Paulette Agasse raconte la nuit où les Allemands attaquèrent sa famille à Galié
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Le 6 janvier 1950, presque six années se sont écoulées depuis cette nuit de mai 1944 qui a bouleversé la famille Agasse. La guerre est terminée depuis bientôt cinq ans. Les armes se sont tues, les Allemands sont partis, les maisons ont été reconstruites ou réparées, et la vie a repris son cours. Mais la justice cherche encore dans les « décombres. »
À Toulouse, Paulette AGASSE, âgée de 24 ans, est appelée à témoigner dans le cadre de l’instruction menée contre Karl DETHLEFS, ancien membre de la police allemande de Luchon. On lui demande de revenir à Galié, dans la nuit du 22 au 23 mai 1944. On lui demande de raconter la maison familiale, les Allemands, les coups de feu, les grenades, la fuite et surtout, sa sœur Suzanne, décédée suite à cette agression programmée.
Ce jour-là, Paulette comparaît devant Édouard GOUZENES, maréchal des logis-chef à la brigade de gendarmerie de Toulouse et officier de police judiciaire militaire. Il agit sur commission rogatoire du 4 janvier 1950, délivrée par M. LAVEISSIÈRE, juge d'instruction militaire près le Tribunal militaire de Bordeaux. L'affaire porte sur DETHLEFS, alors inculpé notamment d'association de malfaiteurs. Le gendarme Léopold CAUX, âgé de 34 ans, remplit les fonctions de greffier. Nous sommes ici dans une procédure judiciaire. Paulette prête donc serment de dire : « toute la vérité, rien que la vérité ». Puis elle décline son identité : « Je me nomme AGASSE Paulette, 24 ans, sans profession, demeurant à Toulouse, rue Blaise Pascal, au n° 8. » Et commence alors le récit de cette nuit.
À cette époque, la famille vit dans sa maison de Galié, petit village de Haute-Garonne au pied des Pyrénées. Paulette y réside avec sa mère, son frère Gilbert, ses sœurs Hélène et Suzanne, ainsi qu'avec la petite fille de Suzanne, Monique alors âgée de deux ans. Mais un autre homme habite également la maison depuis environ trois mois. Louis BORDES, l'oncle de la jeune femme. Paulette explique aux enquêteurs pourquoi Louis se trouve là : « Mon oncle Louis demeurait également avec nous depuis environ trois mois, car il était recherché par la Gestapo pour avoir fait franchir la frontière à des patriotes. »
Elle poursuit : « Malgré ces recherches il continuait ce travail et recevait les patriotes à notre domicile. » La maison familiale de Galié sert, d'après ce témoignage, de lieu d'accueil pour des personnes que Louis aide dans leurs passages clandestins. Dans un petit village, autant dire que la discrétion devait être un exercice quotidien. Et en mai 1944, l'étau allemand se resserre.
Dans la nuit du 22 au 23 mai 1944, la famille dort. Vers trois heures du matin, tout bascule. Paulette estime à une quinzaine le nombre de soldats allemands arrivés à la maison. Ils ne frappent pas à la porte, ils l'enfoncent. Puis ils montent au premier étage, là où la famille est couchée. Les coups de feu éclatent. Paulette est formelle sur un point qui prendra toute son importance dans l'enquête : « Je précise que c'est les Allemands qui ont tiré les premiers sur nous. » À partir de cet instant, il n'est plus question de comprendre ce qui se passe. Il faut sortir vite.
La famille comprend qu'elle doit échapper aux soldats. Paulette raconte être partie la première avec Suzanne en sautant du grenier. On imagine la scène : la nuit, la confusion, les coups de feu, les cris, chacun cherchant une issue pendant que des soldats allemands occupent déjà la maison. La mère de Paulette emprunte quant à elle l'escalier du grenier. Mais elle ne fuit pas seule, elle emporte avec elle la petite Monique. Au milieu de cette attaque, une grand-mère fuit donc avec sa petite-fille dans les bras pendant que ses enfants cherchent eux aussi à échapper aux tirs. Paulette réussit à gagner un verger situé à proximité où elle se cache. Deux habitants de Galié, Madame MICHEL et le maire François DESPOUY, viennent la chercher et la conduisent chez Blanche Michel. Mais tout le monde n'a pas réussi à sortir indemne.
Pendant la fuite, les Allemands utilisent des grenades. Paulette affirme que l'une d'elles atteint Suzanne. Ses deux sœurs sont blessées. Suzanne et Hélène. Les blessures de Suzanne sont terribles. Dans son témoignage de 1950, Paulette dit qu'elle a été : « criblée de balles ou d'éclats de grenades ». Hélène est, elle, touchée au cou et à la poitrine. Une ambulance de Saint-Gaudens vient chercher les deux jeunes femmes. Elles sont transportées à l'hôpital. Hélène survivra. Elle restera hospitalisée pendant quinze jours. Suzanne, elle, ne survivra pas à ses blessures.
Quelques heures seulement après l'attaque, à 8 heures du matin, Suzanne AGASSE meurt à l'hôpital de Saint-Gaudens. Une nuit, quelques heures et une famille vient de perdre l'une des siennes. Suzanne laisse derrière elle sa petite fille de deux ans, celle-là même que sa grand-mère avait emportée pendant la fuite, Monique. Cette petite fille venait de perdre sa mère sans être en âge de comprendre ce qui venait réellement de se passer.
Cette phrase de Paulette est particulièrement saisissante : « Tout le monde a pu s'enfuir, sauf les deux blessées. » Suzanne et Hélène sont restées derrière parce qu'elles étaient blessées. Et lorsque Paulette est interrogée sur Louis BORDES, elle reste tout aussi prudente. Les enquêteurs cherchent évidemment à savoir si Louis a riposté. Sa réponse est claire : « J'ignore si mon oncle Louis BORDES a tiré sur les Allemands. » C'est important. Paulette ne raconte pas ce qu'elle n'a pas vu. Elle ne suppose pas. Elle ne complète pas les blancs. Elle témoigne de ce qu'elle sait. Et lorsqu'elle ne sait pas, elle le dit. Ce détail est précieux : un témoignage est aussi intéressant par ce qu'il affirme que par les limites qu'il se donne.
L'attaque de la maison ne s'arrête pourtant pas à la fuite de la famille. Des renforts allemands arrivent ensuite. La maison est pillée puis incendiée. Mais là, Paulette refuse d'affirmer ce qu'elle n'a pas personnellement observé : « Je n'ai pas assisté à l'arrivée des renforts allemands, au pillage et à l'incendie de notre habitation. » C'est une précision capitale pour comprendre son témoignage. Paulette s'était cachée dans le verger avant d'être conduite chez Madame Michel. Elle n'était donc plus présente lorsque se déroula cette seconde partie des événements.
Puis arrive un moment particulièrement intéressant de la déposition. Une photographie est montrée à Paulette. Elle reconnaît l'homme. Elle déclare : « Je reconnais en cette photo un policier allemand qui se trouvait sur les lieux. » Dans le contexte de cette commission rogatoire consacrée à l'affaire DETHLEFS, cette reconnaissance prend évidemment une importance particulière. Mais Paulette s'arrête exactement à ce qu'elle peut certifier. Elle reconnaît sa présence. Elle ne prétend pas avoir vu cet homme piller la maison. Elle ne prétend pas l'avoir vu mettre le feu. Elle déclare même expressément : « Je ne sais rien sur son activité dans le pillage et dans l'incendie. » Les enquêteurs l'interrogent également sur la présence éventuelle d'un Allemand portant un uniforme d'officier, qui aurait donné les ordres concernant le pillage et l'incendie. Là encore, elle ne sait pas. Et elle explique pourquoi : elle n'était plus là.
Avant de terminer sa déposition, Paulette apporte une dernière précision : « Ma sœur Hélène réside actuellement avec moi. Elle avait 9 ans au moment où les faits se sont passés. » Six années ont passé. Hélène, la petite fille blessée au cou et à la poitrine cette nuit-là, vit désormais avec sa sœur à Toulouse. Suzanne, elle, manque toujours à l'appel. Louis BORDES également. Car l'histoire ne s'arrête malheureusement pas à cette nuit de mai 1944. Quelques semaines plus tard, Louis sera assassiné dans les Hautes-Pyrénées, son corps étant retrouvé en juillet 1944 dans la forêt de Montégut. La guerre aura frappé cette famille plus d'une fois.
Ce procès-verbal du 6 janvier 1950 apporte quelque chose de particulièrement précieux à l'histoire de la famille Agasse. Il nous fait entendre directement Paulette. Une déposition judiciaire recueillie moins de six ans après les faits. Paulette ne cherche pas à expliquer toute l'opération allemande. Elle ne désigne pas un responsable lorsqu'elle ne l'a pas vu agir. Elle reconnaît un policier allemand présent sur les lieux, mais refuse de lui attribuer des actes auxquels elle n'a pas assisté. Elle ignore si Louis a tiré ? Elle dit qu'elle l'ignore. Elle n'a pas vu le pillage ? Elle ne l'a pas vu. Elle n'a pas assisté à l'incendie ? Même chose. Cela peut sembler frustrant lorsque, quatre-vingts ans plus tard, on aimerait que chaque témoin nous fournisse toutes les réponses, les noms, les heures, les responsabilités et, tant qu'à faire, le mode d'emploi complet de cette nuit-là.
Au bas du procès-verbal, Paulette confirme après lecture que sa déclaration contient : « la vérité, rien que la vérité ». Elle persiste dans sa déposition, puis elle signe. Derrière les formules réglementaires du Code de justice militaire apparaissent une maison de Galié, une famille endormie, une quinzaine de soldats allemands surgissant vers trois heures du matin, une porte enfoncée, des coups de feu, des grenades, des enfants et des adultes fuyant par le grenier, une grand-mère emportant une petite fille de deux ans, deux jeunes femmes blessées et une ambulance prenant la direction de Saint-Gaudens. Puis Suzanne, morte à huit heures du matin. Elle avait vingt ans. Et derrière elle restait une petite fille de deux ans. Aujourd'hui, ce procès-verbal permet surtout de redonner aux événements une chose essentielle : la voix de celle qui était là. Paulette AGASSE. Une survivante de cette nuit et un témoin direct de l'attaque qui coûta la vie à sa sœur Suzanne.
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