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La famille BORDERES, une famille paysanne des Pyrénées : les BAROU

Publié le par Elisabeth BORDERES

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Une famille enracinée à Nestier

Dans ce pays de coteaux et de terres cultivées, les noms désignaient une maison, un quartier, une mémoire. Ainsi en fut-il des BORDÈRES dit “Barou, attachés durant plus de cent quarante-cinq ans au lieu-dit Barou. Des recherches approfondies au cadastre seraient utiles pour savoir depuis quand ce "domaine fermier" appartenait à cette famille. L’histoire connue dans les archives départementales accessibles commence avec Jean Pierre BORDÈRES dit Barou, né vers 1741 au lieu-dit Barou, à Nestier. Cultivateur, il y vécut toute sa vie et y mourut vers le 3 mai 1836, à l’âge remarquable de 95 ans. En 1762, il épousa Marguerite SEUBE, née vers 1745. De cette union naquirent notamment Pierre dit Barou BORDÈRES, en 1763, et Augustin Antoine BORDÈRES BAROU, né le 12 juin 1767, mon aïeul. À cette époque, la vie était rude et réglée par les saisons. Les familles paysannes vivaient de la terre, de l’élevage, des récoltes, des droits d’usage, des parcelles transmises (ou disputées parfois). Avant la Révolution, les tenures restaient soumises aux droits seigneuriaux : redevances, corvées, bornages, obligations communautaires. Après 1789, les administrations changèrent, mais la réalité quotidienne demeura longtemps la même : cultiver, nourrir, transmettre.

La famille BORDÈRES conserva la propriété de Barou jusqu’en juillet 1885, soit plus de 145 ans de présence familiale continue. Une fidélité à la terre, mais aussi la fragilité des équilibres paysans. Une maison pouvait traverser les générations, puis être emportée par les dettes, les partages, les procès ou les malheurs. Augustin Antoine BORDÈRES Barou, fils de Jean Pierre, devint à son tour cultivateur. Né en 1767, il mourut à Nestier le 20 décembre 1847, à l’âge de 80 ans. En 1795, il épousa Jacquette BAZERQUE, née vers 1769 et décédée en 1852. Leur descendance inscrit davantage encore le nom Barou dans la vie communale. Augustin Antoine apparaît souvent comme témoin lors des déclarations de naissances et de décès auprès du maire de Nestier. Cela laisse deviner un homme bien établi, présent dans la communauté villageoise. Parmi leurs enfants figurent Jean BORDÈRES, né en 1794, Françoise, morte enfant, Jeanne Françoise, Bertrande dite Barou, et surtout François BORDÈRES, né en 1807, autre maillon essentiel de ma lignée.

François BORDÈRES, cultivateur lui aussi, épousa le 21 février 1863, à Saint-Laurent, Jeanne Anne SAINT-PAUL, née en 1839. Le couple eut plusieurs enfants : Marie, Jacquette, Françoise Magdeleine, morte en bas âge, Jean Marie Colin, Antoinette Léa, Basile Antoine Henri, François Jean, mon aïeul, et Jean dit Henri. En 1872, le foyer est composé de François âgé alors de 64 ans et son épouse Jeanne 32 ans. Autour d’eux vivent leurs enfants encore jeunes : Marie, Jacquette, Jean Colin, Antoinette. Jean, le frère de François, âgé de 76 ans, vit également sous le même toit. C’est toute une organisation familiale ancienne : plusieurs générations, des adultes, des enfants, un frère âgé, dans cette maison telle un refuge et une unité de travail.

Avec François Jean BORDÈRES, né en 1875 et mort en 1958, le surnom avait traversé le temps. Il était un repère géographique et une mémoire. Les BORDÈRES dit Barou furent des gens de terre, des hommes et des femmes d'une mémoire paysanne et familiale.

Dans la maison des BORDÈRES, on apprend tôt à travailler. On cultive, on répare, on garde les troupeaux, on économise tout. Rien ne se perd. Les journées commencent avant l’aube et se terminent souvent à la lumière vacillante de la cheminée. Le surnom « Barou » accompagne déjà la famille depuis longtemps. Dans les Pyrénées, les patronymes désignent une propriété, une branche familiale, une histoire. À Nestier, chacun sait parfaitement qui sont « les Barou ». François grandit dans cet univers rural immuable où les saisons dictent les semis, les foins, les récoltes parfois difficiles… chaque année recommence presque à l’identique. Pourtant, derrière cette apparente répétition se cache une véritable résistance quotidienne. Il faut tenir malgré les mauvaises récoltes, les maladies, les décès ou les dettes qui menacent toujours les petites exploitations.  Pendant longtemps, il reste célibataire. Rien d’exceptionnel dans les campagnes du XIXe siècle. Beaucoup d’hommes attendent d’avoir une situation stable avant de prendre épouse. D’autres demeurent auprès des parents âgés afin de maintenir l’exploitation familiale. Les années passent ainsi, au rythme de la terre.

 

À plusieurs kilomètres de là, dans le Comminges, grandit Jeanne Anne SAINT-PAUL. Née le 9 juin 1839 à Cuguron, elle est la fille de Pierre SAINT-PAUL dit « Caillau » et de Bertrande BAZERT. Comme beaucoup de jeunes filles rurales de cette époque, elle apprend très tôt à tenir une maison, aider aux champs, surveiller les plus jeunes et vivre avec peu. Le 21 février 1863, à Saint-Laurent-de-Neste, leurs destins se rejoignent. Jeanne Anne a vingt-quatre ans et François cinquante-six. Aujourd’hui, une telle différence d’âge surprendrait. Mais au XIXe siècle, dans ces vallées agricoles, les mariages répondent aussi à des nécessités de transmission, de stabilité et de survie des exploitations familiales. Leur mariage est précédé d’un contrat signé le 2 février 1863. Même modestes, les terres représentent alors l’assurance de l’avenir.

Et bientôt, la maison des Barou se remplit d’enfants. Marie naît en 1863. Jacquette en 1865. Françoise Magdeleine en 1867, mais la petite ne vivra qu’un an. Jean-Marie Colin naît en 1869. Antoinette Léa en 1870. Basile Antoine en 1872. François Jean en 1875. Puis Jean Henri. Tous portent le surnom familial : « Barou ». Le recensement de 1872 offre une image de cette famille paysanne. François a alors soixante-quatre ans. Jeanne Anne trente-deux. Les enfants grandissent autour d’eux dans la maison du quartier de Mignoux et Peyrite (Barou) à Nestier. Le frère de François, Jean, âgé de soixante-seize ans, partage également le foyer. Trois générations vivent ensemble. On imagine, les longues soirées d’hiver autour du feu. Les enfants apprennent tôt à aider leur père dans les champs ou auprès des bêtes pendant que Jeanne Anne tient la maison à bout de bras. François, malgré son âge déjà avancé, continue de travailler la terre. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, il ne connaît ni retraite ni repos véritable. Tant que le corps tient, on travaille.

Mais les années heureuses ne durent jamais éternellement. Le 9 août 1881, François BORDÈRES meurt à Nestier à l’âge de soixante-quatorze ans. Avec lui disparaît le chef de famille, le gardien du domaine et le lien vivant avec plusieurs générations de « Barou ». Pour Jeanne Anne, devenue veuve à quarante-deux ans, commence alors une autre bataille. Dans le monde rural du XIXe siècle, perdre son époux signifie souvent perdre l’équilibre entier de l’exploitation. Les dettes deviennent lourdes. Les enfants sont encore jeunes. Elle tente pourtant de tenir. Comme tant de femmes de cette époque, sans plainte, simplement parce qu’il faut continuer. Mais en 1885, après une longue bataille pour maintenir la ferme survient le drame qui bouleversera définitivement l’histoire familiale. Le 12 juillet, la justice ordonne la saisie immobilière puis l’expropriation. Les terres de Barou, de Saoumayou, de Massey… tout ce qui faisait leur monde est découpé, estimé, vendu. Pour une famille paysanne pyrénéenne, perdre sa terre ne signifie pas seulement perdre un bien matériel. C’est perdre sa place, son identité, sa continuité, son nom même. Le 8 août 1885, au tribunal de Bagnères-de-Bigorre, les biens sont vendus à l’encan. Une vie entière, et peu à peu, le surnom « Barou » disparaît lui aussi. Comme si l’arrachement des terres avait emporté avec lui une partie de l’âme familiale.

Les décennies passent. Les générations s’éloignent. Les souvenirs s’effacent lentement. Puis, en 2022, à force de recherches dans les archives en ligne, Élisabeth retrouve ce surnom oublié : « Barou ». Quelques mots dans un registre ancien, mais derrière ces quelques lettres ressurgit tout un monde disparu : une maison, des champs, une famille entière. Des vies de labeur, de courage et de résistance silencieuse. On sait peu de choses des dernières années de Jeanne Anne SAINT-PAUL. Mais l’essentiel demeure. Elle aura tenu jusqu’au bout malgré le veuvage, les difficultés et l’expropriation. Elle s’éteint le 27 février 1904 à Saint-Bertrand-de-Comminges, à l’âge de soixante-quatre ans. Quant à François BORDÈRES dit « Barou », il reste aujourd’hui l’une de ces figures paysannes pyrénéennes dont les descendants portent encore l’empreinte. Des hommes de la terre, des bâtisseurs, des vies simples en apparence, mais qui ont permis à des générations entières de traverser le temps.

Et derrière eux, toujours, des femmes comme Jeanne Anne. Celles qui ont maintenu les foyers debout lorsque tout menaçait de s’effondrer. Car les grandes histoires familiales ne naissent pas seulement des héros ou des événements extraordinaires. Elles naissent aussi de ces existences modestes qui, malgré les épreuves, auront simplement continué d’avancer.

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