Les documents récupérés à la Villa Raphaël ont disparus
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Tout commence à Luchon, le 26 décembre 1949, Noël vient de passer. À Bordeaux, l’instruction concernant Karl DETHLEFS, ancien chef de la police allemande à Luchon, suit son cours devant la justice militaire. Et à Luchon, un homme apprend presque que DETHLEFS va devoir répondre de ses actes. Cet homme s’appelle P. BAYLAC. Manifestement, la nouvelle lui fait un effet choc, car P. BAYLAC a des choses à raconter. Et puisqu’on ne semble pas avoir pensé à lui comme témoin, il va tout simplement écrire au Juge de Bordeaux qui instruit l'affaire. Dans sa lettre adressée au capitaine LAVEISSIÈRE, juge d’instruction militaire près le Tribunal militaire de Bordeaux, il explique sa situation. Il vient d’apprendre « incidemment » que Karl DETHLEFS est en instance de jugement à Bordeaux et se dit étonné de ne pas avoir été convoqué. Et il explique pourquoi.
Pendant l’Occupation, BAYLAC dit avoir participé à la Résistance à Luchon. Chez lui, il recevait des personnes recherchées ou désireuses de franchir clandestinement la frontière : officiers, fugitifs et civils. Il précise également avoir travaillé avec Madame B. NOGUÈS, morte en captivité. Il possédait une particularité professionnelle qui allait lui permettre d'approcher d'un peu trop près l'un des endroits les plus sinistres du Luchonnais sous l'Occupation. Il était releveur-encaisseur à E.D.F. Et pour relever les compteurs, il faut entrer dans les bâtiments. Même lorsque le bâtiment en question s’appelle... la Villa Raphaël.
Cette villa n'était alors plus une paisible demeure luchonnaise. Elle était devenue le siège de la police allemande. P. BAYLAC explique que son travail lui permettait d'y pénétrer. Et ce qu'il rapporte est autrement moins banal qu'un relevé de compteur. À plusieurs reprises, il dit avoir entendu les cris des personnes enfermées à l'intérieur de la villa. Des cris suffisamment inquiétants pour qu'il en parle avec certains voisins. Pour lui, aucun doute : les détenus qui se trouvaient derrière ces murs subissaient des sévices. Cinq ans après les faits, ces cris n'ont pas disparu de sa mémoire. Mais BAYLAC possède une autre information. Et celle-ci va immédiatement attirer l'attention du juge.
Au moment de la Libération de Luchon, en août 1944, P. BAYLAC affirme avoir été le premier à pénétrer dans le centre de la Gestapo installé à la Villa Raphaël. Les Allemands sont partis et derrière eux restent des papiers. Des documents sont posés, en évidence, sur un bureau. P. BAYLAC comprend que ces papiers peuvent avoir de l'importance. Il les récupère. Puis il les remet à Madame LAGAILLARDE, au Café Central de Luchon. Et c'est ici que commence une petite enquête dans la grande. Parce qu'en décembre 1949, P. BAYLAC ne sait plus ce qu'ils sont devenus.
La question est loin d'être anodine. Que pouvaient contenir des documents abandonnés dans les bureaux de la police allemande au moment de son départ ? Des noms ? Des fiches de personnes surveillées ? Des interrogatoires ? Des rapports ? Des renseignements concernant les passeurs ? Les résistants ? Les personnes arrêtées ? Peut-être rien de tout cela. En décembre 1949, personne ne le sait encore. BAYLAC écrit qu'il ignore ce que sont devenus ces papiers et quelle importance ils auraient pu avoir pour la justice. Il évoque également l'arrestation de Madame B. NOGUÈS. Pour lui, les circonstances de cette arrestation restent une énigme. Il espère qu'une confrontation avec Karl DETHLEFS permettra peut-être enfin d'obtenir une réponse. Et il termine sa lettre en se mettant entièrement à la disposition de la justice. Le capitaine LAVEISSIÈRE va lire cette lettre avec beaucoup d'attention.
À peine neuf jours après la lettre de BAYLAC, le juge d'instruction militaire LAVEISSIÈRE délivre une commission rogatoire pour la brigade de gendarmerie de Luchon. P. BAYLAC doit être entendu. Et le juge reprend pratiquement point par point ce qu'il vient de lire. Il veut connaître ses activités dans la Résistance et ses rapports avec Madame B. NOGUÈS. Il veut surtout savoir si BAYLAC peut imputer personnellement certains faits à Karl DETHLEFS. Pour établir si DETHLEFS a personnellement participé à certains faits ou en porte directement la responsabilité. Et le juge pose une question révélatrice : il demande à BAYLAC de préciser dans quelles circonstances il a entendu les « cris de personnes détenues et torturées à la Villa Raphaël » et s'il connaissait certaines de ces personnes. Le magistrat cherche à transformer les souvenirs de BAYLAC en témoignage exploitable par la justice.
LAVEISSIÈRE n'oublie évidemment pas les documents récupérés en août 1944. Il demande donc également l'audition de Madame LAGAILLARDE, au Café Central. Et ses questions montrent clairement ce qu'il espère retrouver. Que contenaient les documents allemands remis par BAYLAC ? Des dossiers ? Des fiches ? Des procès-verbaux d'interrogatoires ? Et surtout : qu'en est-il advenu ? Autrement dit, en janvier 1950, près de six ans après la Libération de Luchon, la justice militaire cherche encore la trace de documents récupérés dans les locaux de la police allemande. Petite précision : une photographie de Karl DETHLEFS est jointe à la commission rogatoire.
Trois jours plus tard, la gendarmerie de Luchon commence à exécuter la commission rogatoire. Le 7 janvier 1950 à 18 heures, l'adjudant-chef Antoine MASCARENG, commandant la brigade, assisté du gendarme Louis CHAUBET, reçoit un témoin, Madame A. LAGAILLARDE. Elle a 35 ans, elle est institutrice à Luchon et demeure 14, allées d'Étigny. Et elle se souvient parfaitement des papiers de P. BAYLAC.
A. LAGAILLARDE confirme qu'au moment de la Libération, en août 1944, P. BAYLAC lui a remis des « paperasses ». Parmi elles se trouvait notamment une lettre écrite en allemand. Elle ne les a pas conservées chez elle mais les a transmises au Comité de Libération de Luchon, dont son mari faisait partie. Nous pouvons donc désormais suivre leur parcours : Villa Raphaël → P. BAYLAC → A. LAGAILLARDE → Comité de Libération de Luchon. Mais il n'y avait, selon A. LAGAILLARDE, ni procès-verbaux d'interrogatoires ni fiches de détenus.
La fameuse lettre en allemand avait été traduite et selon A. LAGAILLARDE, il s'agissait simplement d'une lettre adressée par un Allemand à un membre de sa famille. Elle fut considérée comme sans importance par le Comité de Libération. Même constat, apparemment, pour les autres papiers. A. LAGAILLARDE déclare : « Je ne sais ce que sont devenus ces papiers, ils ont dû être détruits probablement. » La trace documentaire s'arrête donc au Comité de Libération de Luchon.
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