La scolarité de Gilbert et Hélène AGASSE à Galié pendant la seconde guerre mondiale
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Les registres scolaires de Galié m'ont permis de suivre, année après année, le parcours des deux derniers enfants de Victor et Victorine AGASSE : Gilbert et Hélène. À travers quelques lignes écrites par l'instituteur s'ouvrent une fenêtre sur la vie quotidienne d'une famille pyrénéenne confrontée aux difficultés de la guerre, aux maladies, aux deuils, aux inquiétudes familiales et aux tragédies de l'Occupation.
Chaque absence, chaque redoublement, chaque mot d'excuse me raconte une histoire. Derrière les colonnes du registre se dessinent dans mon esprit les visages d'enfants grandissant dans un village de montagne où les événements du monde finissent toujours par atteindre les foyers les plus isolés.
L'année scolaire 1940-1941 débute dans un climat particulièrement lourd. Quelques mois plus tôt, la France a connu l'effondrement militaire de juin 1940. L'armistice a été signé, le pays est coupé en deux par la ligne Maginot et le régime de Vichy s'est installé. Même dans les vallées reculées du Comminges, chacun ressent les conséquences de cette période d'incertitude : les hommes mobilisés sont absents, les ressources se raréfient, les informations circulent difficilement et l'avenir paraît sombre.
C'est dans ce contexte que les enfants AGASSE et leurs camarades du village reprennent le chemin de l'école communale de Galié.
La petite Hélène, née le 12 août 1934, fait sa première rentrée scolaire et est inscrite au cours préparatoire le 6 octobre 1940, elle n'a alors que six ans. Son frère Gilbert, un peu plus âgé, né le 22 janvier 1928, est inscrit en cours moyen deuxième année (CM2) le 8 décembre 1940 seulement.
Ce décalage m'interpelle. Pourquoi une inscription aussi tardive pour Gilbert ? Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées : une maladie, des obligations familiales, un séjour temporaire hors du village (chez la famille de Marie FONTAN-BORDERES sa tante mariée à Mathias PIRON qui ont un commerce : une boucherie-Charcuterie à Loures-Barousse) ou encore les perturbations provoquées par les bouleversements de la guerre. À ce stade des recherches, les questions demeurent.
Au cours de cette première année scolaire, Hélène doit déjà faire face aux maladies infantiles, transmises d'élèves en élèves, qui rythment alors la vie des familles. Les antibiotiques sont encore rares et les soins médicaux ne sont pas facilement accessibles dans les communes de montagne alors l'on se sert de soins de "grand-mères" : plantes, cataplasmes, etc. Le registre mentionne son absence qui dure neuf jours pour un important rhume.
Un mot d'excuse est rédigé pour l'institutrice par sa mère, Victorine AGASSE née BORDÈRES. Cette démarche témoigne de l'attention constante portée à l'éducation de ses enfants. Malgré les privations, les inquiétudes liées à la guerre et les difficultés du quotidien, Victorine veille avec retenue mais tendresse sur sa petite dernière.
À travers ce document me transparaît une image touchante de la vie familiale. Derrière la rigueur administrative se devine une mère attentive, soucieuse à la fois de la santé de son enfant et de son parcours scolaire.
Cette présence maternelle est d'autant plus remarquable que Victorine porte déjà le poids de nombreuses responsabilités. Comme toutes les femmes de cette époque, elle doit faire face aux contraintes du ravitaillement, aux travaux domestiques, à l'éducation des enfants et aux incertitudes d'un pays en guerre.
Pour les enfants de Galié, l'école représente l'un des rares espaces où subsiste une certaine "normalité". Ils peuvent y jouer ensemble aux billes, à la marelle, au ballon prisonnier, aux gendarmes et voleurs, à saute-mouton, à des jeux de rondes avec comptines ("Ah mon beau château" ou "La ptite hirondelle elle nous a volé"…), à cache-cache, à chat perché, à la corde à sauter et à tous les jeux du moment. Les enfants formaient des petits groupes de discutions, souvent les garçons embêtaient le filles et les filles se moquaient elles des garçons.
Chaque matin, les élèves empruntent les chemins du village pour rejoindre la classe unique. On y apprend à lire, écrire et compter, mais l'on y partage aussi les inquiétudes et les espoirs des familles. Les absences consignées dans les registres me rappellent combien la santé des enfants reste fragile, mais elles montrent également l'importance que les parents accordent à l'instruction, perçue comme une chance pour l'avenir malgré les circonstances dramatiques du moment.
À travers ces quelques lignes écrites il y a plus de quatre-vingts ans, Hélène et Gilbert redeviennent deux enfants de leur temps, grandissant dans une France occupée, entourés de parents qui, malgré toutes les difficultés, s'efforcent de préserver leur enfance et leur avenir.
Dans leur modeste demeure de Galié, comme dans la plupart des foyers ruraux de l'époque, les premiers soins sont souvent prodigués à la maison. Les médecins sont rares dans les vallées et les déplacements coûtent cher. Pour soigner le rhume de la petite Hélène, Victorine a probablement recours aux remèdes traditionnels transmis de génération en génération : tisanes de thym ou de tilleul, lait chaud au miel, cataplasmes à la moutarde, inhalations de vapeur d'eau parfumée aux plantes aromatiques du jardin, ou encore sirops artisanaux préparés à partir de miel et de bourgeons de pin. Dans les Pyrénées, l'arnica, la camomille, la mauve ou le sureau font également partie des remèdes familiers.
Ces soins constituent alors la première ligne de défense contre les maladies infantiles. Dans un contexte de guerre, de pénuries et de restrictions, les familles doivent souvent compter sur leurs propres ressources et sur les savoirs populaires hérités des anciens.
Hélène poursuit sa scolarité en CE1 tandis que Gilbert redouble son année de CM2. Les absences restent fréquentes et Hélène manque plusieurs jours de classe en raison de rhumes répétés. Gilbert, quant à lui, est absent à plusieurs reprises pour des douleurs dentaires. Aujourd'hui, une simple carie se soigne rapidement. En 1941, la situation est bien différente. Une infection ou une rage de dents peut devenir une véritable épreuve.
Le 20 mars 1942, les deux enfants sont absents pour assister à un enterrement. Dans les villages de montagne où chacun se connaît, les funérailles constituent un événement collectif majeur. Parents, voisins et amis accompagnent le défunt jusqu'à l'église puis au cimetière. Cette absence rappelle combien la vie scolaire demeure étroitement liée à la vie familiale et communautaire.
A la rentrée scolaire 1942-1943 Hélène redouble son CE1. Son frère Gilbert n'est plus dans l'école primaire et a intégré le collège. Hélène se retrouve seule mais elle a ses amis des années passées.
Plusieurs absences d'Hélène sont liées à des problèmes dentaires que sa mère lui apaise avec des clous de girofle. Cette récurrence témoigne des difficultés sanitaires auxquelles sont confrontées les populations rurales pendant la guerre. Les pénuries alimentaires, la diminution des soins médicaux et les difficultés de transport aggravent souvent les problèmes de santé les plus basiques.
Une simple douleur dentaire peut immobiliser un enfant plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Les remèdes utilisés à domicile — clou de girofle, alcool camphré, compresses chaudes — soulagent parfois la douleur sans traiter réellement la cause et les souffrances sont grandes.
Hélène accède enfin au CE2 à la rentrée scolaire de 1943-1944. Mais à la fin du mois de novembre 1943, elle est absente les 25, 26, 27 et 28 novembre. Le motif que je lis sur le registre est particulièrement intéressant : son père, Victor AGASSE, aurait subi une opération pour un ulcère.
Cette mention soulève aujourd'hui en moi plusieurs interrogations. Les archives scolaires indiquent effectivement cette raison, mais les événements survenus quelques semaines plus tard m'invitent à la prudence. Victor décède à son domicile le 19 janvier 1944, dans un contexte particulièrement troublé marqué par les activités de Résistance dans la vallée, la présence allemande et les dénonciations dont l'une fut pour lui et ses activités de résistant.
La question mérite donc d'être posée : Victor a-t-il réellement subi une intervention chirurgicale pour un ulcère gastrique, comme l'indique le registre scolaire ? Ou cette justification a-t-elle été donnée à l'instituteur afin de dissimuler une blessure d'une autre nature ? À ce stade des recherches, aucun document connu ne me permet d'affirmer qu'il aurait été blessé par balle mais le doute subsiste.
La famille AGASSE évolue dans un environnement fortement marqué par les activités résistantes et la surveillance allemande. L'hypothèse d'une blessure dissimulée reste possible, mais elle n'est étayée par aucune preuve documentaire. Il est néanmoins légitime de s'interroger, car les familles engagées dans la Résistance avaient parfois recours à des explications anodines afin de protéger leurs proches ou d'éviter les indiscrétions.
Cette note ouvre ainsi une piste de recherche qui mériterait d'être confrontée à d'autres sources : archives médicales, témoignages familiaux, dossiers de Résistance ou correspondances privées. Derrière cela pourrait se cacher une histoire plus complexe que celle qui apparaît au premier regard.
Quelques mois plus tard survient le drame qui marque durablement l'histoire de Galié et de la famille AGASSE.
Au fil de mes recherches, j'ai retrouvé de nombreux témoignages, des archives administratives, des dossiers de Résistance et des souvenirs transmis au sein des familles. Pourtant, lorsqu'il s'agit de la journée tragique de mai 1944, aucune lecture ne laisse indemne. Derrière les dates et les rapports officiels, ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui ont vu leur existence basculer en quelques minutes.
En mai 1944, lors de l'attaque allemande menée contre la maison AGASSE, Hélène se trouve au cœur même du drame. Alors qu'elle n'est encore qu'une petite fille de neuf ans, elle est directement touchée par l'explosion de grenades lancées contre la maison familiale. Des éclats viennent se loger dans ses cervicales et ses blessures nécessitent une hospitalisation de plus de dix jours.
Chaque fois que je relis cette information, j'essaie d'imaginer ce qu'une enfant de cet âge a pu ressentir. La peur, les cris, les détonations, la confusion, l'inconscience, au réveil regarder sa sœur ainée agoniser, écouter ses dernières paroles souvent incompréhensibles, puis la douleur. Les archives parlent de blessures ; moi, j'y vois surtout une enfance brutalement interrompue.
Lorsque j'observe les parcours de vie d'Hélène quelques années plus tard, je ne peux m'empêcher de penser que derrière le regard de cette jeune fille se cachent probablement des souvenirs que peu d'enfants devraient avoir à porter.
L'attaque de la maison AGASSE ne détruit pas seulement des murs mais elle brise une famille. Suzanne est tuée. Les survivants doivent continuer à vivre avec les blessures physiques, mais aussi avec celles que les médecins ne peuvent soigner.
Après les événements de mai 1944 et les bouleversements de la Libération, Hélène quitte définitivement l'école communale de Galié. Je découvre une nouvelle étape de son existence. Elle est envoyée au pensionnat Montauyan de Salies-du-Salat, accompagnée de sa toute jeune nièce Monique.
J'imagine sans peine ce que ce départ a dû représenter. Quitter son village, ses repères, les montagnes de son enfance, la maison familiale devenue le théâtre d'un drame, pour rejoindre un établissement inconnu. Pour beaucoup d'enfants de cette époque, le pensionnat était déjà une épreuve. Pour Hélène, il intervient après des mois marqués par la violence, le deuil et la peur.
Il est pour les adultes comme une forme de protection. Éloigner les enfants d'un lieu chargé de souvenirs douloureux afin qu'ils puissent grandir dans un environnement plus stable pendant que la mère de famille tente de préparer un nouvel avenir à ses petits.
Je ne peux m'empêcher de me demander ce que ressentaient alors Hélène et la petite Monique sur le chemin de Salies-du-Salat. Comprenaient-elles réellement ce qui venait de se produire ? Ou bien portaient-elles seulement cette impression diffuse que leur vie ne serait plus jamais tout à fait la même ?
Aujourd'hui, lorsque je parcours ces registres scolaires jaunis par le temps, je mesure à quel point ils constituent des témoins de l'Histoire. À première vue, ils ne contiennent que des listes d'élèves, des dates, quelques observations et des motifs d'absence. Pourtant, à mesure que je les lis, ils prennent vie.
J'y vois une famille confrontée aux maladies infantiles, aux problèmes dentaires, aux inquiétudes quotidiennes, aux possibles hospitalisations, aux deuils dont je cherche encore parfois à identifier les protagonistes, et bien sûr aux conséquences directes de la guerre.
Certaines mentions me laissent encore perplexe. Qui était la personne enterrée le 20 mars 1942 ? Victor a-t-il réellement subi une opération pour un ulcère ou cette explication dissimulait-elle une autre réalité ? Pourquoi certaines absences semblent-elles soudainement plus lourdes de sens lorsqu'on les replace dans le contexte de l'Occupation ?
Je poursuis ces interrogations sans toujours trouver de réponse immédiate. C'est aussi cela, la recherche historique : accepter les zones d'ombre tout en continuant à chercher.
À travers les rhumes, les rages de dents, les absences répétées et les petits « bobos » du quotidien se dessine une enfance rurale. Mais derrière cette apparente normalité se cache une réalité beaucoup plus complexe : celle d'enfants grandissant dans un village pyrénéen traversé par la guerre, la Résistance, les dénonciations et les tragédies familiales.
Pour moi, ces registres scolaires ne sont plus de simples documents administratifs. Ils sont devenus des fragments de vie. Ils permettent de redonner un visage et une histoire à ces enfants de Galié qui, malgré les épreuves, ont continué à apprendre, à grandir et à avancer dans un monde profondément bouleversé.
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