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Réquisitoire concernant Karl DETHLEFS pour son procès à Bordeaux

Publié le par Elisabeth BORDERES

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Karl Dethlefs - Chef de la Gestapo de Luchon

 

Avant de commencer cette lecture, il faut préciser que ce document est un réquisitoire, pas le jugement. L’ordonnance de transmission du juge d’instruction militaire date du 3 avril 1950 et le réquisitoire est signé à Bordeaux le 15 avril 1950 par le Procureur général. Celui-ci considère alors que les charges sont suffisantes pour demander la mise en accusation de Karl DETHLEFS et son renvoi devant le Tribunal militaire de Bordeaux. Autrement dit, ce que je raconte ici correspond aux faits retenus par l’accusation à l’issue de l’instruction. Cette nuance est importante, mais elle n’enlève rien à l'intérêt historique du récit. Car pour comprendre ce qui s’est passé dans nos vallées pendant l’Occupation, ces informations sont particulièrement parlantes.

 

Karl Johannès Heinrich DETHLEFS est né le 1er décembre 1911 à Brême, fils de Johannès DETHLEFS et Henriette HEYNEMER. Il est marié, père de deux enfants, employé de commerce dans une minoterie et domicilié à Bramstedt, en Allemagne. Il est indiqué comme détenu au moment de la procédure. Le parquet de Bordeaux ne s’intéresse pas à lui pour quelques peccadilles. Les accusations générales mentionnées sont lourdes : séquestration illégale, violences et voies de fait, pillage, incendie volontaire et association de malfaiteurs.


 

Pour comprendre, il faut revenir à l’Occupation. Après l’invasion de la zone jusque-là non occupée en novembre 1942, les Allemands installent à Luchon un poste de police frontalière dépendant du K.d.S. de Toulouse. Sa mission est notamment de traquer ceux qui tentent de franchir clandestinement la frontière espagnole, de les arrêter, de les interroger puis de les transférer à Toulouse. En 1944, son activité s’étend également aux arrestations et interrogatoires des membres de la Résistance locale. Et à partir de mars 1944, selon le réquisitoire, DETHLEFS dirige le poste de Luchon. Il le dirigera jusqu’à sa fuite en catimini au mois de juillet 1944. Le procureur décrit alors une « activité criminelle particulièrement caractérisée » et indique que 18 personnes auraient été déportées en Allemagne, dont 11 seraient décédées. Mais Karl DETHLEFS aurait reconnu n’avoir reçu que « qu’une ou deux fois » l’ordre du K.d.S. de procéder à certaines arrestations nominatives. Pour les autres ? Le réquisitoire indique qu’il reconnaît avoir agi de sa propre initiative. Il nie en revanche avoir exercé les violences qui lui sont reprochées, tandis que le procureur évoque sa « brutalité coutumière », qui aurait été connue jusque parmi ses propres subordonnés.

 

Le 3 mai 1944, à Cierp-de-Luchon, H. CONDÉ est arrêté. Il reste environ un mois détenu à Luchon. Le réquisitoire affirme qu’il y subit des sévices corporels et le classe ensuite parmi les victimes de ce qu'il qualifie de « tortures corporelles ».

Le 10 juin 1944, c’est Philippe ALVAREZ qui est arrêté à Cierp-Gaud. Dix-huit jours de détention. Le témoin affirme qu’il y est « sauvagement frappé », avant d’être déporté à Buchenwald. Le réquisitoire indique qu’il décède en juin 1949 des suites de sa déportation.

Mais les faits examinés remontent aussi à la période précédant la prise de commandement du poste par Karl DETHLEFS, surnommé « Cou de Cigogne ».

Le 1er octobre 1943, H. GARRIGUE, soupçonné d’être passeur, est arrêté. DETHLEFS est accusé de l’avoir violemment brutalisé pendant plusieurs interrogatoires. GARRIGUE est transféré à Toulouse et, le 24 novembre 1943, réussit à s’évader alors qu’il se trouve sur le chemin de la déportation.

Quelques jours plus tard, le 14 octobre, c’est J. SANS. Soupçonné d’appartenir à la Résistance, il refuse de parler. Plusieurs Allemands le brutalisent et SANS aurait formellement reconnu DETHLEFS parmi eux. Mais J. SANS n’a manifestement pas l’intention d’attendre tranquillement la suite des événements : malgré ses menottes, il réussit à s’évader dans la nuit et gagne l’Espagne.

Deux jours après, F. LO est arrêté. Son tort ? Le réquisitoire raconte alors un interrogatoire d’une violence terrible : F. LO aurait été déshabillé, attaché, frappé à coups de poing et avec une crosse de revolver. Trois hommes participent aux violences. Selon son témoignage, DETHLEFS aurait été le plus acharné. Résultat : fracture de la mâchoire et fracture du nez. Karl DETHLEFS, lui, nie.

L. DUSATRE, arrêté, le 27 septembre 1943 ou le 27 décembre 1943, après une dénonciation et interrogé plusieurs fois par DETHLEFS, est déporté en Allemagne. Mais le réquisitoire précise que « Cou de Cigogne » ne l’a pas frappé.

Le 21 avril 1944, J. FERRET traverse la montagne afin de ravitailler des patriotes. Il est arrêté à Superbagnères. Trois hommes du poste, parmi lesquels DETHLEFS, l’interrogent et le frappent. FERRET est ensuite transféré à Toulouse puis déporté en Allemagne. Lors d’une confrontation, « Cou de Cigogne » aurait reconnu lui avoir donné des gifles, tout en contestant des violences plus importantes.

Son compagnon, J. PÈNE, est arrêté le même jour. Cette fois, le réquisitoire impute à Karl DETHLEFS des coups de crosse de revolver à la tête ayant provoqué de sérieuses blessures. « Cou de Cigogne » n’aurait reconnu qu’un coup de poing.

J. ADER, arrêté le 12 juin 1944 parce qu’il est soupçonné de ravitailler le maquis. Selon le dossier, après quinze jours d’interrogatoires, DETHLEFS lui aurait cassé une dent à coups de poing. « Cou de Cigogne » affirme ne pas se souvenir de l’affaire ; ADER, lui, l’aurait formellement reconnu.

Jean SUBERCAZE, arrêté le 3 juillet : son portefeuille contenant 30 000 francs disparaît pendant sa détention. Il est ensuite déporté. DETHLEFS déclare ne rien savoir de l’argent.

P. AURIAC et Mme BACHELET, arrêtés le 20 juillet, interrogés par DETHLEFS puis emprisonnés à Toulouse jusqu’au 19 août.

L. GIRAUD, arrêté le 30 juillet après avoir été dénoncé comme résistant.

Les violences décrites par le réquisitoire sont extrêmement précises : dents cassées, coups portés à la nuque avec un manche de poignard, cuir chevelu déchiré, coups de bottes dans les reins. Le procureur le compte lui aussi parmi les victimes de « tortures corporelles ».

Le 9 juin 1944, Mme BRISSET est arrêtée à la place de son mari, maquisard. Une perquisition est menée à son domicile sous la direction de DETHLEFS. Selon l’accusation, elle tourne au pillage. Le réquisitoire mentionne 52 000 francs en titres et argent liquide, auxquels s’ajoutent 16 000 francs de bijoux. Mme BRISSET est ensuite transférée à Toulouse et y reste emprisonnée jusqu’au 19 août 1944.


 

Au village de Galié

Le réquisitoire explique pourquoi « Cou de Cigogne » et ses hommes se rendent à Galié : ils cherchent à arrêter un passeur nommé BORDES. Le document affirme qu’ils savent que cet homme s’est réfugié dans la maison de Mme veuve Victorine AGASSE. Puis il décrit les personnes qui se trouvent à l’intérieur : Victorine AGASSE, une amie de sa fille aînée Marie-Thérèse SALINAS, les trois filles de Mme AGASSE, Suzanne dix-neuf ans, Paulette dix-huit ans, Hélène huit ans, son fils Gilbert seize ans et Monique la fille de Suzanne âgée de deux ans… ainsi que son beau-frère Louis BORDES et deux jeunes hommes qu’il devait faire passer en Espagne. Le document judiciaire de 1950 dans lequel l’accusation retient explicitement la présence, dans la maison AGASSE, du passeur nommé Louis BORDES accompagné de deux candidats au passage clandestin vers l’Espagne.

Un affrontement éclate. Le réquisitoire emploie le mot : « combat ». Des coups de feu sont tirés. Des grenades sont utilisées. Les hommes présents dans la maison parviennent à s’enfuir. Mais tout le monde n'en sortira pas indemne. Suzanne AGASSE est grièvement blessée. Elle mourra peu après de ses blessures. Suzanne, cette jeune femme dont je reconstruis peu à peu l’histoire. Cette mère de famille, cette femme dont le nom reste accroché à cette terrible nuit de mai 1944.

On pourrait penser que le drame s'arrête là. Ce serait malheureusement trop simple. Après « le combat » la maison AGASSE est, selon le réquisitoire : « complètement pillée » et cela se déroule : « sous la direction de DETHLEFS ». Le procureur parle juridiquement d’un pillage commis par plusieurs militaires allemands, en bande, à force ouverte, avec violences et bris de portes ou de clôtures. Puis vient l’incendie. La maison est brûlée. Le maire de Galié est présent. Selon son témoignage repris dans le réquisitoire, DETHLEFS dirige les opérations et aurait ordonné de ne pas arrêter l’incendie. L’accusation retient donc également l’incendie volontaire d’une maison habitée ou servant à l’habitation. Quand on connaît aujourd’hui Galié, quand on parcourt ses rues, quand on regarde les montagnes qui entourent le village, il est difficile d’imaginer cette scène. Et pourtant...

Marie SALINAS, l'amie de Suzanne venue dîner et dormir chez sa copine, se trouvait dans la maison AGASSE. Elle est arrêtée lors de l’opération de Galié puis déportée en Allemagne. Le réquisitoire souligne que selon l'accusation, Marie SALINAS n’avait eu aucune activité dans la Résistance. Mais elle était malheureusement là.

 

 

À la fin du document, le parquet ne considère pas ces événements comme une série de dérapages indépendants les uns des autres. Il insiste au contraire sur leur importance, leur gravité, leur répétition, le nombre de victimes, leur concentration géographique et le fait qu'ils impliquent des membres de la police frontalière de Luchon. Il parle alors d’une : « action d’ensemble ». Et c’est l’un des passages les plus importants pour comprendre le raisonnement de l’accusation. DETHLEFS n’est pas seulement poursuivi pour un interrogatoire précis ou une arrestation isolée. Le procureur cherche à replacer son action dans celle du poste de Luchon qu’il a dirigé pendant plusieurs mois.

Au terme de son réquisitoire, le procureur rassemble les poursuites en neuf grands ensembles. On y retrouve les arrestations, détentions et déportations considérées comme des séquestrations, les séquestrations accompagnées de tortures corporelles, mais également les pillages commis ; et, bien sûr : le pillage de la maison AGASSE et l’incendie volontaire de la maison AGASSE. Le procureur considère finalement qu’il existe des charges suffisantes contre DETHLEFS pour être poursuivi : « comme auteur, co-auteur ou complice ». Cette formulation signifie que l’accusation reconnaît que selon les faits, sa responsabilité est recherchée comme auteur, coauteur ou complice.

 

Au parquet de la Cour d’appel de Bordeaux, le Procureur général arrive au terme de son réquisitoire. Il estime qu’« il y a lieu à accusation contre DETHLEFS Karl » et demande son renvoi devant le Tribunal militaire de Bordeaux afin d’y être jugé suivant la loi.

 

 

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