LE CHARNIER DE BORDELONGUE à Toulouse
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Toulouse, 1943-1944 :
vingt-huit résistants que les nazis
voulaient faire disparaître
Ils avaient 21, 22, 35, 46 ou 56 ans. Ils étaient étudiants, ouvriers, pères de famille, jeunes maquisards ou résistants de la première heure. Ils venaient de Toulouse, du Béarn, du Lot-et-Garonne, de l'Aude, des Hautes-Pyrénées et d'ailleurs. Ils avaient un point commun : avoir refusé de se soumettre à l'occupant allemand.
Entre novembre 1943 et avril 1944, vingt-huit hommes furent condamnés à mort par la justice militaire allemande à Toulouse. Leurs corps furent transportés dans un terrain isolé de Bordelongue, où les nazis pensaient pouvoir les faire disparaître.
Mais une femme avait vu.
Bordelongue
Aujourd'hui, pour trouver le monument des martyrs de Bordelongue, il faut savoir où cherche. Dissimulé derrière le périphérique toulousain, non loin de l'ancienne usine AZF, le lieu ne ressemble guère à ces grands monuments devant lesquels les visiteurs s'arrêtent naturellement. Il faut quitter les axes fréquentés, s'éloigner du bruit de la circulation et rejoindre cet endroit discret où se dresse la stèle des Martyrs de Bordelongue.
Sous cette terre, une terrible histoire s'est déroulée. Revenons quelques décennies en arrière.
Nous sommes à Toulouse, sous l'Occupation allemande. Depuis novembre 1942, les troupes allemandes occupent également la zone sud de la France. La répression s'intensifie. Les arrestations se multiplient, les prisons se remplissent et les tribunaux militaires allemands prononcent des condamnations à mort.
À Toulouse, la prison Saint-Michel devient l'un des principaux lieux de détention et de répression. Dans sa partie réservée aux Allemands, des résistants sont interrogés, jugés et condamnés. Certains ont subi de terribles sévices avant de comparaître. Les audiences peuvent être rapides. Les condamnations sont souvent sans appel. Puis vient l'exécution.
Reste alors un problème pour les autorités allemandes : que faire des corps ? La solution retenue est aussi simple que macabre. Les transporter hors de la ville, les jeter dans une fosse et les recouvrir de terre. Bordelongue devient ainsi un lieu d'inhumation clandestine des victimes de la répression allemande.
Les nazis comptaient sur le silence et l'isolement. Ils avaient oublié une chose : dans nos campagnes, il y a toujours quelqu'un qui voit passer les camions. Et cette fois, ce quelqu'un allait jouer un rôle essentiel.
Madame Ramon avait vu les camions allemands
À proximité du terrain de Bordelongue habitait une fermière, Madame Ramon. Pendant plusieurs mois, elle observa des mouvements pour le moins inquiétants. Des camions allemands arrivaient. Des soldats descendaient. On creusait ou l'on ouvrait une fosse. Des corps étaient déposés dans la terre. Puis les hommes repartaient.
Madame Ramon remarqua également des traces de sang. Elle comprit que quelque chose de terrible se déroulait à quelques pas de chez elle. Elle conserva le souvenir de ces allées et venues, des dates et de certains détails. Son témoignage allait devenir déterminant.
Car lorsque Toulouse fut libérée, les Boches avaient disparu, mais les corps étaient toujours là.
Le 4 septembre 1944, grâce aux indications de cette habitante, les autorités françaises découvrirent le charnier. On entreprit les exhumations. Un corps apparut. Puis un deuxième. Puis d'autres encore.
Vingt-huit hommes furent sortis de terre.
Vingt-huit résistants que l'on avait enterrés à la hâte, loin des regards. La plupart purent être identifiés rapidement. Une identification demeura toutefois incertaine. Ces hommes avaient désormais des noms. Et derrière chacun de ces noms se trouvait une famille qui attendait, espérait ou ignorait encore ce qui s'était passé.
24 OCTOBRE
Quatre jeunes résistants du maquis de Bir Hakeim
sont condamnés à mort
Ils étaient quatre. Henri Arlet et André Vasseur furent arrêtés sous de fausses identités :
- Henri ARLET, 21 ans, se faisait appeler « Hubert Arnaux ».
- André VASSEUR, 21 ans, utilisait le nom d'« André Jaxerre ».
- Jacques SAUVEGRAIN, 22 ans.
- Edmond GUYAUX, 21 ans.
À cet âge, on devrait pouvoir penser à ses études, à ses premières amours, à ses projets d'avenir. Mais en 1943, ces jeunes hommes avaient fait un autre choix. Celui de la Résistance.
Ils avaient rejoint le maquis de Bir Hakeim, appartenant à l'Armée secrète, qui opérait notamment en Aveyron et dans l'Hérault. Parmi eux se trouvaient de brillants étudiants toulousains, notamment Jacques Sauvegrain et Edmond Guyaux, élèves des classes préparatoires.
Le 10 septembre 1943, le maquis fut attaqué par les forces allemandes. Deux maquisards furent tués. Quatre autres furent capturés, les armes à la main.
Les quatre prisonniers furent interrogés à Perpignan avant d'être transférés à la prison Saint-Michel de Toulouse. Le 24 octobre 1943, ils comparurent devant le tribunal militaire allemand. Ils furent condamnés à mort.
Le 9 novembre 1943, au matin, Madame Ramon vit arriver un camion allemand à Bordelongue. Après le départ des soldats, elle remarqua du sang frais à proximité de la fosse.Les quatre jeunes hommes venaient d'être exécutés.
Le 13 novembre 1943, La Dépêche publia un avis des autorités allemandes annonçant leur exécution. Quatre vies supprimées. Et quatre familles auxquelles on venait d'arracher un fils.
2 DÉCEMBRE 1943
Trois résistants du Béarn devant leurs juges
À peine quelques semaines plus tard, le tribunal militaire allemand de Toulouse se réunit de nouveau.
Cette fois, trois résistants originaires du Béarn, dans les Basses-Pyrénées — aujourd'hui les Pyrénées-Atlantiques — comparaissent. Ils sont accusés d'« intelligence avec l'ennemi ». Derrière cette expression utilisée par les autorités allemandes se cachent les activités de ceux qui soutiennent la lutte contre l'Occupation.
Les condamnés sont :
- Henri FRAISSE, 30 ans.
- Henri LACABANNE, 34 ans.
- Louis MANTIEN, 24 ans.
Le jugement est prononcé le 2 décembre 1943. Tous trois sont condamnés à mort.
Le 28 décembre 1943, ils sont exécutés. Leurs corps sont ensuite transportés à Bordelongue et déposés dans la fosse commune. Madame Ramon signalera un nouveau transport nocturne de corps allemands à cette période.
Nous sommes au lendemain de Noël. Pendant que certaines familles tentent de célébrer tant bien que mal les fêtes malgré les restrictions, la guerre et les absences, trois autres familles perdent définitivement l'un des leurs. Ils ne rentreront pas. Et leurs proches ne sauront pas immédiatement où ils reposent.
4 DÉCEMBRE 1943
Neuf résistants du Lot-et-Garonne condamnés
Le 4 décembre 1943, deux jours seulement après le précédent jugement, neuf autres résistants comparaissent devant la justice militaire allemande. Ils viennent du Lot-et-Garonne. Ils ont été arrêtés par les services de la Gestapo d'Agen, puis conduits à Toulouse.
Les autorités allemandes leur reprochent une : « Activité de franc-tireur et activité en faveur de l'ennemi. » Autrement dit, ils sont poursuivis pour avoir participé à la Résistance armée ou l'avoir soutenue.
Neuf condamnations à mort.
- Ernest COUDERC, 46 ans.
- Louis COULANGES, 46 ans.
- Aurélien DESBARATS, 56 ans.
- Rolland GOUMY, 27 ans.
- Maurice LASSAUQUE, 35 ans.
- Adrien PORTE, 37 ans.
- Noël PUJOS, 44 ans.
- Paul QUANDALLE, 35 ans.
- Raoul ROGALE, 45 ans.
Le plus jeune, Rolland Goumy, n'a que 27 ans. Le plus âgé, Aurélien Desbarats, en a 56. Ils appartiennent à des générations différentes, mais tous se retrouvent devant le même tribunal.
Le 5 janvier 1944, ils sont exécutés. Ce matin-là, deux camions allemands transportent leurs dépouilles jusqu'à Bordelongue. Les neuf corps sont déposés dans la fosse.
Un document judiciaire allemand, transmis le 10 janvier 1944 au préfet à Agen et conservé aux Archives départementales de la Haute-Garonne sous la cote 5278 W 5, apporte des précisions sur les accusations retenues.
Les neuf hommes ont été condamnés pour avoir participé à la Résistance armée contre l'armée allemande.
Le 17 janvier 1944, La Dépêche publie à son tour un avis annonçant leur exécution. L'occupant entend ainsi faire connaître les sanctions infligées aux résistants. Ces publications servent aussi d'avertissement à la population. Le message est clair : ceux qui s'opposent à l'armée allemande risquent la mort.
Mais malgré ces annonces, malgré les arrestations et malgré les exécutions, la Résistance continue.
8 AVRIL 1944
Neuf hommes condamnés et exécutés le même jour
Le printemps 1944 arrive. Dans le sud de la France, les activités de la Résistance s'intensifient. Les sabotages, les attentats et les opérations clandestines se multiplient.
La répression allemande devient de plus en plus brutale.
Le 8 avril 1944, neuf résistants originaires de plusieurs départements sont présentés devant le tribunal militaire allemand de Toulouse. Ils viennent de l'Aude, de la Haute-Garonne, des Hautes-Pyrénées, de la Gironde et du Lot-et-Garonne.
- Émile BÉTEILLE, 35 ans.
- Roger ARNAUD, 30 ans.
- Fernand DUCÈS, 54 ans.
- Paul MATHOU, 22 ans.
- Jean BLANCHETON, 35 ans.
- Jean BRISSEAU, 34 ans.
- Pierre DUBOIS, 32 ans.
- François LAGUERRE, 34 ans.
- Roger LÉVY, 43 ans.
Ce jour-là, un attentat vient d'être commis à Toulouse. Les neuf prisonniers sont condamnés à mort et exécutés le jour même, dans un contexte de représailles. La procédure est particulièrement rapide. Ils n'ont pratiquement plus de temps. Quelques heures seulement séparent leur condamnation de leur exécution. Parmi eux se trouve Paul MATHOU. Avant de mourir, il va écrire une lettre à ses parents.
Une lettre bouleversante, qui permet aujourd'hui de comprendre ce qui s'est passé à l'intérieur de la prison Saint-Michel ce 8 avril 1944.
Paul Mathou a été arrêté le 29 mars 1944, à Banios, dans les Hautes-Pyrénées.
Il a été blessé à l'épaule et n'a pas réussi à s'échapper.
Les Allemands l'ont transporté à Tarbes, où il a reçu des soins.
Le 1er avril 1944, il a été transféré à Toulouse et enfermé à la prison Saint-Michel.
Pendant plusieurs jours, il attend.
Il sait que sa situation est grave.
Puis arrive le 8 avril.
Vers 10 heures, il est conduit devant le tribunal.
L'audience dure une heure et quarante minutes.
Il est condamné à mort.
L'exécution est prévue à 17 heures.
Il lui reste quelques heures à vivre.
On lui donne une chemise propre.
On le fait raser.
Les neuf condamnés reçoivent des colis de la Croix-Rouge et prennent ensemble leur dernier repas.
Puis ils sont réunis dans une même pièce pour écrire à leurs familles.
Paul Mathou commence sa lettre par ces mots :
« Bien chers parents chéris, et petite mère chérie… »
Il explique à ses parents qu'il vient d'être condamné à mort par la cour martiale allemande.
Il pense que l'attentat commis à Toulouse a précipité leur condamnation.
Il raconte son arrestation, sa blessure, son passage à Tarbes et son transfert à Toulouse.
Il évoque même, avec une étonnante simplicité, son arrivée à la prison le 1er avril, en glissant une petite plaisanterie sur le poisson d'avril.
Puis il raconte ce dernier repas partagé avec ses huit compagnons.
Tous savent qu'ils vont mourir.
Aucun ne se plaint, écrit-il.
Ils ont reçu cinq cigarettes chacun.
Paul rédige sa lettre en fumant la deuxième.
Ce détail est peut-être l'un des plus poignants.
Il n'est plus seulement question d'un résistant condamné à mort.
Il y a un jeune homme de 22 ans, assis dans une pièce de prison, une cigarette à la main, qui cherche les mots pour rassurer ses parents.
Lui qui va mourir tente encore de leur donner du courage.
Il leur dit qu'il a fait son examen de conscience.
Qu'il est prêt.
Et qu'il meurt en restant fidèle à la France.
« Je me suis montré toujours attaché à ma France si belle que j'aime tant. »
Ces quelques mots suffisent à comprendre ce qui animait ce jeune résistant.
Il ne lui reste plus que quelques heures.
Et pourtant, c'est encore à sa famille et à son pays qu'il pense.
La lettre de Paul Mathou constitue un témoignage exceptionnel sur les dernières heures des neuf condamnés du 8 avril 1944.
Elle rappelle aussi que derrière les chiffres et les décisions judiciaires se trouvaient des hommes qui avaient peur, qui espéraient peut-être encore, qui aimaient leurs proches et qui auraient voulu vivre.
La lettre complète de Paul Mathou peut être consultée dans les archives et témoignages publiés par la ville de Tarbes.
Paul Mathou, 22 ans : une dernière lettre à ses parents
Paul Mathou a été arrêté le 29 mars 1944, à Banios, dans les Hautes-Pyrénées. Il a été blessé à l'épaule et n'a pas réussi à s'échapper. Les Boches l'ont transporté à Tarbes, où il a reçu des soins.
Le 1er avril 1944, il a été transféré à Toulouse et enfermé à la prison Saint-Michel. Pendant plusieurs jours, il attend. Il sait que sa situation est grave.
Puis arrive le 8 avril. Vers 10 heures, il est conduit devant le tribunal. L'audience dure une heure et quarante minutes. Il est condamné à mort. L'exécution est prévue à 17 heures. Il ne lui reste plus que quelques heures à vivre. On lui donne une chemise propre. On le fait raser.
Les neuf condamnés reçoivent des colis de la Croix-Rouge et prennent ensemble leur dernier repas. Puis ils sont réunis dans une même pièce pour écrire à leurs familles.
Paul Mathou commence sa lettre par ces mots :
« Bien chers parents chéris, et petite mère chérie… »
Il explique à ses parents qu'il vient d'être condamné à mort par la cour martiale allemande. Il pense que l'attentat commis à Toulouse a précipité leur condamnation. Il raconte son arrestation, sa blessure, son passage à Tarbes et son transfert à Toulouse. Il évoque même, avec une étonnante simplicité, son arrivée à la prison le 1er avril, en glissant une petite plaisanterie sur le poisson d'avril.
Puis il raconte ce dernier repas partagé avec ses huit compagnons. Tous savent qu'ils vont mourir. Aucun ne se plaint, écrit-il. Ils ont reçu cinq cigarettes chacun. Paul rédige sa lettre en fumant la deuxième. Ce détail est poignant.
Il n'est plus seulement question d'un résistant condamné à mort. Il y a un jeune homme de 22 ans, assis dans une pièce de prison, une cigarette à la main, qui cherche les mots pour rassurer ses parents. Lui qui va mourir tente encore de leur donner du courage. Il leur dit qu'il a fait son examen de conscience. Qu'il est prêt. Et qu'il meurt en restant fidèle à la France.
« Je me suis montré toujours attaché à ma France si belle que j'aime tant. »
Ces quelques mots suffisent à comprendre ce qui animait ce jeune résistant. Il ne lui reste plus que quelques heures. Et pourtant, c'est encore à sa famille et à son pays qu'il pense.
La lettre de Paul Mathou constitue un témoignage exceptionnel sur les dernières heures des neuf condamnés du 8 avril 1944. Elle rappelle aussi que derrière les chiffres et les décisions judiciaires se trouvaient des hommes qui avaient peur, qui espéraient peut-être encore, qui aimaient leurs proches et qui auraient voulu vivre.
La lettre complète de Paul Mathou peut être consultée dans les archives et témoignages publiés par la ville de Tarbes.
Vous pouvez consulter son dossier ici :
Carnet de notes (1942), 308 J 1
Carnet de notes (1943), 308 J 2
18 AVRIL 1944
Les trois derniers martyrs de Bordelongue
Dix jours seulement après l'exécution des neuf résistants, trois autres hommes comparaissent devant le tribunal militaire allemand. Ils sont originaires du Lot.
- Charles BOIZARD, 22 ans.
- Émile COIRY, 23 ans.
- Georges LARRIVE, 21 ans.
Le 18 avril 1944, ils sont jugés. La condamnation à mort est prononcée. Ils sont exécutés à l'issue de la séance. Cette fois encore, les Allemands transportent les corps jusqu'à Bordelongue.
Madame Ramon se souviendra précisément de ce jour. Le 18 avril 1944, vers 18 heures, elle voit les trois corps jetés dans la fosse. Ce sont les trois dernières victimes de cette série d'exécutions dont les dépouilles seront retrouvées dans le charnier.
4 SEPTEMBRE 1944
La terre de Bordelongue rend ses morts
Le 19 août 1944, Toulouse est libérée. Les forces allemandes ont quitté la ville. La population retrouve progressivement sa liberté, mais les familles cherchent toujours leurs disparus. Certains ont été déportés. D'autres ont été transférés vers des prisons inconnues. D'autres encore ont été exécutés sans que leurs proches sachent ce qu'ils sont devenus.
À Bordelongue, Madame Ramon peut enfin raconter ce qu'elle a vu. Ses indications conduisent les autorités françaises jusqu'au terrain où les Allemands ont enterré les corps.
Le 4 septembre 1944, les recherches commencent. La fosse est ouverte. Les dépouilles sont exhumées.
Vingt-huit corps sont découverts.
L'identification des victimes permet de relier les dépouilles aux condamnations prononcées par le tribunal militaire allemand de Toulouse entre octobre 1943 et avril 1944. La plupart des hommes sont rapidement reconnus.
Mais l'enquête doit aussi reconstituer le fonctionnement de cette justice militaire allemande. Les autorités françaises disposent alors de renseignements incomplets. Les occupants ont laissé peu d'éléments sur leurs procédures. Certains jugements ont été portés à la connaissance du public par de simples annonces dans la presse.
Il faudra donc confronter les documents judiciaires, les archives administratives, les témoignages et les informations recueillies après la Libération.
Le témoignage de Madame Ramon prend ici toute son importance. Grâce à elle, les dates de certains transports de corps peuvent être rapprochées de celles des exécutions. Les morts de Bordelongue ne sont plus seulement des victimes anonymes retrouvées dans une fosse. Ils retrouvent leur identité, leur parcours et leur place dans l'histoire de la Résistance.
La prison Saint-Michel :
un lieu de détention, de jugement et d'exécution
Pour comprendre le drame de Bordelongue, il faut revenir à la prison Saint-Michel de Toulouse. Pendant l'Occupation, une partie de cet établissement est utilisée par les autorités allemandes. Des résistants y sont emprisonnés. Certains y arrivent après avoir été interrogés dans d'autres villes, notamment Perpignan, Agen ou Tarbes. D'autres ont déjà subi des violences lors de leur arrestation ou de leurs interrogatoires.
C'est également dans l'enceinte de la prison que siège, pour les affaires évoquées ici, le tribunal militaire allemand dépendant du Tribunal d'état-major principal de liaison 564, désigné dans les documents sous l'appellation STAB 564.
Entre octobre 1943 et avril 1944, les cinq jugements étudiés conduisent à vingt-huit condamnations à mort. Les chefs d'accusation reviennent régulièrement :
- « Intelligence avec l'ennemi ».
- « Activité de franc-tireur ».
- « Activité en faveur de l'ennemi ».
Des formulations employées par l'occupant pour réprimer ceux qui combattaient l'Allemagne nazie. Les condamnations sont suivies d'exécutions dont les circonstances précises doivent être étudiées à partir des archives disponibles.
Les vingt-huit résistants de Bordelongue auraient très vraisemblablement été fusillés dans l'enceinte de la prison Saint-Michel, avant que leurs corps soient transportés vers le charnier. Cette localisation des exécutions, bien que fortement étayée, doit être distinguée des faits directement établis par les documents.
Il reste néanmoins un constat troublant : aucune plaque spécifique à ces vingt-huit résistants ne rappelle, à la prison Saint-Michel, le sort qui leur fut réservé.
Et pourtant, ces hommes ont passé leurs dernières heures dans cet établissement. Ils y ont attendu leur jugement. Ils y ont entendu leur condamnation. Certains y ont écrit leurs dernières lettres. Et beaucoup n'en sont jamais ressortis vivants.
Une répression qui dépassait largement Toulouse
Le charnier de Bordelongue n'est malheureusement pas un cas isolé. Pendant l'Occupation, les tribunaux militaires allemands ont prononcé de nombreuses condamnations à mort sur l'ensemble du territoire français.
L'historienne Gaël Eismann, spécialiste de l'administration militaire allemande en France occupée, estime qu'environ 3 000 personnes furent fusillées à la suite de condamnations à mort prononcées par les tribunaux militaires allemands. Ce chiffre concerne les exécutions consécutives à des jugements militaires et ne comprend pas l'ensemble des personnes assassinées par les forces d'occupation, notamment lors des massacres, des représailles ou des opérations contre les maquis. Il montre néanmoins l'ampleur de la répression judiciaire exercée par les autorités allemandes.
À Toulouse, comme dans de nombreuses autres villes, cette justice militaire s'inscrivait dans un dispositif plus large associant surveillance, arrestations, détention et répression des activités résistantes. La prison Saint-Michel et le charnier de Bordelongue constituent deux lieux indissociables de cette histoire. L'un était le lieu où les hommes étaient détenus et condamnés. L'autre était celui où leurs dépouilles étaient dissimulées.
Vingt-huit noms, vingt-huit vies
Il est facile, lorsqu'on étudie la Seconde Guerre mondiale, de se perdre dans les chiffres. Des milliers d'arrestations.Des milliers de déportations. Des centaines d'exécutions. Des dizaines de charniers.
Mais à Bordelongue, il ne s'agit pas seulement du nombre vingt-huit. Il s'agit d'Henri Arlet, d'Edmond Guyaux, de Jacques Sauvegrain et d'André Vasseur, ces jeunes étudiants qui avaient rejoint le maquis. Il s'agit d'Henri Fraisse, d'Henri Lacabanne et de Louis Mantien, venus du Béarn. Il s'agit des neuf résistants du Lot-et-Garonne exécutés le 5 janvier 1944. Il s'agit de Paul Mathou et de ses huit compagnons, qui partagèrent un dernier repas avant leur exécution du 8 avril. Il s'agit enfin de Charles Boizard, d'Émile Coiry et de Georges Larrive, dont les corps furent jetés dans la fosse le 18 avril 1944.
Ils avaient des familles. Des amis. Des métiers .Des habitudes. Certains étaient encore étudiants. D'autres avaient probablement déjà construit une vie d'adulte.
Un avenir que l'Occupation allemande leur a retiré. Et il y avait aussi leurs proches. Ces parents qui attendaient une lettre. Ces épouses qui espéraient revoir leur mari. Ces frères et sœurs qui guettaient des nouvelles. Ces familles qui, parfois pendant des mois, ne savaient même pas où se trouvait celui qu'elles recherchaient.
L'exhumation des corps, en septembre 1944, a permis de leur apporter une partie des réponses. Mais elle a également révélé l'ampleur d'un crime que les Allemands avaient voulu cacher.
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La stèle des Martyrs de Bordelongue :
pour que la mémoire demeure
Aujourd'hui, le monument de Bordelongue rappelle le sacrifice de ces vingt-huit résistants. Il se trouve dans un secteur de Toulouse que l'on traverse bien souvent sans imaginer ce qui s'y est déroulé. Les voitures passent. La ville continue de vivre. Le bruit du périphérique couvre parfois le silence du lieu.
Et pourtant, cette terre conserve une histoire essentielle. Celle d'hommes qui ont refusé l'Occupation. Celle d'une justice militaire utilisée pour réprimer la Résistance. Celle de condamnations à mort prononcées au nom de l'autorité allemande. Celle de corps transportés clandestinement pour être enterrés loin des regards.
Mais aussi celle d'une femme, Madame Ramon, dont le témoignage a contribué à faire découvrir la vérité. Sans elle, combien de temps aurait-il fallu pour retrouver ces hommes ? Combien de familles auraient continué à chercher ? Combien de noms seraient restés sans sépulture connue ? Nous ne le saurons jamais.
Ce que nous savons, en revanche, c'est que le 4 septembre 1944, vingt-huit résistants ont été rendus à l'Histoire. Leur mémoire ne devrait pas dépendre du hasard d'une promenade ou de la curiosité de quelques passionnés. Elle mérite d'être connue, racontée et transmise. Car les hommes de Bordelongue ne sont pas seulement vingt-huit victimes de la barbarie nazie.
Ils sont vingt-huit visages de la Résistance française.
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