Le retour en France de Marcelle BORDES-BORDERES
Merci de votre lecture. Quelques mots en commentaire permettent à ces récits de continuer leur chemin.
Le 8 mai 1945, la guerre s’achève. Pour le monde, c’est la victoire. Pour Marcelle BORDES, c’est le retour. Lorsqu’elle arrive à Bagnères-de-Luchon, ce n’est pas une arrivée au sens plein. C’est un transfert. Son corps ne suit plus vraiment. Amaigri, vidé, fragilisé. Chaque pas est une épreuve. Chaque geste demande un effort. On la dirige vers l’hôpital. Elle y restera plusieurs semaines. Là, on tente de la ramener « à la vie ». On la nourrit avec précaution, par petites quantités. On soigne les infections. On surveille ce corps revenu de trop loin. Mais certaines blessures ne se voient pas. Autour d’elle, la vie reprend. Les gens parlent de victoire, de paix retrouvée. Marcelle, elle, parle peu. Comment expliquer ? Comment faire comprendre l’indescriptible ? Elle porte en elle des images que les mots ne peuvent contenir. Alors elle se tait.
Marcelle refuse de voir trop souvent sa fille Annette. Non par manque d’amour — bien au contraire. Elle ne veut pas que l’enfant garde cette image : un corps affaibli, un visage marqué, une présence fragile. Elle choisit la distance… comme un geste de protection. Un sacrifice discret. À Fronsac, la petite, est confiée à Clémence POMIAN, une famille qui tient l'épicerie. Depuis le début de janvier 1943, ils veillent sur elle. Des gens simples. Des présences solides et fiables. Jour après jour. Année après année. L’enfance continue de grandir… pendant que sa mère tente de se reconstruire. Mais Marcelle ne reste pas immobile. Dès que ses forces le lui permettent, elle mène son enquête. Elle interroge. Elle prend des contacts. Car une autre absence la hante : celle de son époux Louis BORDES disparu, assassiné. Les versions se croisent. Les silences dressent des barrières. Certains savent… mais ne parlent pas. D’autres détournent le regard. Marcelle comprend vite : la guerre est finie, mais certaines vérités restent enfouies.
Revenir, ce n’est pas simplement être là. C’est réapprendre à manger. Retrouver un semblant de sommeil. Supporter les souvenirs. Accepter d’être vivante. Et parfois… porter une culpabilité silencieuse. Pourquoi elle ? Pourquoi elle est revenue, quand tant d’autres ont été exterminées ? Son corps garde les traces. Les traits sont creusés. Les mains, fines, presque translucides. La fatigue est constante, profonde, enracinée. Marcher demande un effort de volonté. Son organisme est déséquilibré : les infections persistantes, ses troubles digestifs, les plaies lentes à cicatriser. Ses cheveux tombent et s’éclaircissent. Son corps se souvient. Et pourtant… il tient encore.
Le retour ne se fait pas en triomphe. Avant d’arriver, Marcelle passe par des circuits organisés :
transports sanitaires, centres de regroupement, lieux de tri. On la désinfecte. On l’examine.
On lui donne des vêtements propres. Des vêtements simples… mais qui marquent une rupture. Elle quitte peu à peu l’univers concentrationnaire. Sans en être encore tout à fait sortie. Tout reste fragile, incertain. Les regards se posent sur elle. Certains sont empreints de compassion, d’autres de gêne. On la regarde comme une revenante… mais sans comprendre vraiment. Beaucoup pensent : « Tu es revenue… donc tout va bien. » Ils ne voient pas les nuits sans sommeil, les images persistantes,
l’effondrement intérieur. Marcelle perçoit ce décalage. Elle comprend que ce qu’elle porte… ne pourra pas être partagé.
Alors elle se tait, par choix. Les mots manquent ou semblent dérisoires. Parfois, elle commence une phrase… puis s’arrête. Parfois, elle évite les questions. Le silence devient une protection. Une manière de continuer à avancer. Très vite, une pensée s’installe, silencieuse, tenace. Pourquoi elle… et pas les autres ? Des visages reviennent, des voix, des présences disparues. Cette culpabilité ne se dit pas mais elle accompagne chaque instant de vie retrouvée. Le retour, c’est aussi un autre combat. Des dossiers, des attestations, des preuves à fournir. Marcelle doit faire reconnaître son parcours, répondre à des interrogations, commenter l'inexplicable, justifier l'inexcusable. Faire entrer l’indicible dans des formulaires. Un travail long, souvent froid, parfois décourageant.
Mais ce qui la pousse, au-delà de tout… c’est son époux Louis. Elle cherche, recoupe, interroge. Mais se heurte à des rumeurs, à des silences pesants, à des vérités dissimulées. La guerre a laissé derrière elle des zones d’ombre… et certains veillent à ce qu’elles le restent. Sa fille est là. Mais Marcelle garde ses distances. Elle ne veut pas qu’elle garde en mémoire sa faiblesse, son corps marqué, son regard chargé. Ce n’est pas un rejet, c’est un geste d’amour. Elle préfère attendre de se reconstruire un peu. Pour offrir à son enfant une mère… et non une image brisée. Rien ne revient d’un coup. Tout se reconstruit lentement. Manger… peu à peu. Dormir… difficilement, puis un peu mieux. Reprendre du poids… centimètre après centimètre. Retrouver une voix… oser parler, parfois. Reprendre une place… dans un monde qui a continué sans elle.
Marcelle avance pas à pas, sans bruit. Elle ne cherche pas à redevenir celle d’avant. Elle devient une autre. Une femme marquée par l’épreuve… mais debout. Et dans cette lente remontée vers la vie, une force discrète s’impose : celle de continuer… malgré tout.
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