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L’attaque de la maison AGASSE raconté par Karl DETHLEFS

Publié le par Elisabeth BORDERES

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Karl BÜTTNER

 

Près de six ans après les événements de Galié, l’ancien membre des services allemands de Luchon Karl Johannès Heinrich DETHLEFS est détenu à la maison d’arrêt de Bordeaux. Il est extrait de sa cellule pour être interrogé par le juge d’instruction du Tribunal militaire permanent de Bordeaux. Sa première comparution remontait au 23 septembre 1949. Son avocat, Me de LATAULADE, régulièrement convoqué, n’est pas encore présent lorsque commence l’interrogatoire ; il rejoindra le cabinet du juge en cours de séance. Un interprète-major de langue allemande, M. STAHL, assiste à l’audition.

Le juge veut revenir en détail sur l'affaire de l’attaque de la maison de la famille AGASSE, à Galié. Cette attaque au cours de laquelle Suzanne AGASSE fut mortellement blessée, sa petite sœur Hélène également blessée, la maison incendiée et des biens ainsi que du bétail emportés. Et Karl DETHLEFS va témoigner. Mais, entre ce qu’il reconnaît, ce qu’il nie, ce qu’il ne se rappelle plus et ce qui serait finalement la faute des autres… le témoignage va être long.


 

Le juge commence par confronter DETHLEFS aux déclarations de Mme veuve Victorine AGASSE, notamment sa déposition du 26 janvier 1946 à la gendarmerie de Barbazan et celle du 19 octobre 1949 devant la 9e brigade de Police judiciaire. DETHLEFS reconnaît une chose : il est bien entré dans la maison AGASSE avec BÜTTNER. Il explique être monté au premier étage avec lui. Au bout du couloir, face à l’escalier, ils auraient tenté d’ouvrir la porte d’une pièce. Mais quelqu’un, de l’intérieur, aurait repoussé cette porte. Puis un coup de feu aurait été tiré. « Cou de Cigogne », comme il est surnommé par les Baroussais, affirme qu’il ignorait dans quelle pièce se cachait le fameux passeur Louis BORDES et précise que ce n’est pas lui qui aurait finalement ouvert la porte de la pièce où celui-ci se trouvait. Quant à l’arme utilisée, il pense qu’il devait s’agir d’un pistolet, puisqu’un pistolet aurait ensuite été retrouvé pendant la perquisition. Sauf qu’il y a un petit problème. Et le juge l’a compris.


 

Le juge ressort alors une précédente déclaration de DETHLEFS, celle du 9 décembre 1949. À cette époque, « Cou de Cigogne » avait déclaré qu’après être montés au premier étage : « nous avons essuyé des coups de mitraillette ». Le juge lui demande donc, en substance, de choisir : un coup de pistolet ou des coups de mitraillette ? Et voilà notre mitraillette qui, entre décembre 1949 et février 1950, semble avoir subi une sérieuse cure d’amaigrissement. Karl DETHLEFS explique qu’il n’y aurait eu qu’un seul coup de feu, ce qui lui fait penser qu’il s’agissait probablement d’un pistolet. Quant à ses précédentes déclarations, elles auraient été… mal interprétées. Il ajoute qu’il n’y aurait pas eu d’échange de coups de mitraillette entre BORDES et les hommes présents dans la maison.


 

Après le coup de feu, DETHLEFS raconte être redescendu dans la cuisine avec BÜTTNER. Il fait alors intervenir HAMMER, qui sert d’interprète. Celui-ci aurait demandé aux occupants de descendre et de se rendre. Pendant ce temps, « Cou de Cigogne » reconnaît personnellement avoir donné l’ordre de faire encercler la maison par les douaniers. À ce moment-là, il dit disposer de six ou sept hommes. Lui reste dans la cuisine. Puis il entend plusieurs coups de feu venant notamment de l’extérieur, suivis d’explosions de grenades. Selon sa version, les tirs extérieurs auraient été ceux des douaniers qui ripostaient.


 

Un douanier vient ensuite lui annoncer que quatre hommes se sont échappés par une lucarne donnant sur la montagne. Après leur fuite, Karl DETHLEFS remonte au premier étage. Et c’est là qu’il découvre, selon ses propres déclarations, deux blessées : une jeune femme et une petite fille. Derrière la froideur d’un procès-verbal rédigé en 1950 se trouve une scène qui s’est déroulée réellement dans cette maison de Galié. « Cou de Cigogne » affirme avoir demandé à des voisins de venir porter secours aux blessées et avoir fait appeler une voiture pour les conduire à l’hôpital.


 

DETHLEFS téléphone ensuite, depuis chez un voisin d'après lui, à SCHULTZ. Celui-ci arrive (heu... il faut 45 minutes depuis Luchon... donc ?) avec un camion transportant environ vingt hommes. Le premier groupe de DETHLEFS, lui, était arrivé avec une ou deux voitures de tourisme et un side-car. SCHULTZ organise alors des recherches dans les environs pour retrouver les fugitifs, sans succès. La maison est ensuite perquisitionnée. Puis elle est incendiée. Et c’est précisément ici que la défense de DETHLEFS devient particulièrement intéressante. Car l’incendie, ce n’est pas lui, c’est SCHULTZ.


 

Le juge lui lit alors la déposition du maire de Galié, François DESPOUY, datée du 26 janvier 1946. Par l’intermédiaire de HAMMER aurait été annoncée cette phrase : « Maintenant nous allons incendier la maison ! » DETHLEFS ne nie pas vraiment. Il répond : « Cela est possible, car SCHULTZ avait donné l’ordre. » « Cou de Cigogne » reconnaît donc l’existence de l’ordre d’incendier la maison. Il cherche en revanche à en attribuer la responsabilité à SCHULTZ. Lorsque le juge lui demande s’il avait également indiqué au maire que personne ne devait combattre l’incendie, il répond qu’il ne s’en souvient pas et qu’il ne le croit pas.


 

Il y a ensuite un passage particulièrement révélateur. Après l'opération, DETHLEFS affirme avoir demandé à son supérieur du commissariat de Foix si SCHULTZ avait le droit de faire incendier la maison. Selon lui, la réponse aurait été affirmative puisque des coups de feu avaient été tirés depuis l’habitation. Autrement dit, d’après sa propre déclaration, la question de la justification de l’incendie l’a suffisamment préoccupé pour qu’il se renseigne auprès de sa hiérarchie.


 

DETHLEFS reconnaît également avoir vu sortir de la propriété, vers un camion des occupants : une bicyclette, un ou deux sacs de grains et trois vaches mise en réquisition dans une étable d'un villageois M. Joseph ISPA. En revanche, il affirme ne pas avoir vu emporter de linge ni de poste de T.S.F. Il reconnaît certains biens et en conteste d'autres.


 

Le maire François DESPOUY présente Karl DETHLEFS comme l’homme qui faisait fonction de chef et dirigeait l’opération. Évidemment, cela ne convient guère à la ligne de défense de l'intéressé. « Cou de Cigogne » explique donc que DESPOUY a pu avoir cette impression parce que c'était lui qui était venu auparavant lui demander des renseignements sur l'habitation des AGASSE où il savait trouver BORDES. Lorsque le maire serait revenu sur les lieux, il aurait continué à penser que DETHLEFS commandait. Il reconnaît lui-même être entré dans la maison, avoir recherché BORDES, utilisé HAMMER comme interprète, fait encercler l'habitation et appelé SCHULTZ. Mais lorsqu'il s'agit de l'incendie, la responsabilité remonte soudain d'un étage dans la hiérarchie : c'était SCHULTZ.


 

Qui était SCHULTZ ? « Cou de Cigogne » le décrit comme un homme qui aurait eu environ 45 à 50 ans, aurait été moins grand que lui, mince, avec les cheveux grisonnants et des lorgnons non cerclés. Il portait un uniforme gris-vert de la Wehrmacht et un insigne au col que DETHLEFS décrit comme une feuille de chêne ou une couronne de feuilles de chêne. « Cou de Cigogne » précise également que lui-même était en uniforme, tout comme SCHULTZ, tandis que HAMMER était en civil. Ces détails pourront peut-être permettre, en les croisant avec d'autres documents, de préciser un jour l'identité et la fonction exacte de cet homme.


 

Après l'incendie, DETHLEFS affirme avoir confié trois vaches à Joseph ISPA et une autre au maire DESPOUY afin qu'elles soient mises en fourrière. Environ un mois plus tard, il revient avec SCHULTZ, BÜTTNER, HAMMER et des douaniers. Ils auraient été partis avec une vingtaine d'hommes à la recherche d'un maquis. La recherche n'ayant rien donné, SCHULTZ aurait décidé, sur le chemin du retour, de récupérer les fameuses vaches. Et là, les vaches avaient disparu. Le paysan auquel elles avaient été confiées l'annonce aux Allemands. Selon DETHLEFS, SCHULTZ l'aurait alors obligé à fournir trois de ses propres vaches pour les remplacer ainsi qu'une quatrième prise au maire en échange de celles disparues. BÜTTNER aurait frappé ce paysan à coups de crosse de pistolet. DETHLEFS ne répond pas que cela n'a jamais eu lieu. Il dit simplement : qu'il ne l'a pas vu. Trois vaches sont finalement ramenées ce jour-là. Les douaniers seraient revenus chercher la dernière quelques jours plus tard, mais DETHLEFS affirme ne pas les avoir accompagnés.

Une nouvelle déposition de François DESPOUY, faite en février 1950 est ensuite opposée à « Cou de Cigogne ». Et DETHLEFS avance une explication pour certains propos que le maire lui attribue : DESPOUY l'aurait confondu avec SCHULTZ.


 

Les enquêteurs présentent ensuite à DETHLEFS des photographies de HAMMER, BÜTTNER et SELIGER, dont les noms sont dissimulés. « Cou de Cigogne » reconnaît HAMMER et BÜTTNER.


 


 

 

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