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La ligne Dutch-Paris pour laquelle Louis Bordes a oeuvré...

Publié le par Elisabeth BORDERES

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(clic image).

 

Au cœur de l’Europe occupée, il y avait des chemins de peur et de courage, reliant Amsterdam à Bruxelles, Paris, Toulouse, les Pyrénées puis l’Espagne. Une géographie secrète faite de caves, de gares, de faux papiers, de prêtres, de paysans, de femmes de l’ombre et de passeurs de montagne. Cette organisation portait un nom devenu légendaire : le réseau Dutch-Paris. Fondé par le diplomate néerlandais Herman Laatsman et par le commerçant adventiste néerlandais Johan Hendrik Weidner, le réseau fut l’une des plus importantes filières d’évasion de l’Europe occupée. Derrière son appellation se cachait une machine clandestine d’une efficacité extraordinaire.

Entre 1942 et 1944, Dutch-Paris permit l’exfiltration d’environ 1 080 personnes, dont près de 800 Juifs, mais aussi des aviateurs alliés abattus, des résistants recherchés, des agents de renseignement et des familles entières promises à la déportation. Le réseau servait également de ligne de communication entre les Pays-Bas occupés et le gouvernement néerlandais en exil à Londres. Des microfilms étaient dissimulés dans des stylos-plumes, transportés à travers les frontières, les contrôles et les rafles. À chaque étape, une simple erreur pouvait entraîner la mort. Mais les résistants savaient une chose : écrire était dangereux. Ils évitaient les listes, les noms, les carnets. La clandestinité imposait l’effacement. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, l’histoire précise de Dutch-Paris demeure fragmentaire. Les archives sont dispersées, les témoignages incomplets, les souvenirs parfois contradictoires. Beaucoup de documents allemands furent détruits avant la retraite du Reich.

 

Contrairement à certaines idées reçues, Dutch-Paris n’était pas un réseau uniquement néerlandais. Il réunissait des Hollandais, des Français, des Belges, des Suisses, des Allemands antinazis et même des résistants d’autres nationalités. Beaucoup n’étaient ni militaires ni espions professionnels. C’étaient des cheminots, des secrétaires, des prêtres, des étudiants, des commerçants, des infirmières, des mères de famille. À Paris, Jean Michel Caubo, responsable des horaires à la Gare du Nord, transforma son bureau en refuge clandestin. Des fugitifs y arrivaient épuisés avant d’être redistribués vers d’autres relais. Dans l’ombre de Paris œuvraient aussi des figures devenues essentielles : Suzanne Hiltermann, surnommée « Touty », polyglotte brillante, spécialiste des évacuations d’aviateurs alliés ; Raymonde Rose Perrier, qui participa au sauvetage de centaines de personnes ; Marie-Louise MeunierBenjamin Nykerk, arrêté puis mort à Neuengamme ; et l’Allemand antinazi Karl-Heinz Gerstner.

Tous savaient qu’ils vivaient avec une condamnation suspendue au-dessus d’eux.

 

Après Paris venait souvent Toulouse, puis le Comminges, puis les montagnes. Les évadés arrivaient en train, parfois guidés depuis la Gare du Nord jusqu’aux réseaux du Sud-Ouest. Là commençait une autre guerre : celle des chemins nocturnes, du froid, des contrôles allemands et des passages clandestins vers l’Espagne. Ces itinéraires rejoignaient les grandes filières pyrénéennes utilisées aussi par les réseaux Françoise, Buckmaster ou Pat O’Leary. Dans ces montagnes, des passeurs français guidaient les groupes à travers les cols les plus dangereux. Certains furent arrêtés, d’autres exécutés, beaucoup ne laissèrent aucune trace écrite. On avançait de nuit, sans lumière, avec des chaussures inadaptées, parfois avec des enfants. Les aviateurs alliés, habitués au ciel, découvraient soudain la peur en montagne.

 

Le récit du navigateur américain Victor Ferrari illustre parfaitement cette odyssée clandestine. Le 13 novembre 1943, son bombardier B-26 est touché au-dessus des Pays-Bas. L’appareil perd de l’altitude, le cockpit explose. Ferrari saute finalement par la soute à bombes après plusieurs tentatives désespérées pour ouvrir son parachute, la voilure ne s’ouvre qu’au dernier instant, il s’écrase brutalement au sol. Des civils hollandais l’aident immédiatement, des bicyclettes sont fournies, puis viennent les fermes-refuges, les vêtements civils, les interrogatoires de sécurité organisés par le réseau. Car Dutch-Paris se méfiait des faux aviateurs envoyés par la Gestapo pour infiltrer les filières.

Ensuite commence le long voyage : MaastrichtBruxellesParis, Le métro, Les hôtels devenus trop dangereux. Les marches interminables dans les rues pour éviter les contrôles, les caves de l’École Normale Supérieure, les faux papiers fabriqués par le réseau. Et surtout cette femme extraordinaire : Suzanne Hiltermann, « Touty ». Elle soigne, organise, rassure, transporte les hommes blessés, improvise des solutions à chaque instant. Lorsque Victor avoue qu’il ne pourra peut-être pas supporter une marche de trente-cinq heures dans les Pyrénées à cause de ses blessures, elle refuse de l’abandonner. Elle trouve une infirmière, le cache, le soigne, puis l’escorte elle-même jusqu’à Toulouse. Quelques jours plus tard, elle est arrêtée par la Gestapo après avoir tenté de détruire des documents compromettants dans son appartement parisien. Torturée, internée, déportée à Camp de Ravensbrück, elle ne parlera pas.

 

Ce qui rend Dutch-Paris si fascinant aujourd’hui, c’est justement son caractère inachevé. L’histoire du réseau continue de se reconstruire grâce aux archives retrouvées, aux dossiers de déportation, aux rapports militaires, aux récits de familles et aux témoignages tardifs. Des chercheurs comme Megan Koreman ont permis d’identifier précisément de nombreux aviateurs sauvés par le réseau. Mais il reste encore des zones d’ombre, des noms oubliés, des passeurs inconnus, des femmes jamais décorées, des familles entières sauvées sans laisser de traces administratives. Et c’est peut-être cela, au fond, la véritable définition de la Résistance. Des femmes et des hommes qui acceptèrent de disparaître derrière leurs actes afin que d’autres puissent vivre.

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