Raymond COURET un "notable" de Galié
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À Galié, le nom de Raymond COURET est rarement prononcé sans malaise. Maire du village pendant trois décennies il fut décoré en 1948 de la Légion d’Honneur. QUELLE HONTE!!! Derrière cette façade de respectabilité, la mémoire populaire raconte autre chose : la collaboration, les dénonciations, des menaces, des chantages, une autorité pesante. Au cœur de cette fracture mémorielle, une tragédie : la mort de Suzanne AGASSE, le 24 mai 1944, dans laquelle son nom réapparaît sans cesse, telle une tache indélébile.
Né en octobre 1906 à Galié, Raymond COURET incarne une trajectoire sociale ascendante. Exploitant agricole, mais aussi assureur installé à Galié et Saint-Gaudens, il possède ce capital culturel et financier (1) qui lui permet de s’imposer. Diplômé, instruit, il apparaît comme un notable moderne dans une vallée encore profondément rurale. En 1948, un décret du 6 avril, publié au Journal Officiel, le fait chevalier de la Légion d’Honneur comme sous-lieutenant du 49ᵉ Régiment d’Infanterie. Sa fiche matricule précise qu’il bénéficia d’une levée de prescription, preuve que ses états de service remontaient avant-guerre. Tout semblait alors parfait. Mais derrière les décorations, d’autres récits circulaient…
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La date du 24 mai 1944 reste gravée comme un jour noir dans la mémoire des familles de Galié. Ce matin-là, les SS, accompagnés de leur chef Karl Dethlefs – alias “Cou-de-Cigogne” – prennent d’assaut la maison AGASSE. Leur objectif : capturer BORDES, le passeur réputé. Mais Louis échappe au piège ainsi que les deux jeunes réfractaires au STO qu'il devait guider jusqu'en Espagne. En revanche, Suzanne AGASSE, dix-neuf ans, mère de la petite Monique âgée de deux ans, messagère des maquis, est mortellement blessée. Des grenades et des rafales de mitraillette lui déchirent le corps, sa sœur Paulette est touchée à la fesse et en se sauvant se casse la cheville, en sautant de plus de cinq mètre, blesse gravement la jeune Hélène par des éclats de grenades. Le matin, vers neuf heures, la maison familiale est incendiée, complètement détruite et les bêtes sont emmenées par la SS. Qui a parlé ? D’où vient la dénonciation ? De nombreux témoignages désignent, entre autres, Raymond COURET. Il avait plusieurs raisons : une rancune personnelle – il détestait Suzanne, ainsi qu'un enjeu politique – et faire disparaître un foyer résistant.
Ironie de l’Histoire : Raymond est décoré de la Légion d'Honneur. Mais son dossier ne restera pas sans tache. Le 20 janvier 1961, fait rarissime, la Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur lui adresse un avertissement officiel. Dans les registres disciplinaires, c’est un stigmate lourd : il signifie que le comportement du décoré n’est pas conforme au code d’honneur. Les raisons exactes ne sont pas explicitées dans le dossier, mais tout concorde : la famille AGASSE obtient que le nom de Suzanne, reconnue “Morte pour la France”, soit intégré sur la stèle commémorative ce qu'il n'effectuera que tard.
Si Raymond COURET a tardé à faire inscrire le nom de Suzanne Agasse sur la stèle commémorative de Galié, plusieurs hypothèses peuvent être envisagées. Aucune ne vaut preuve, mais elles permettent de comprendre les logiques possibles de l’époque.
1. Une volonté d’effacement local : dans de nombreux villages après-guerre, certaines mémoires gênaient. Lorsqu’un décès rappelait des divisions internes, des dénonciations, des compromissions ou des rivalités, on préférait parfois le silence. Inscrire un nom revenait à reconnaître publiquement une histoire que certains voulaient refermer.
2. Des raisons personnelles : si des tensions privées existaient entre Suzanne Agasse, sa famille et Raymond COURET, cela a pu influencer l’attitude. Dans les petites communes, le personnel et le politique se mêlaient souvent.
3. Le poids d’une reconnaissance officielle gênante : le statut de “Mort pour la France” est symbolique : il engage la Nation. Une fois cette reconnaissance accordée, ignorer durablement le nom devenait plus difficile. Si un rappel du chancelier, une autorité compétente est intervenu, cela a pu contraindre la commune à régulariser la situation.
4. Contrôle du récit mémoriel: les monuments aux morts racontent une version officielle du passé. Choisir qui y figure ou non permet parfois de façonner la mémoire locale. Ajouter tardivement Suzanne Agasse pouvait modifier ce récit établi.
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COURET défend bec et ongles sa médaille. En 1956, il avait même écrit une lettre pour réclamer un duplicata de son certificat qu'il avait perdu, preuve de l’importance symbolique qu’il accordait à cette décoration.
À partir de la Libération, Raymond consolide son pouvoir. De maire dès 1945 (après avoir contraint son prédécesseur à la démission), jusqu’à sa mort en 1975, il règne sans partage sur Galié. Son manoir, sa ferme et son domaine deviennent le centre du pouvoir local. Les habitants, selon plusieurs témoignages, le craignaient. Il était décrit comme autoritaire, manipulateur, dominateur. On parle d’un homme qui imposait silence et respect forcé, qui maniait les rumeurs, qui usait de sa position pour contrôler. Il avait intenté un procès contre Marcelle BORDES née BORDERES : documents à rechercher. Les archives locales mentionnent même que durant 1944, la Gestapo et la douane allemande étaient installées… chez lui. De là partaient rafles, vols de bétail, menaces. Les habitants de la Barousse observaient, depuis le lieu-dit Les Caps, les allées et venues dans sa ferme.
Ce village, censé incarner la liberté retrouvée,
a été gouverné trente ans par un collaborateur.
Raymond COURET meurt en octobre 1975, encorné par son propre taureau. Ironie cruelle : l’homme qui croyait tout maîtriser fut terrassé par l’animal qu’il dominait. Aujourd’hui, sa mémoire divise encore. Officiellement, il reste un maire décoré, un notable respectable. Officieusement, dans les récits familiaux et populaires, son nom demeure associé à la trahison, à l’omerta, au drame de mai 1944. Il incarne ce paradoxe de l’après-guerre : des hommes compromis, mais réhabilités par des décorations, des mandats, des réseaux. Pendant que d’autres, résistants véritables, mouraient dans l’oubli. La Légion d’Honneur accrochée à sa veste signalait “un héros”. Mais l’avertissement disciplinaire, les témoignages, la mémoire populaire disent autre chose.
Parmi les documents conservés figure également une lettre anonyme adressée à Marcelle BORDES durant le procès intenté contre elle par Raymond COURET. Son auteur lui apporte un soutien sans ambiguïté et évoque plusieurs accusations visant COURET : proximité avec le régime de Vichy, relations avec les autorités allemandes durant l’Occupation et avantages financier (100.000 francs) reçus de l’ennemi. Bien qu’elle ne constitue pas une preuve en elle-même, cette lettre demeure un témoignage du climat de l’après-guerre et des souffrances qui continuèrent à frapper Marcelle BORDES, sa sœur Victorine AGASSE, son neveu Gilbert ainsi que ses nièces Paulette, Hélène et la petite Monique. Car la Libération n’effaça pas d’un coup les blessures, les pertes ni les rancœurs. Derrière les combats et les actes de Résistance se prolongeaient encore des années de douleurs, de silences, de procès, de soupçons et de vies profondément marquées. Ils n’étaient pas les seuls… bien d’autres ont continué à porter, longtemps après la guerre, un poids devenu invisible aux yeux du reste du monde.
Dans les archives de la Haute-Garonne :
Protestation émise par M. Léon Dulac, président du Comité local de libération d’Ardiège (Haute-Garonne) contre l’attribution de la Légion d’honneur à un ancien milicien domicilié à Galié.
Poursuite en diffamation par voie de presse ; soutien de l’Amicale : rapports, correspondance entre le président de l’AS, le capitaine Gesse, président de la commission d’épuration de Saint-Gaudens, le procureur de la République, et Me Cazenave, président du Comité départemental de la Résistance (1944, septembre-1949, août).
(1) Venant de son père.
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