
À l'issue du procès, DETHLEFS dispose encore d'un délai de trois jours francs pour se pourvoir en cassation. Puis une mention vient clore la procédure : « Le présent jugement est devenu définitif le 24 janvier 1951. » Il commence à recevoir son exécution le même jour. Le jugement précise également que la détention préventive de Karl DETHLEFS remontait au 12 août 1949. Cette dernière date aura son importance pour déterminer, dans la suite des recherches, combien de temps il resta réellement détenu et à quelle date il fut effectivement libéré.
C'est probablement la question qui exige le plus de prudence. Car le 23 mai 1944, au cours de cette opération à Galié, Suzanne AGASSE fut mortellement blessée. Mais le jugement étudié ici ne déclare pas Karl DETHLEFS coupable de la mort de Suzanne. Il ne faut donc pas lui faire dire davantage que ce qu'il établit. Ce qu'il permet d'affirmer est déjà considérable : « Cou de Cigogne » a été déclaré personnellement coupable du pillage de la propriété AGASSE avec effraction et violences envers les personnes. Ces faits ont été commis le 23 mai 1944, au cœur de l'opération au cours de laquelle Suzanne fut mortellement blessée. Le Tribunal reconnaît également l'incendie volontaire de l'habitation AGASSE, mais ne retient pas la culpabilité personnelle de DETHLEFS pour cet incendie.
Après les témoignages, les procès-verbaux, les interrogatoires et les différentes versions des événements, cette pièce apporte quelque chose de différent : une décision judiciaire devenue définitive. Le 23 mai 1944, à Galié, la propriété de la famille AGASSE a été pillée par des militaires allemands en bande et à force ouverte. Le pillage a été commis avec bris de portes et clôtures extérieures. Il s'est accompagné de violences envers les personnes. L'habitation AGASSE a fait l'objet d'un incendie volontaire. Et le Tribunal a considéré ces faits, avec les autres crimes examinés dans le dossier, comme participant à une action d'ensemble de la Gestapo de Luchon. Enfin, concernant la responsabilité individuelle, le Tribunal militaire permanent de Paris a déclaré Karl DETHLEFS coupable du pillage de la propriété AGASSE avec effraction et violences. Il ne l'a pas déclaré coupable de l'incendie. Il n'a pas davantage admis l'excuse absolutoire invoquée au titre de l'exécution d'ordres. Des circonstances atténuantes lui ont néanmoins été reconnues. Karl DETHLEFS fut condamné à cinq ans de réclusion. Le jugement devint définitif le 24 janvier 1951.
Et plus de soixante-quinze ans après les faits, ces quelques pages permettent de remettre chaque élément à sa juste place : les crimes reconnus, ceux imputés personnellement à « Cou de Cigogne », ceux qui ne le furent pas, et cette journée du 23 mai 1944 à Galié qui, elle, demeure inscrite noir sur blanc dans un jugement définitif de la justice française.
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