Marcelle BORDES-BORDERES emprisonnée au Fort de Romainville
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Le 6 janvier 1944, lorsque Marcelle BORDES franchit les portes du Fort de Romainville, elle comprend qu’elle entre dans un lieu d’attente. Une attente lourde, lente, presque irréelle. Les premiers jours, tout est confus. Le corps souffre encore. Chaque mouvement rappelle ce qu’elle a enduré. Mais ici, la violence change de forme. On lui désigne une place, un espace étroit, partagé. Des visages inconnus, fatigués, méfiants parfois… puis vite fraternels. Personne ne pose de questions inutiles. Très vite, Marcelle découvre une autre lutte : celle du quotidien. L’eau est rare. Froide. Les lavabos sont insuffisants. Le savon, un luxe presque inexistant. Elle passe ses mains sous un filet glacé, brièvement. Ce geste, si simple autrefois, devient essentiel. Se laver, c’est résister.
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Autour d’elle, certaines femmes s’organisent, partagent un vêtement, un peu d’eau, un conseil. On apprend à faire peu… avec presque rien. Mais les jours passent. Les vêtements se salissent, s’usent. Marcelle garde les siens. Ils sont devenus comme une seconde peau, le dernier lien visible avec sa vie d’avant. Elle resserre son manteau contre elle. Le froid s’infiltre partout. À Romainville, le temps ne s’écoule pas. Il s’étire. Les journées se ressemblent : appels dans la cour, dans l’air glacé, longues attentes sans explication, repas maigres, retour dans l’espace partagé. Rien ne semble se passer… et pourtant, tout use. Le corps fatigue. L’esprit aussi. Mais Marcelle s’impose une discipline intérieure. Ne pas se laisser aller. Rester droite. Garder le contrôle de ce qui peut encore l’être.
Les gardiens sont là. Certains parlent peu, exécutent mécaniquement. D’autres laissent passer une dureté plus visible, une froide indifférence. Il n’y a pas de règle explicite, seulement l’arbitraire. Un ordre peut tomber sans raison, une punition surgir sans explication. Marcelle apprend à observer, à anticiper, à se faire discrète… Peu à peu, des liens se tissent, sans grands mots. Une femme lui cède un peu de place, une autre lui montre comment économiser l’eau, une troisième partage un morceau de pain. Marcelle écoute, retient, donne à son tour. Dans cet univers fermé, la solidarité n’est pas un choix c’est une nécessité. Elle croise des femmes instruites, engagées, fortes malgré tout. Certaines deviendront connues plus tard, mais ici, elles sont simplement… des femmes qui tiennent. Comme elle.
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Un jour on lui permet d’écrire quelques lignes, sous surveillance. Elle tient le crayon avec précaution. Que dire ? Que taire ? Elle écrit l’essentiel sans le dire : qu’elle est là, qu’elle tient, qu’il ne faut pas s’inquiéter. Elle sait que chaque mot sera lu. Mais écrire, malgré tout, c’est exister encore. Recevoir est plus rare. Quand cela arrive, c’est un bouleversement silencieux. Un nom familier. Une écriture connue. Elle lit, relit, garde les mots en elle comme une réserve de force.
Il n’y a pas de travail imposé comme ailleurs. Mais il y a toujours quelque chose à faire : nettoyer, organiser, aider. Marcelle s’y engage. Non par contrainte, mais par nécessité intérieure. Faire, c’est tenir. Agir, c’est rester vivante.
Puis il y a les listes. Toujours les listes. Des noms appelés dans la cour. Des femmes qui se lèvent, rassemblent leurs maigres affaires. Certaines tremblent. D’autres restent droites. Personne ne sait vraiment où elles vont. Mais toutes comprennent que ce départ n’est pas anodin. Chaque appel traverse Marcelle comme une lame. Pas aujourd’hui. Mais demain ?
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Les semaines passent. Janvier. Février. Mars. Avril. Marcelle change. Son corps s’affaiblit, mais quelque chose en elle se renforce. Une clarté intérieure. Une volonté calme. Elle repense aux montagnes. À l’air libre. Aux chemins. À sa famille. Elle s’y accroche. Elle ignore qu'un drame va se jouer chez sa sœur Victorine. Elle ignore que son époux à été lui aussi arrêté pour être déporté. Elle ignore tant de choses...
Le 12 mai 1944 approche. Marcelle ne connaît pas encore la date. Mais elle sent que l’attente touche à sa fin. Dans ce lieu où tout est fait pour réduire l’être humain, elle a réussi à préserver l’essentiel : elle-même. Et lorsque son nom sera appelé, elle se lèvera. Sans bruit. Parce qu’au fond d’elle, une vérité demeure : on peut tout lui prendre… sauf ce qu’elle a décidé de ne jamais céder.
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