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Seconde-Guerre : Les expulsés de Vic à Luchon

Publié le par Elisabeth BORDERES

Un commentaire, un partage, aident à transmettre cette mémoire au plus grand nombre.

 

Le lundi 18 novembre 1940, à 21 heures, un train entra en gare de Luchon. À son bord, des familles venues de Vic-sur-Seille, arrachées à leur terre lorraine parce qu’elles refusaient de devenir allemandes. Ce soir-là commença pour elles une longue parenthèse pyrénéenne : cinq années loin du Saulnois, cinq années d’exil, de débrouille, de privations, mais aussi de rencontres et d’enracinements inattendus.

 

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Les habitants de Vic furent dispersés dans plusieurs communes du Midi : 22 familles à Luchon, 24 à L’Isle-en-Dodon, 24 à Saint-Lys, 11 à Boulogne-sur-Gesse, 8 à Bérat, d’autres encore à Blajan, Cambernard, Fonsorbes, Lamasquère, Montréjeau, Saint-Laurent ou Saint-Béat. Les vieillards, accompagnés de six sœurs de Saint-Vincent-de-Paul qui officiaient à l’hospice de Vic, furent expulsés le 26 novembre vers Lourdes, puis plus tard vers Pontacq. Aucun ne revint.

 

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À Luchon, l’arrivée fut rude, mais humaine. Un repas fut servi à l’hôtel de Bordeaux. Après des jours d’angoisse, ce premier vrai repas resta dans les mémoires. Puis les familles furent réparties dans différents hôtels. La vie s’organisa tant bien que mal : certains trouvèrent un logement rue d’Espagne, puis rue Lamartine ; d’autres durent s’adapter à des chambres provisoires, aux hivers pyrénéens, à la faim, au froid, à la séparation.

 

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En 1942, lorsque les Allemands entrèrent à Luchon, les Lorrains sentirent remonter l’ancienne peur. Ils avaient fui l’annexion, les voilà de nouveau face à l’occupant. Lucien travailla dans plusieurs boulangeries, puis dans une fonderie, avant de devenir cuisinier à l’hôtel Continental. Réquisitionné par les Allemands à la fonderie de « La Borde del Biehl », il dut conduire les fours où l’on fondait les métaux récupérés : or, argent, cuivre, nickel, jusqu’aux cloches et ornements d’église.

 

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Mais la misère n’empêchait pas la ruse. Malgré la surveillance, les ouvriers parvenaient parfois à « gruger » l’occupant. Dans les boulangeries, la farine blanche était réservée aux Allemands, distribuée au gramme près. Pourtant, en grattant le pétrin et les huches, Lucien réussissait à récupérer assez de pâte pour cuire, en cachette, un petit pain blanc pour les siens. C’était la survie.

La faim marqua profondément ces années. Georgette, enceinte de six mois, monta un jour à pied jusqu’au village d’Oô, à dix kilomètres de Luchon, pour revenir avec cinq kilos de pommes de terre et six œufs. Une demi-journée de marche, le ventre lourd, pour quelques provisions. Voilà ce qu’était la guerre dans les foyers : non pas seulement les grandes batailles, les ventres creux, les doigts qui ramassent les miettes de pain sur la table.

 

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Les enfants aussi gardèrent leurs souvenirs. L’école lorraine fut créée. À la récréation, Lorrains et Luchonnais furent parfois séparés pour éviter les bagarres. Certains enfants entendaient chez eux des mots méprisants et les répétaient dans la cour. L’insulte de « Boche » tombait parfois sur ceux qui, précisément, avaient refusé de le devenir. Mais avec le temps, les regards changèrent.

Ce changement vint aussi du travail. Lorsque la mairie accorda aux familles une coupe de bois sur un versant très raide du Pique, les bûcherons du pays affirmèrent que les Lorrains n’en sortiraient pas un stère. Il fallait s’encorder aux arbres tant la pente était forte. Au printemps suivant, les Lorrains vendaient du bois. Alors, dans la montagne, le respect remplaça peu à peu la méfiance.

 

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La vie ne fut pas seulement douleur. Il y eut les histoires d’enfants, les châtaignes volées au marché, les cailloux jetés dans le feu qui éclataient en faisant voler les marrons, les grenouilles lâchées près de la pissotière municipale, les escapades à ski, les repas de Pasquet en montagne, les rires, les bêtises, les petites victoires du quotidien.

 

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Il y eut aussi la Résistance. À Saint-Lys, plusieurs Vicois participèrent au Corps franc Pommiès, parmi eux Georges Becker et Robert Waldenmeyer. À Luchon, certains comprenaient l’allemand et écoutaient discrètement les conversations de l’occupant. Un soir, l’un d’eux prévint un garde forestier, également passeur, qu’il était repéré. L’homme s’enfuit aussitôt. Dans ces gestes silencieux, sans drapeau ni discours, se jouait parfois une vie.

À la fin de la guerre, beaucoup reprirent la route du Saulnois. D’autres restèrent dans le Midi, parce qu’ils y avaient trouvé un travail, une épouse, un mari, une nouvelle terre. Des Lorrains épousèrent des gens du Sud, des enfants naquirent entre deux mémoires, et les villages gardèrent longtemps la trace de ces exils forcés.

 

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Vic, Moyenvic, Marsal, Juvelize, Mulcey, Gelucourt, Xanrey, Bezange, Lezey… tous ces noms de Lorraine trouvèrent un écho dans les communes du Midi : Luchon, Saint-Béat, Carbonne, Cazères, Muret, Revel, Villefranche-de-Lauragais, Nailloux, Baziège, Peyrat-le-Château, Moissac, Escatalens.

 

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Ce fut une histoire de déracinement, mais aussi d’accueil, de partage, de guerre, mais surtout une histoire de familles. Et lorsque les Vicois repartirent, beaucoup de Luchonnais eurent le cœur gros. Certains pleurèrent même.

Parce qu’en cinq années d’exil, les réfugiés étaient devenus des voisins, des amis, parfois même, des parents.

 

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