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Marcelle témoigne sur ses tortionnaires de la Villa Raphaël

Publié le par Elisabeth BORDERES

De passage sur ces pages de mémoire ? Vos mots seront accueillis avec plaisir.

 

 

Bordeaux, le 22 avril 1949, 9 h 30. Cinq années ont passé depuis cette matinée du 3 janvier 1944 où des Allemands sont venus chercher Marcelle à son domicile. Ce matin-là, Marcelle est un témoin et certains des hommes appartenant à la police allemande de Luchon vont être placés devant elle.

 

Nous sommes au Tribunal militaire permanent de Bordeaux, devant le juge d'instruction militaire Laveissière, assisté de l'adjudant Pierret, commis-greffier, comparaît : Marcelle PEYTHIEU, ex-veuve BORDES, âgée de 41 ans, Française, coiffeuse, domiciliée à Fronsac, en Haute-Garonne. Marcelle prête serment et ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'elle raconte ce qui lui est arrivé. Elle rappelle les déclarations qu'elle a déjà faites le 18 avril 1946 à la gendarmerie de Saint-Béat, puis le 8 mai 1948 devant l'inspecteur de police Garnier. Cette fois, la justice lui demande de revenir sur son arrestation et surtout sur les sévices exercés contre elle par des membres de la police allemande de Luchon. Et pour comprendre son arrestation, il faut remonter quelques mois en arrière.

 

Marcelle participe aux passages clandestins vers l'Espagne. et à l'intendance pour ces passages, nourrir, cacher, voyage, au service du réseau "Françoise" de Toulouse. Une activité évidemment loin d'être anodine dans cette région frontalière où les Allemands recherchent les passeurs et ceux qui les aident. À partir du 12 avril 1943, son domicile reçoit régulièrement des visites dont elle se serait volontiers passée. Des policiers allemands viennent demander où se trouve son mari. Parmi eux, Marcelle reconnaît notamment Jean Zinck, qui sert d'interprète, ainsi qu'un homme que la population connaît sous un surnom devenu tristement familier : « Cou de Cigogne », autrement dit Karl Dethlefs. Les visites se répètent. La police allemande cherche son mari, soupçonné d'être passeur. Marcelle ne leur donne pas ce qu'ils sont venus chercher. Puis arrive le 3 janvier 1944. Cette fois, les Allemands ne viennent plus simplement poser des questions. Ils viennent la chercher.

 

Ce jour-là, Zinck arrive accompagné de militaires allemands. La voiture est conduite par un chauffeur civil que Marcelle décrit très précisément : petit, trapu et rouge de figure. Elle est arrêtée et menée à Luchon à la Villa Raphaël. Cette villa revient régulièrement dans les témoignages concernant la répression allemande dans le secteur luchonnais. Derrière ses murs se déroulent interrogatoires et violences contre les personnes soupçonnées d'aider la Résistance ou les passages clandestins. Marcelle y est conduite dans une pièce située au premier étage. Quatre Allemands sont présents et parmi eux se trouve Zinck, chargé de l'interprétation. L'interrogatoire commence.

 

Les hommes veulent savoir où se trouve son mari. Marcelle ne parle pas. Alors les questions laissent place aux coups. Dans sa déposition de 1949, elle raconte que ce premier interrogatoire fut celui durant lequel elle subit les violences les plus graves. Elle reçoit des coups de poing, des coups de bâton à la tête. Elle est ensuite déshabillée complètement, pendue par les pieds, les mains nouées dans le dos. Puis deux hommes la maintiennent au-dessus d'une bassine remplie d'eau. Sa tête est plongée dedans, on la ressort, on recommence. Parfois, les quatre hommes la font balancer de l'un à l'autre en la frappant. Et malgré cela : Marcelle ne donne pas la résidence de son mari. La peur, la douleur, la suffocation et les coups durent des heures. Et cette question répétée à laquelle elle refuse de donner la réponse attendue.

 

L'enquête militaire cherche naturellement à déterminer qui a fait quoi. Et c'est là que le témoignage de Marcelle devient particulièrement intéressant par sa prudence. Une photographie lui est montrée. Elle pense reconnaître Karl Faber parmi les quatre hommes présents lors de son premier interrogatoire. Elle affirme qu'il faisait partie du groupe. En revanche, elle refuse d'aller plus loin que ce dont elle se souvient réellement. Elle ne peut pas dire quel rôle précis Faber aurait joué. Elle ne peut pas affirmer que c'est lui qui l'a maintenue pendant que sa tête était plongée dans l'eau. Tous les hommes étaient en uniforme. Tous participaient à cet interrogatoire durant lequel elle était renvoyée de l'un à l'autre et frappée. Près de cinq ans plus tard, Marcelle raconte ce dont elle se souvient.

 

Après ce premier interrogatoire, Marcelle est enfermée dans une chambre située en haut de la villa. Mais les Allemands n'en ont pas terminé avec elle. Pendant les deux jours suivants, elle subit encore deux interrogatoires. Elle précise qu'on ne lui plonge plus la tête dans l'eau, mais qu'elle reçoit toutefois encore de violents coups de poing. Puis arrive le quatrième jour. Au matin, Marcelle quitte la Villa Raphaël et est transférée à la prison St Michel de Toulouse. Son calvaire est loin d'être terminé : son parcours la conduira ensuite dans l'univers concentrationnaire nazi. Ce procès-verbal du 22 avril 1949 s'intéresse d'abord aux hommes de Luchon. Et ce matin-là, l'audition prend soudain une autre dimension. Car on fait entrer plusieurs anciens membres de la police allemande.

 

Sont introduits dans la pièce : Schiffner Wenzel, Spilluter et Karl Faber. Marcelle les regarde longuement, les sentiments remontant du passé. Le juge lui demande de reconnaître l'homme dont elle vient de parler. Elle désigne alors : le deuxième homme en partant de la gauche Karl Faber. Une nouvelle fois, Marcelle reste extrêmement prudente. La photographie qu'elle avait examinée auparavant lui avait donné l'impression que Faber avait participé à son interrogatoire. Maintenant qu'il se trouve physiquement devant elle, elle ne maintient avec certitude qu'une chose : Faber appartenait bien à la police allemande de Luchon. Elle se souvient également qu'il était venu à son domicile afin d'essayer d'arrêter son mari. En revanche, elle précise : il n'était pas présent le jour où elle-même fut arrêtée. La confrontation va alors apporter un détail particulièrement intéressant, car Faber reconnaît Marcelle.

 

Faber prend la parole. Il dit reconnaître cette femme, se souvient qu'elle possédait un salon de coiffure et se souvient très bien qu'elle était la mère d'une petite fille. Puis il confirme un élément important du témoignage de Marcelle. Oui, il s'est bien rendu chez elle en 1943 et il n'était pas seul. Il était accompagné de : Weber et Jean Zink. Le but de cette visite ? Arrêter son mari, recherché comme passeur. Sur ce point, les deux récits concordent donc. Mais Faber nie avoir eu connaissance de l'arrestation de Marcelle en janvier 1944. Il affirme également n'avoir rien su de son interrogatoire à la Villa Raphaël. Puis il fournit au juge la composition du poste allemand de Luchon à cette époque. Selon lui, en janvier 1944, s'y trouvaient : Gröbe, Karl Dethlefs, Jean Zink et Utech, le chauffeur. Marcelle avait décrit l'homme conduisant la voiture lors de son arrestation comme : petit, trapu et rouge de figure. Faber décrit à son tour Utech : « Utech était petit, trapu et rouge de figure. »

 

Tout cela ne suffit évidemment pas, à lui seul, à reconstituer toute la scène ni à déterminer le rôle de chacun. Mais les pièces commencent à s'emboîter. Marcelle avait décrit un homme. Un ancien membre du poste de Luchon vient de donner un nom à cette description. C'est précisément pour cela que ces procès-verbaux sont si précieux. Ils permettent de confronter les souvenirs, les déclarations des victimes, celles des témoins et celles des anciens membres des services allemands. Et, au détour d'une phrase, un détail vieux de plusieurs années retrouve sa place.

 

 

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